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Un Renaud Camus peut en cacher un autre. Deuxième partie

3 décembre 2019

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Un Renaud Camus peut en cacher un autre. Deuxième partie

3 décembre 2019

Il n’y a qu’un seul écrivain Renaud Camus, dont les prises de position choquent assez les médias convenus pour être régulièrement rappelées chaque fois qu’un tueur ou terroriste autre que musulman, une petite minorité à l’échelle du monde, comparativement aux meurtres de masse en cours, assassine quelqu’un. Un seul écrivain mais en cas de portraits, il semble qu’il y ait plusieurs Camus. Tout est dans la présentation. Illustration avec Le Monde et Valeurs Actuelles.

Le Monde face à Renaud Camus

Le quo­ti­di­en évoque sou­vent l’écrivain, pour l’incendier évidem­ment. Comme une façon de faire oubli­er l’ancienne ado­ra­tion. Le Monde a eu le même prob­lème avec Édouard Limonov mais comme ce dernier est par­ti en Russie pour créer le par­ti Nation­al-Bolchevik, sujet auquel un jour­nal­iste du Monde ne com­prend goutte, l’écrivain russe ayant longtemps vécu en France, adulé, est aux oubli­ettes du journal.

Donc, un por­trait de Renaud Camus paraît dans Le Monde daté du 9 novem­bre 2019 sous la sig­na­ture de Lucie Soul­li­er, com­mis­saire du peu­ple chargée de la lutte con­tre l’extrême droite.

Les mots choi­sis sont intéressants :

  • Titre : « Théorie du Grand Rem­place­ment : Renaud Camus, aux orig­ines de la haine ».
  • Sous-titre : « Le con­cept qu’il a pop­u­lar­isé vaut à l’écrivain d’être devenu une fig­ure de l’extrême droite iden­ti­taire en France et dans le monde ».
  • Arrivée chez Camus : « un paysage presque car­i­cat­u­rale­ment français »
  • « Nous seri­ons venus ren­dre vis­ite au dia­ble en sa demeure, qu’il fait vis­iter sans ambages »
  • « A 73 ans, c’est un vieux mon­sieur cour­tois qui prend le thé en s’amusant de notre venue, laque­lle se fini­ra for­cé­ment par « des hor­reurs » imprimées. Pourquoi nous per­met-il donc d’entrer ? « Pour les 1 % qui pour­raient se dire en vous lisant : “Il n’a pas tout à fait tort.” » Lui est donc là pour con­va­in­cre, nous pour ten­ter de com­pren­dre com­ment cette fig­ure de la lit­téra­ture gay des années 1970–1980 au tal­ent juste­ment remar­qué à l’époque est dev­enue, aujourd’hui, l’icône de ceux qui jurent au « grand rem­place­ment », ren­gaine de l’extrême droite selon laque­lle une « pop­u­la­tion française tra­di­tion­nelle », « de souche » dis­paraîtrait à la faveur de son « rem­place­ment » par une autre, extra-européenne. »

Le retour du diable

Renaud Camus refuse d’être con­sid­éré comme un homme de haine ? Qu’à cela ne tienne :

  • « Cer­tains dans le monde ont pour­tant pris son« com­bat » au mot et retourné leurs armes con­tre les « occu­pants » désigné Le ter­ror­iste aus­tralien respon­s­able du mas­sacre de 51 per­son­nes dans deux mosquées de Christchurch, en Nou­velle-Zélande, le 15 mars 2019, avait ain­si inti­t­ulé son « man­i­feste » : « Le grand remplacement ». »
  • « En quelques années, l’expression qu’il a forgée, ou du moins réveil­lée en l’intro­duisant en 2010 dans son Abécé­daire de l’In-nocence, est passée de l’hyper-underground d’extrême droite à une audi­ence d’autant plus impor­tante qu’elle se trou­ve aujourd’hui incar­née par des vis­ages allant du maire de Béziers, Robert Ménard, au polémiste Eric Zem­mour, en pas­sant par Mar­i­on Maréchal ex-Le Pen (si jamais Lucie Soul­li­er est divor­cée, nous aime­ri­ons con­naître son ancien nom afin de pou­voir écrire Lucie Soul­li­er ex-quelque chose, puisque cela sem­ble être l’usage, NdA)… La voilà banal­isée au point qu’en décem­bre 2018 l’enquête sur le com­plo­tisme de la Fon­da­tion Jean-Jau­rès et Con­spir­a­cy Watch réal­isée avec l’institut IFOP, comp­tait une per­son­ne sur qua­tre en accord avec l’énoncé suiv­ant :« L’immigration est organ­isée délibéré­ment par nos élites poli­tiques, intel­lectuelles et médi­a­tiques pour aboutir à terme au rem­place­ment de la pop­u­la­tion européenne par une pop­u­la­tion immi­gré »
  • « Avant de se pro­téger, pense-t-il, de toute accu­sa­tion de racisme en bran­dis­sant son amour des civil­i­sa­tions et, surtout, de leurs dif­férences « Plus il y aura de dis­crim­i­na­tions, plus je serai heureux. » De l’eth­no-dif­féren­tial­isme typ­ique à l’extrême droite. De la « résis­tance », objecte-t-il. »

Puis Lucie Soul­li­er retrace le par­cours de Renaud Camus que nous évo­quions ci-dessus, sous le titre « De l’antisémitisme à l’islamophobie », un bel exem­ple de cet « amal­game » pré­ten­du­ment sans cesse com­bat­tu par Le Monde.

Approximations et contradiction

Selon la jour­nal­iste, « L’idée d’un « grand rem­place­ment» avait déjà été théorisée à la fin du XIXe siè­cle par des nation­al­istes français, notam­ment par l’antidreyfusard Mau­rice Bar­rès. Renaud Camus l’a reviv­i­fiée en y ajoutant une com­posante anti-islam à la mode depuis les atten­tats du 11 sep­tem­bre 2001 aux États-Unis et ceux du 13 novem­bre 2015 en France. De Barrès à Camus, la notion de « grand rem­place­ment » est passée, comme une grande par­tie de l’extrême droite française, de l’antisémitisme à l’islamophobie. »

Elle est allée un peu vite, comme sou­vent au Monde quand il s’agit de dénon­cer un homme ou une femme qui serait d’extrême droite, et la con­tra­dic­tion est pour une fois venue du Cheknews de Libéra­tion (financé par Face­book) : « Con­traire­ment à ce qu’ont pu écrire «Le Monde» et «France Cul­ture», Mau­rice Bar­rès n’a jamais util­isé l’ex­pres­sion «grand rem­place­ment», pop­u­lar­isée depuis 2010 par l’écrivain d’ex­trême droite Renaud Camus. En 1900, Bar­rès dévelop­pait cepen­dant la théorie d’un nou­veau peu­ple qui allait se sub­stituer à la France. » La page démon­tre que l’affirmation de Soul­li­er est fausse mais comme Libéra­tion ne peut pas non plus entière­ment don­ner tort au Monde, une pirou­ette est trou­vée : la théorie aurait été chez Bar­rès, sans les mots. En cher­chant un peu, elle était peut-être aus­si chez Ros­tand au sujet des gas­cons men­acés ? Ou bien chez Voltaire dans Micromé­gas ?

Reste que l’erreur de Soul­li­er est assez grosse pour que même Libéra­tion ressente le devoir de la cor­riger. On peut écrire à peu près n’importe quoi au sein des médias con­venus, mais tout de même pas com­plète­ment n’importe quoi. Le quo­ti­di­en a du cor­riger : Cor­rec­tion du 22 novem­bre 2019 à 10 h : « cor­rec­tion d’une erreur sur l’origine du terme « grand rem­place­ment ». Con­traire­ment à ce que nous indiquions dans la pre­mière ver­sion de l’article, l’expression n’a pas été inven­tée par Mau­rice Bar­rès, mais théorisée par lui. »

Lucie Soul­li­er ne pou­vait pas le savoir, pour cela il faudrait avoir lu l’immense écrivain que fut Mau­rice Barrès.

La psychanalyse en renfort

* Le lecteur du Monde fera cepen­dant con­fi­ance à Lucie Soul­li­er, d’autant qu’en tant que jour­nal­iste d’investigation elle parvient à réalis­er une opéra­tion qua­si chirur­gi­cale : « Si l’on plonge dans la tête de Renaud Camus… ». Fort, le plon­geon. Elle voit alors une immi­gra­tion venue d’Afrique qui rem­plac­erait les blancs, « le tout organ­isé par des élites mon­di­al­isées et rem­placistes ». Pour la majorité des Français, il est en effet aisé de com­pren­dre cet aspect des idées de Renaud Camus. Ils marchent dans les rues, pren­nent le métro, vont en Europe, par­fois en Europe de l’est, sai­sis­sent des con­trastes… Ce que ne veut pas com­pren­dre Le Monde et sa jour­nal­iste en réal­ité, c’est la pen­sée réelle (et com­plexe) de Camus. L’écrivain, c’est expliqué claire­ment à longueur de livres, ne par­le pas seule­ment du rem­place­ment eth­nique des pop­u­la­tions européennes tra­di­tion­nelles par des pop­u­la­tions venues d’Afrique mais d’un rem­place­ment en un sens bien plus large : celui de toutes les cul­tures, civil­i­sa­tions et langues du monde par une seule forme idéologique, et donc total­isante, le mon­di­al­isme. De ce point de vue, d’aucuns pour­raient voir un gauchiste en Renaud Camus puisque l’ennemi désigné est une forme de cap­i­tal­isme total trans­for­mant les hommes en sim­ples con­som­ma­teurs eux-mêmes consommés.

Puis : « La défi­ni­tion de Renaud Camus du « grand rem­place­ment » repose sur ce qu’il se con­tente de pla­quer comme un « con­stat évi­dent ». Nul besoin de chiffres pour prou­ver ce qu’il avance, il n’y aurait qu’à se promen­er en France et à « observ­er ». Sous un regard évidem­ment poli­tique. Et une pen­sée éminem­ment ancrée à l’extrême droite. »

Nul ne doutera, suite à ces lignes, que Le Monde et Lucie Soul­li­er sont favor­ables à ce que des sta­tis­tiques eth­niques soient faites par l’Etat afin que, juste­ment, il soit prou­vé par des faits et des chiffres que grand rem­place­ment il n’y a point.

Liste des proscrits

Soul­li­er dresse un liste (pas de déla­tion, juste une liste) des « amis » intel­lectuels de Renaud Camus : Zem­mour, l’extrême droite en général, Mar­i­on Maréchal, Finkielkraut, Marine Le Pen, Robert Ménard mais aus­si « Les Iden­ti­taires » puisqu’il « tient con­férence en 2016 au col­loque annuel de la fon­da­tion Ili­ade de l’ancien élu fron­tière Jean-Yves Le Gal­lou, héri­tière du Groupe­ment de recherche et d’études pour la civil­i­sa­tion européenne (GRECE) de la fin des années 60, cette Nou­velle Droite iden­ti­taire et nation­al­iste (les mem­bres de la Nou­velle Droite ont dû s’étrangler en lisant ce dernier mot, NdA), prêchant la dif­férence entre les peu­ples ». Prêchant une évi­dence en somme, à moins que Lucie Soul­li­er ne s’aperçoive pas qu’il y a peut-être quelque dif­férence entre un viet­namien et un polon­ais ? A moins qu’elle ne prêche elle-même ?

Renaud Camus est d’ailleurs vrai­ment un grand méchant : il serait d’accord avec le Bloc Iden­ti­taire pour ren­voy­er les immi­grés dans leur pays d’origine. C’est le con­cept de « rem­i­gra­tion ». Soul­li­er : « Les ren­voy­er com­ment ? En dénonçant la con­ven­tion de 1951 rel­a­tive au statut des réfugiés, en sup­p­ri­mant le droit du sol, en légal­isant des sta­tis­tiques eth­niques, en pro­posant une pen­sion à vie ou une remise de peine pour ceux accep­tant la« rem­i­gra­tion » volon­taire, en inter­dis­ant de con­stru­ire de nou­velles mosquées… «Mais sans vio­lence », insiste Renaud Camus, agi­tant un de ces nom­breux néol­o­gismes comme preuve de sa bonne foi : « l’in-nocence… qui n’est pas un paci­fisme ! » Glis­sante, la nuance est dan­gereuse ».

Glob­ale­ment ? Un por­trait à charge, des­tiné à faire de Renaud Camus une sorte de théoricien de tous les dan­gers qui pèseraient sur la « démoc­ra­tie » et les idées du Monde. Un écrivain dan­gereux, indi­recte­ment coupable de meurtres puisqu’il inspir­erait des assas­sins blancs du monde entier. Mais aus­si un moment d’anti jour­nal­isme. Bien sûr, aucun jour­nal­iste n’est neu­tre et tout jour­nal­iste porte en lui des engage­ments. Mais le jour­nal­isme a d’abord un devoir d’honnêteté : dans cette longue enquête, où est la nuance ? Nulle part. Pour en trou­ver, il faut lire un autre média, Valeurs Actuelles

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