Cédric Herrou, le passeur de clandestins à Cannes : la coqueluche des médias

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Dès le 16 avril, Europe 1 l’annonçait : « Cédric Herrou, condamné pour avoir aidé des migrants, sera au Festival de Cannes ». La participation du passeur de clandestins au festival de Cannes sera pour lui et son réalisateur l’occasion de populariser son combat, sous l’œil plus que bienveillant d’une large frange des médias. Illustration.

Le Monde consacre le 19 mai une longue interview au passeur de clandestins. L’occasion pour lui de se comparer à un prisonnier politique : « Dans cette 71e édition cannoise très politique, Cédric Herrou rappelle qu’il est un peu dans la même situation que certains réalisateurs invités en compétition officielle, mais absents car condamnés par le pouvoir ou assignés en résidence. Si Libre était programmé dans un festival étranger, je ne pourrais pas moi non plus me rendre dans ce festival. Car je ne peux pas quitter le territoire ». Et l’« agriculteur » de se lamenter : « « A la ferme, on a eu des pertes financières énormes ». « Car rien n’est organisable, on ne peut rien prévoir sur la semaine. On ne sait pas combien de migrants vont arriver, on ne sait pas les difficultés qu’on va avoir avec la préfecture, les gardes-à-vue. Dans ce contexte, le film a été un soutien psychologique » ». Le réalisateur rappelle l’activité principale du héros du documentaire : « On est en train de créer un autre Office du tourisme ! ».

Figure de lutte

Le Parisien interviewe également Cédric Herrou. « Cette figure de la lutte en faveur des migrants montera jeudi soir les marches du Festival de Cannes en compagnie de deux réfugiés soudanais et malien ».

Le passeur a le mérite de la sincérité. Quand le journaliste lui demande : « Cette montée des marches servira-t-elle de tribune politique comme lors de vos procès ? », il répond : « Oui, c’est comme si on montait les marches du palais de justice. C’est la même mascarade, le même théâtre, avec ce côté un peu ridicule. Vous imposez des limites à votre médiatisation ? Pas vraiment. On est vachement transparents donc il n’y a aucun jeu de rôle ». L’interview est suivie sur le site du quotidien par la bande annonce du documentaire.

Pour Télérama le documentaire Libre  est « un portrait chaleureux de Cédric Herrou, le petit producteur d’olives de l’arrière-pays niçois arrêté à plusieurs reprises et condamné en appel (il se pourvoit en cassation) pour avoir aidé des centaines de migrants à traverser la frontière franco-italienne ». Là aussi, l’article renvoie à la bande annonce du documentaire.

20 Minutes relaie dans le titre de son article les propos du passeur : «Rien n’a bougé pour les migrants à la frontière»… En séance spéciale avec « Libre », ils dénoncent « l’inertie de l’État ».

« Cédric Herrou, défenseur des réfugiés à la frontière franco-italienne » est interviewé  par le journaliste du quotidien gratuit : « quelle est la situation actuelle ? C. H. : Il y a eu un moment un peu plus calme. Mais là, ça recommence. Hier encore, quinze réfugiés sont encore arrivés sur mon terrain. Il y en a une cinquantaine par semaine ». De nouveau, l’article est suivi de la mise en ligne de la bande annonce du documentaire.

Sur son site anglophone Euronews titre un article sur « un réalisateur de documentaire (qui) fustige la politique de l’État français sur les migrants ». C.H. affirme tout de go : « L’immigration n’est pas un problème dans notre vallée ». On pourrait multiplier les exemples du même acabit.

Publi-reportage, discours victimaire et haine de l’autorité de l’État

À la lecture des différents articles, on constate que le journaliste s’efface au profit de la parole donnée au passeur et hébergeur de clandestins. Les articles ne sont pas une critique du documentaire ni une analyse de l’action du « passeur-agriculteur ». On pense aux publi-reportages parfois insérés dans les pages de quotidiens ou de magazines : le journaliste est là pour « passer la soupe » et tout aspect critique ou polémique est soigneusement gommé.

Éléments de langage biaisés

Les éléments de langage sont dans le registre exclusif de la solidarité (défenseur des réfugiés, figure de la lutte en faveur des migrants, etc.) et contribuent à l’édification du passeur en héros. Un héros qui ne fait pas l’unanimité dans la vallée de la Roya, comme nous en relations la couverture médiatique en novembre 2017. Ainsi, le passeur peut sans contradiction se comparer à un prisonnier politique empêché de quitter son pays. La raison pour laquelle celui qui se targuait d’avoir fait passer la frontière franco-italienne à 200 clandestins a été interdit de quitter le territoire n’est tout simplement pas évoquée.

La tribune qui est offerte à C. Herrou lui permet également de fustiger tout ce qui peut entraver son action de militant no border : le Préfet qui porte plainte contre lui pour injure publique, c’est « le Préfet qui porte plainte contre un vendeur d’œufs ». Quand il est assigné au tribunal, il compare le Palais de justice au festival de Cannes : « C’est la même mascarade, le même théâtre, avec ce côté un peu ridicule ».

En matière d’iconographie, on est pris d’un certain malaise à voir C. Herrou arborer en sa compagnie un migrant en chemise blanche, comme un trophée arraché à la lutte contre les frontières.

Car factuellement, son action consiste à aller chercher des clandestins en Italie et à les héberger, alors que ceux-ci pourraient y déposer une demande d’asile pour la France ou de titre de séjour. Pas un journaliste n’intervient pour le rappeler : l’Italie est une démocratie européenne et pas une affreuse dictature sanguinaire. Cela leur aurait-il échappé ?

Pas un mot de C. Herrou et des journalistes sur les services sociaux complètement débordés ni sur les conséquences sociales de l’arrivée massive de clandestins qui dans leur immense majorité resteront en France. Ni sur le fait que les migrants seront ensuite disséminés dans des banlieues souvent en proie au chômage et à la délinquance ou dans des villages désertés par l’exode rural en raison de l’absence d’emploi. L’essentiel n’est-il pas que « l’immigration n’est pas un problème dans notre vallée » de la Roya, comme C. Herrou le confie au journaliste d’Euronews ?

Au final, Le Monde nous informe que l’agriculteur, « le personnage central de « Libre », de Michel Toesca, a reçu une « mention spéciale » du jury de L’Œil d’or ». Les médias mainstream comme Le Progrès montrent « l’agriculteur défenseur » faire le V de la victoire.

Une autre pose de notre héros du jour sur le tapis rouge du festival sera blacklistée, à l’exception notable de RT Actu et Valeurs actuelles : celle d’un doigt d’honneur adressé à ceux qui osent le critiquer.

Et quand Cédric Herrou affirme à un journaliste qu’il n’entend pas mettre une limite à sa médiatisation, on se dit que les médias mainstream n’ont pas fini de servir de porte-voix au militant no border.