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Trump et les médias, le futur Berlusconi américain ?

11 novembre 2016

Temps de lecture : 5 minutes
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Trump et les médias, le futur Berlusconi américain ?

11 novembre 2016

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Silvio Berlusconi a toujours su utiliser les médias, les siens et ceux des autres. Trump a sorti de la spirale de la mort un parti républicain élitiste, condamné à ne jamais plus gagner l’élection présidentielle. Il a gagné plus de délégués au collège électoral que le Bush de 2004 au mieux de sa forme. Trump va-t-il à son tour bâtir un empire médiatique ?

Avec ses scan­dales auto-provo­qués, Trump s’est mithri­datisé pen­dant 18 mois, atten­dant les vraies attaques dont il se doutait qu’elles sor­ti­raient juste avant l’élection. En par­al­lèle, il a usé en anti­dote les médias soci­aux, qui ont tra­vail­lé le « panier des déplorables » méprisé par l’élite. En homme de guéril­la, il a pu ain­si cap­i­talis­er sur sa dia­boli­sa­tion, hyp­no­tis­er la base de son adver­saire, pour élec­tris­er les cols bleus, tout en se ral­liant les chré­tiens.

Les médias hypnotisés

Trump a hyp­no­tisé le pub­lic par la télévi­sion d’abord, les foules élec­trisées des ral­lyes devenant le mes­sage. Mais c’est par le tra­vail de ses « bolcheviques » des médias soci­aux, noy­au dur de la trumposhère (Breibart, the Drudge Report, Wash­ing­ton Times…) qu’il a pu ensuite dis­tiller le mes­sage dans l’immense ven­tre mou des « menchéviques » de la médi­acratie. Ain­si, Face­book et Twit­ter, idéologique­ment hos­tiles à Trump, ont été témoins en direct, sous leurs yeux, d’une vic­toire en ges­ta­tion qu’ils ne com­pre­naient pas.

Car les équipes de Trump ont sur­passé celles de Clin­ton quant à l’efficience de ces out­ils. Le 1er novem­bre, le site Decode indi­quait la supéri­or­ité de la force de frappe trumpi­enne grâce à son usage de « bots » mul­ti­pli­ant à l’infini ses mes­sages après chaque débat. Alors que CNN & co ten­taient d’influencer néga­tive­ment leurs spec­ta­teurs avant de les inter­roger « en direct » pour annon­cer une vic­toire post-débat de Clin­ton, les potach­es de la Trump Tow­er inondaient Twit­ter et Face­book, et pre­naient d’assaut les sondages inter­net, out­ils mal maitrisés par Clin­ton, pour propager celle de Don­ald Trump…

Citant une analyse faite le 1er novem­bre par le site fin­landais d’analyse de con­tenu EzyIn­sights, le blog améri­cain TNW décrit la maes­tria des (petites) équipes de la cam­pagne Trump, capa­bles d’écraser sur Face­book celles de Clin­ton : « …l’usage de la vidéo est un domaine où Trump excelle, en par­ti­c­uli­er lorsqu’il s’agit du direct… en octo­bre Trump a ain­si émis 33 fois en direct, con­tre 11 pour Clin­ton…. quant au matériel hors vidéo, Trump a util­isé une icono­gra­phie très en har­monie avec le con­tenu pop­u­laire de FB ». Prélude à une Trump TV ?

Le 9 novem­bre The Hill résumait la sit­u­a­tion sous la plume de Joe Con­cha : « Après le choc de cette soirée élec­torale, s’il y a une chose à retenir de ces 600 jours de cou­ver­ture médi­a­tique, c’est que les médias n’ont plus (et de loin) l’influence qu’ils croy­aient avoir ».

Vers une recomposition du paysage médiatique ?

Les télévi­sions ont pour l’instant prof­ité finan­cière­ment de cette élec­tion. CNN sem­ble par­ti, selon Joe Con­cha, pour réalis­er un prof­it d’un mil­liard de dol­lars cette année… au moment où AT&T présente une offre d’achat de plus de 100 mil­liards de dol­lars pour Time Warn­er, son propriétaire.

Don­ald Trump s’était déclaré hos­tile à cette trans­ac­tion pen­dant la cam­pagne. Que va faire le prési­dent Trump ? For­tune con­firme, le 9 novem­bre : « le PDG d’AT&T, Ran­dall Stephen­son, aura peut-être besoin de révis­er sa stratégie ». Une stratégie qui visait ini­tiale­ment à com­bin­er Time Warn­er avec sa Direct TV (22 mil­lions d’abonnés) ain­si que AT&T U‑verse (4,8 mil­lions), afin de diver­si­fi­er les revenus et surtout de relancer les recettes pub­lic­i­taires. En cas de refus de la nou­velle Mai­son Blanche, Stephen­son devra se refo­calis­er sur des acqui­si­tions « numériques », garantes de recettes publicitaires.

Ain­si Trump devient faiseur de rois et réor­gan­isa­teur d’un écosys­tème médi­a­tique assoif­fé de revenus pub­lic­i­taires. Joe Con­cha, per­spi­cace, rap­pelle en effet que Trump-le-prési­dent représente une chance inouïe pour les médias : « le bon côté de la chose est que les chaines câblées, tout comme la presse papi­er ou en ligne, vont béné­fici­er d’un prési­dent qui s’est avéré vache à lait du fait de ses indices d’écoute ou de lec­ture. Per­son­ne n’a fait aus­si bien que lui…». Les jour­nal­istes, angois­sés, se bous­cu­lent d’ailleurs pour faire par­tie de son corps de presse.

Vers Trump medias Inc ?

Il y a fort à pari­er que Trump va poli­tique­ment mon­nay­er son futur temps d’antenne… et ses quelques 60 mil­lions d’électeurs. Plus lourds que les 54 mil­lions d’abonnés de l’ensemble des chaines câblées, en diminu­tion con­stante depuis dix ans ! Les chaînes de télévi­sion toutes caté­gories et les jour­naux con­sta­tent ou prévoient un déclin inéluctable de leurs recettes pub­lic­i­taires : selon une analyse de décem­bre 2015 réal­isée par ZenithOp­ti­me­dia, leur part du réser­voir pub­lic­i­taire était de 37,7% en 2015 ; elle sera de 34,8% en 2018. La ponc­tion de la presse écrite, avec un lec­torat en déclin de 50 mil­lions de per­son­nes, passera de 12,8% à 10, 1%. En dol­lars con­stants, cette dernière voit ses revenus revenir à ceux de 1950 — 20 mil­liards de dol­lars — après avoir con­nu un pic de 60 mil­liards en 2000 (News Paper Asso­ci­a­tion of Amer­i­ca – trends mars 2012)

Il n’est donc pas sur­prenant de con­stater les récents change­ments d’actionnariat au Wash­ing­ton Post (con­trôlé depuis 2013 par Jeff Bezos fon­da­teur d’Amazon) comme au New York Times (le mex­i­cain Car­los Slim devenant le plus gros action­naire en 2015). Deux trumpophobes…

L’auteur de The art of The Deal, vache à lait des indices, a main­tenant des leviers de négo­ci­a­tion afin de se pré­mu­nir con­tre la féroc­ité médi­a­tique, au moment où le par­ti démoc­rate, sans porte-éten­dard, implose.

Mais, surtout, Trump a la pos­si­bil­ité con­crète de créer son pro­pre groupe médi­a­tique en con­tre-feu de tout sab­o­tage poli­tique ultérieur.

Prenons Bre­it­bart News, sou­tien de Trump. La société a été fondée en 2007 par Andrew Breibart (1960–2012), jour­nal­iste con­ser­va­teur cal­i­fornien qui a intro­duit, vu de droite, l’esprit agres­sif du jour­nal­isme d’investigation. L’entreprise a ensuite pris de l’expansion lorsque Steve Ban­non, idéo­logue anti-Soros, a pris les rênes à la mort de Breibart. Ban­non a souf­flé sur les brais­es d’une révolte qui sour­dait depuis le départ de Rea­gan (avec les épisodes Pat Buchanan, Newt Gin­grich, et Sarah Palin), sculp­tant son « Altright » (droite alter­na­tive anti­mon­di­al­iste, nation­al­iste, et pro-israéli­enne). Ceci fut d’une grande influ­ence sur Trump, qui con­fia la prési­dence de sa cam­pagne à Ban­non (lequel fait main­tenant par­tie de son équipe de tran­si­tion présidentielle).

En octo­bre dernier, Bre­it­bart News a con­nu un traf­ic de 243 mil­lions de con­sul­ta­tions effec­tuées par 37 mil­lions de vis­i­teurs. Aujourd’hui le groupe se com­plète d’une radio et d’une télévi­sion sur inter­net, et dis­pose d’une équipe rédac­tion­nelle au Roy­aume-Uni et en Israël. La société envis­age main­tenant de s’implanter en France et en Alle­magne. Le Figaro du 10 novem­bre men­tionne l’attrait de Bre­it­bart pour le Front National.

Depuis l’été une rumeur cir­cule. Van­i­ty Fair, puis très récem­ment The Hill en on fait état. A l’instigation du mil­liar­daire cal­i­fornien Robert Mer­cer, fon­da­teur du fonds Renais­sance Tech­nolo­gies, de sa fille Rebekah qui dirige la fon­da­tion famil­iale et de Steve Ban­non lui-même, le gen­dre de Trump, Jared Kush­n­er, serait en train de rassem­bler les finance­ments pour lancer un groupe de médias. Ce groupe incluerait une chaine de télévi­sion câblée, con­ver­tis­sant ain­si les 60 mil­lions d’électeurs de Trump en clien­tèle captive.

Ce qui viendrait à point nom­mé : Fox News, chaine com­mer­ciale­ment très per­for­mante, sem­ble déchirée depuis l’interventionnisme des fils Mur­doch dans la stratégie de l’entreprise. Le patron actuel de CNN, Jeff Zuck­er, sem­ble intéressé à pren­dre la direc­tion de la Fox, ce qui ferait fuir une par­tie de ses jour­nal­istes et édi­to­ri­al­istes, « acquis » au Trump­isme et fidèles de Roger Ailes le « patron viré » qui avait fait de Fox News un mir­a­cle des indices. Une aubaine pour un pos­si­ble « Trump médias Inc ». Une ressem­blance avec Berlus­coni ? Ce dernier a plus util­isé la poli­tique pour servir ses pro­pres intérêts économiques que l’inverse. Trump suiv­ra-t-il la même voie ou utilis­era-t-il ces médias en ges­ta­tion pour servir une poli­tique ? L’Ojim suiv­ra de près ce dossier dans les prochains mois.

Crédit pho­to : Tony­TheTiger via Wiki­me­dia (cc)

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