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Zemmour, les médias et la déportation imaginaire

18 décembre 2014

Temps de lecture : 6 minutes
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Zemmour, les médias et la déportation imaginaire

18 décembre 2014

Temps de lecture : 6 minutes

On ne compte plus les affaires Zemmour… Depuis lundi, la grande machine médiatique s’est remise en branle contre l’essayiste désormais accusé d’avoir envisagé la « déportation » des 5 millions de musulmans français dans un entretien à un journal italien daté d’octobre dernier. seul hic : le mot à été ajouté après l’entretien, selon le journaliste italien lui-même… L’Affaire en trois actes.

L’entretien du 30 octobre passe inaperçu en Italie

Le 30 octo­bre dernier, le jour­nal Cor­riere del­la Sera pub­lie un entre­tien avec l’au­teur du Sui­cide Français (Albin Michel, 2014), le gros suc­cès de librairie de la ren­trée. Le polémiste y explique que « les musul­mans ont leur code civ­il, c’est le Coran. Ils vivent entre eux, dans les périphéries. Les Français ont été oblig­és de s’en aller. »

Le jour­nal­iste ital­ien lui demande alors : « que sug­gérez-vous de faire ? Déporter 5 mil­lions de musul­mans français ? » Réponse d’Éric Zem­mour : « Je sais, c’est irréal­iste mais l’His­toire est sur­prenante. Qui aurait dit en 1940 que un mil­lion de pieds-noirs, vingt ans plus tard, seraient par­tis d’Al­gérie pour revenir en France ? Ou bien qu’après la guerre, 5 ou 6 mil­lions d’Alle­mands auraient aban­don­né l’Eu­rope cen­trale et ori­en­tale où ils vivaient depuis des siècles ? »

Le jour­nal­iste le relance alors en con­sid­érant qu’il s’ag­it là « d’ex­odes provo­qués par des tragédies immenses ». Et Zem­mour de pour­suiv­re : « Je pense que nous nous diri­geons vers le chaos. Cette sit­u­a­tion d’un peu­ple dans le peu­ple, des musul­mans dans le peu­ple français, nous con­duira au chaos et à la guerre civile. Des mil­lions de per­son­nes vivent ici, en France, mais ne veu­lent vivre à la française. »

Vivre à la française, c’est à dire « don­ner à ses enfants des prénoms français, être monogame, s’habiller à la française, manger à la française, du fro­mage par exem­ple. Bla­guer au café, faire la cour aux filles. Aimer l’Histoire de France et se sen­tir déposi­taire de cette His­toire et vouloir la con­tin­uer, je cite ici Renan. »

À l’époque, cet entre­tien dans un grand quo­ti­di­en nation­al n’avait sus­cité, chez nos voisins, aucun début de polémique – ce qui est déjà, en soi, une infor­ma­tion impor­tante sur le plan du for­matage intellectuel.

Mélenchon met le feu aux poudres

Plus d’un mois et demi plus tard, Jean-Luc Mélen­chon (Front de Gauche), qui avait débat­tu sur RTL face à l’écrivain, pub­lie sur son blog la tra­duc­tion des pro­pos d’Éric Zem­mour, jusqu’alors incon­nus de la presse française, et les érige en scan­dale nation­al oublié.

Aus­sitôt, la machine médi­a­tique se met en marche et le chroniqueur est accusé par tous les médias de vouloir « déporter » les musul­mans français. Et tant pis si Zem­mour n’a jamais lui-même employé ce mot ! L’écrivain n’a en effet que laiss­er enten­dre au jour­nal­iste ital­ien que des phénomènes sem­blables s’étaient déjà pro­duits dans le passé. Mais il est déjà trop tard pour invers­er la vapeur.

Pour Le Point, le jour­nal­iste pro­pose aux musul­mans français le choix entre « le roque­fort et la valise ». Pour Francetv­in­fo (ser­vice pub­lic donc), « Zem­mour envis­age l’ex­il for­cé des musul­mans ». Tout à l’avenant.…

Le scan­dale a été tel que le min­istre de l’In­térieur s’est cru obligé de réa­gir publique­ment. Dans un com­mu­niqué, Bernard Caze­uneuve a tenu à con­damn­er « avec une extrême fer­meté » les pro­pos du polémiste. Il affirme « son sou­tien aux musul­mans de France odieuse­ment attaqués et appelle tous les répub­li­cains à réa­gir et à man­i­fester leur solidarité ».

Suite logique de ce type de rodéo bien rodé, SOS Racisme n’a pas tardé à annoncer son intention de déposer une plainte pour incitation à la haine raciale.

« Après s’être présen­té comme un ana­lyste imper­ti­nent de la société française et de ses tra­vers, Éric Zem­mour, en réal­ité mû par une haine tenace envers les pop­u­la­tions arabo-musul­manes vivant dans notre pays, évolue vers un rôle de pre­scrip­teur de poli­tiques publiques ouverte­ment racistes », écrit l’as­so­ci­a­tion antiraciste. 

De son côté, l’Ob­ser­va­toire con­tre l’is­lam­o­pho­bie, qui dépend du Con­seil français du culte musul­man (CFCM), a qual­i­fié le jour­nal­iste de « prêcheur de haine paten­té à l’en­con­tre de l’is­lam et des musul­mans ». Avant d’appeler à la sanc­tion : « Que font les pou­voirs publics devant le défer­lement de tant de haine ? »

Bruno Le Roux, prési­dent du groupe social­iste à l’Assem­blée nationale, a quant à lui dénon­cé sur son blog l’« inter­view hon­teuse » de l’au­teur dont les pro­pos sont « un sui­cide intel­lectuel et moral ». Et celui-ci d’es­timer qu’il serait temps « que les plateaux télé et les colonnes des jour­naux cessent d’abriter de tels pro­pos. L’islamophobie est un racisme qui ne doit plus avoir pignon sur rue dans la République. »

Mer­cre­di, même ses col­lègues le lâchaient ! Dans un com­mu­niqué, la Société des jour­nal­istes de RTL s’est « désol­i­darisée » des pro­pos d’Éric Zem­mour, esti­mant que « ses pris­es de posi­tion, récur­rentes à l’an­tenne et hors antenne, ternissent les valeurs de vivre ensem­ble qui ont tou­jours été défendues » par la station.

En résumé, le tol­lé est com­plet. Éric Zem­mour est désor­mais le mal incar­né, une sorte de Hitler du XXIème siè­cle qui rêve d’envoyer les musul­mans vers de nou­veaux camps de la mort. À ce stade, c’est à se deman­der qui pour­rait encore sauver le sol­dat Zem­mour ! La réponse ne s’est pour­tant pas fait atten­dre et c’est pas moins que la vérité elle même qui est venue à son secours !

Ce que Zemmour a réellement dit (et ce qu’il n’a pas dit)

Voy­ant l’am­pleur de la polémique de l’autre côté de la fron­tière, le jour­nal­iste ital­ien qui a con­duit l’en­tre­tien, Ste­fan Mon­te­fiori, a en effet réa­gi sur son compte Twit­ter en expli­quant avoir ajouté le mot « déporter » au moment de la rédac­tion de l’article, donc après l’entretien, et surtout sans l’avoir jamais pronon­cé devant M. Zem­mour. Un détail qui change tout !

Joint par Le Figaro, le jour­nal­iste ital­ien explique que l’écrivain « n’a pas employé ce mot. Au terme d’une con­ver­sa­tion sur Le Sui­cide français, les échecs de l’as­sim­i­la­tion et du mod­èle mul­ti­cul­turel, je lui ai posé la ques­tion suiv­ante: “Mais vous ne pensez pas que ce soit irréal­iste de penser qu’on prend des mil­lions de per­son­nes, on les met dans des avions…”; il ajoute: “ou dans des bateaux”, et je reprends: “pour les chas­s­er?” Ce que j’ai résumé dans la for­mule qui fait scandale. »

Et d’a­jouter : « Je ne partage pas du tout ses idées, mais en même temps cette inter­view n’avait pas pour objet de don­ner un pro­gramme poli­tique. Après avoir évo­qué les exem­ples pied-noir et alle­mand, Éric Zem­mour décrit un chaos trag­ique. La guerre civile que Zem­mour décrit n’est évidem­ment pas ce qu’il souhaite, mais ce qu’il voit venir. Il pense que c’est possible. »

En résumé, ce qui est appelé « dépor­ta­tion » n’a jamais été évo­qué, mais surtout le pro­pos d’Éric Zem­mour est évidem­ment une prévi­sion et non un pro­gramme ! Zem­mour pense que le chaos à venir pour­rait don­ner lieu à des solu­tions rad­i­cales que l’on a du mal à imag­in­er en péri­ode de paix, ce qui ne veut pas dire qu’il les souhaite. Jour­nal­istes et poli­tiques se sont pour­tant rués sur l’os pour ten­ter de faire croire que les pro­pos de Zem­mour étaient une « pre­scrip­tion poli­tique » ; en clair qu’il souhaitait la « dépor­ta­tion » des musul­mans et même qu’il l’appelait de ses vœux ! On est là face à une belle manip­u­la­tion collective…

Ain­si, ce qu’un jour­nal­iste ital­ien com­prend instinc­tive­ment, les jour­nal­istes français n’en seraient-il pas capa­bles ? C’est bien la ques­tion qui se pose au vu de l’emballement qui a suivi le bil­let de Jean-Luc Mélen­chon. Les jour­nal­istes français seraient-ils idiots ? A moins qu’ils n’aient com­pris eux aus­si que Zem­mour n’appelait pas de ses vœux le chaos qu’il décrit et qu’ils aient choisi de dire et d’écrire l’inverse ? Auquel cas, ils seraient des menteurs !

À l’heure actuelle, seuls quelques rares médias ont rap­porté les rec­ti­fi­cat­ifs de M. Mon­te­fiori. Cette con­tre-infor­ma­tion qui rétablit les faits ne sera, au final, qu’une goutte d’eau dans l’océan des con­damna­tions morales et des indig­na­tions qui ont occupé l’ac­tu­al­ité de ces derniers jours. De quoi sérieuse­ment s’in­ter­roger sur le con­di­tion­nement intel­lectuel qui domine dans l’hexa­gone, où l’indignation sélec­tive règne sans partage sur le petit monde des ten­ants de l’in­for­ma­tion, et où elle règne mal­heureuse­ment en dépit de l’information…

Voir notre portrait d’Éric Zemmour, une certaine idée du journalisme à la française, ainsi que notre dossier « Le phénomène Zemmour, grenade dans un bunker ».

Crédit pho­to : styeb via Flickr (cc)

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