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Libération vs L’Opinion, obscur combat libéral libertaire

26 décembre 2019

Temps de lecture : 6 minutes
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Libération vs L’Opinion, obscur combat libéral libertaire

Pre­mière dif­fu­sion le 16/10/2019

Le 13 septembre 2019, le service Check News de Libération lance un pavé dans la mare : Emmanuelle Ducros, journaliste de L’Opinion spécialisée sur les questions agricoles, est-elle derrière le compte Twitter @RaysonElla (fermé depuis) qui harcèle en particulier… Robin Andraca, membre du service CheckNews de Libé.

Tweet mystérieux

Dans un tweet, le mys­térieux compte Twit­ter, fer­mé depuis, annonce le licen­ciement prochain de Robin Andra­ca : « Il se mur­mure qu’@RobinAndraca agace vrai­ment chez libé. Beau­coup de con­ner­ies dans les papiers, beau­coup d’imprudences. On me dit dans l’oreillette qu’il est sur la sel­l­ette… Stay Tuned! Il pour­rait avoir quelques mau­vais­es sur­pris­es venues d’en haut. #gorge­pro­fonde» ». Juste après il est accusé d’«usurpa­tion d’identité ».

Le compte Twit­ter s’en prend aus­si au ser­vice Check News tout entier : « le boss vous sou­tient comme la corde sou­tient le pen­du [ …] Le jour où les gag­neuses Face­book que vous êtes ne rap­porterons plus, vous dis­paraitrez. Ne rêvez pas. Votre rai­son d’être n’est pas votre tra­vail mais le fric que vous rap­portez ». Et dont Libéra­tion, en baisse en ventes (-13%sur l’année courante) comme en abon­nements (-7% pour 19.000 abon­nés), a dés­espéré­ment besoin pour financer le virage au tout numérique, avec abon­nement à vie à 400 € à la clé.

La coopéra­tion de Check­News avec Face­book a per­mis de créer 2 postes et a rap­porté la bagatelle de 1000 $ (870€) par arti­cle (pour 2018) ren­tré dans la base Face­book, soit 245.000 $ (214K€ en arron­di) pour 249 arti­cles. Sur cette somme, le coût des deux postes représente environ115.000 $ annuels, le reste, c’est du béné­fice.

Check News répond… et accuse Emmanuelle Ducros d’être der­rière le compte Twit­ter. En exploitant une faille du site.

Qui se cache derrière le compte ?

« Chaque compte Twit­ter est en effet asso­cié à un numéro de télé­phone et un mail. Et il est pos­si­ble de glan­er quelques indices sur l’identité d’une per­son­ne der­rière un compte Twit­ter anonyme. Une fonc­tion­nal­ité sur Twit­ter per­met en effet aux util­isa­teurs ayant per­du leur mot de passe de se faire envoy­er un code pour réini­tial­i­sa­tion. Il suf­fit d’indiquer l’adresse de son compte Twit­ter dans la rubrique dédiée à la récupéra­tion des mots de passe […]

En écrivant […] @RaysonElla dans cette rubrique Twit­ter dédiée à la récupéra­tion des mots de passe per­dus, Twit­ter nous indi­quait qu’il était lié à un numéro de télé­phone se ter­mi­nant par 92, et au mail suiv­ant (chaque étoile rem­place un car­ac­tère) : ed*****@l*******.**[…] Cette adresse colle avec l’adresse e‑mail pro­fes­sion­nelle d’Emmanuelle Ducros (educros@lopinion.fr, comme on peut le voir sur le site de l’Opinion). Idem pour le numéro de télé­phone, puisque le portable de la jour­nal­iste se ter­mine par 92 »

Un autre élé­ment a ren­for­cé les soupçons du ser­vice Check News : « Libéra­tion a con­tac­té Emmanuelle Ducros mer­cre­di soir pour l’aviser du fait que nous avions décou­vert que ce faux compte ren­voy­ait, selon toute vraisem­blance, à ses coor­don­nées, et lui deman­der de sup­primer les mes­sages men­songers visant notre col­lègue. Emmanuelle Ducros ne nous a pas répon­du. Mais jeu­di matin, le compte mail et le numéro de télé­phone rat­tachés au compte @RaysonElla avaient été mod­i­fiés ».

Les ménages de L’Opinion

Le ser­vice Check News avait fait en juin dernier un arti­cle sur les « ménages », autrement dit les col­lab­o­ra­tions tar­ifées sup­posées d’Emmanuelle Ducros avec les géants de l’agro-alimentaire, polémique qui s’inscrit dans un débat plus vaste entre jour­nal­istes : «  nous avons d’un côté Elise Lucet (France 2), Tris­tan Waleckx (France 2) et Stéphane Fou­cart (le Monde) qui aler­tent, à tra­vers leur tra­vail, sur les dan­gers du glyphosate. Et de l’autre, Emmanuelle Ducros et Géral­dine Woess­ner (Europe 1), qui dénon­cent ces dis­cours alarmistes sur le même sujet, ali­men­tant selon elles une psy­chose irra­tionnelle. Les deux camps se livrent, depuis des mois, une guerre acharnée sur Twit­ter ». Où l’on retrou­ve aus­si, en arrière plan, les deux lob­bies représen­tés : éco­lo-cap­i­tal­istes con­tre agroal­i­men­taire con­ven­tion­nel.

Le 16 sep­tem­bre, L’ADN revient sur la polémique en brossant à grand traits le por­trait de la jour­nal­iste : « Jour­nal­iste spé­cial­isée dans le domaine de l’in­dus­trie agri­cole pour l’Opin­ion, Emmanuelle Ducros est surtout con­nue pour sa posi­tion très défen­sive de l’agriculture indus­trielle et inten­sive. Elle est par­ti­c­ulière­ment réac­tive sur les sujets qui tour­nent autour de l’usage du glyphosate qu’elle sou­tient forte­ment. Avec la jour­nal­iste du Point Géral­dine Woess­ner, elle n’a de cesse de dénon­cer « l’alarmisme » et le « pop­ulisme » de cer­tains jour­nal­istes qui iraient con­tre les con­sen­sus sci­en­tifiques dans leur traite­ment sur le désherbant de Mon­san­to. En jan­vi­er 2019, elle s’est par­ti­c­ulière­ment attaquée à Élise Lucet et son émis­sion Envoyé Spé­cial con­sacrée à ce sujet et qu’elle con­sid­ère comme com­plète­ment biaisée ».

La ligue des Ze

Et d’ajouter un autre détail : « Emmanuelle Ducros est soutenue sur Twit­ter par la ligue des Ze. Il s’ag­it d’in­ter­nautes ultra­l­ibéraux ou lib­er­tariens dont le pseu­do com­mence par « Ze ». Le plus con­nu d’en­tre eux est @ZeBodag, un trad­er tra­vail­lant à Lon­dres et qui s’est fait con­naître sur les réseaux en 2016 ». Ce dernier a revendiqué être l’auteur du compte Twit­ter mis en cause, afin de mon­tr­er que Check News ne véri­fi­ait pas ses infor­ma­tions.

Selon Check­News, « depuis 2016, Emmanuelle Ducros – qui a une société enreg­istrée à son nom depuis juin 2016 ayant pour activ­ité le «con­seil pour les affaires et autres con­seils de ges­tion» – n’est pas seule­ment jour­nal­iste. Elle ani­me ou par­ticipe aus­si à des débats, le plus sou­vent sur des thèmes agroal­i­men­taires. En octo­bre 2016, elle était par exem­ple invitée par le think tank Syn­opia pour mod­ér­er un débat inti­t­ulé «La dynamique citoyenne à tra­vers la civic tech».

Check News pour­suit : «  En juil­let 2018, la jour­nal­iste par­tic­i­pait à une table ronde organ­isée à Vienne (Autriche) par la Fédéra­tion des entre­pris­es de boulan­gerie. Quelques jours avant, Emmanuelle Ducros ani­mait une con­férence sur la pro­tec­tion des vig­no­bles, inti­t­ulée : «Com­ment con­juguer sci­ence, con­science et effi­cience». Enfin, en novem­bre 2018, elle ani­mait un débat sur l’exploration des poli­tiques mar­itimes et lit­torales, organ­isé notam­ment par le min­istère de la Tran­si­tion écologique et sol­idaire. Même chose en 2019 : le 5 févri­er, elle ani­mait la réu­nion annuelle de l’UIPP, le lob­by nation­al des pes­ti­cides. Treize jours plus tard, on retrou­ve Emmanuelle Ducros dans le Maine-et-Loire mod­éra­trice d’un débat sur la meilleure façon de rap­procher les agricul­teurs des con­som­ma­teurs ».

Check­News a établi qu’au moins pour la table ronde de la Fédéra­tion des entre­pris­es de boulan­gerie (FEB), Emmanuelle Ducros a été « défrayée pour l’avion et pour l’hôtel, et sa presta­tion a été rémunérée », selon Matthieu Lab­bé, délégué général de la FEB. Elle a recon­nu avoir perçu « 1000 euros ». Puis elle a reçu deux fois le prési­dent de la FEB, Sébastien Tou­flet, sur le plateau de l’Opinion, le 28 sep­tem­bre et le 1er octo­bre 2019 – l’explication offi­cielle serait un parte­nar­i­at entre l’Opin­ion et Pas­sions Céréales.

Par ailleurs, Emmanuelle Ducros a été mise en cause pour sa par­tic­i­pa­tion en févri­er 2019 à la réu­nion annuelle de l’Union des indus­tries de la pro­tec­tion des plantes, le lob­by nation­al des pes­ti­cides. Une réu­nion où elle affirme ne pas avoir été rémunérée. Et d’accuser une mys­térieuse per­son­ne de s’être fait pass­er pour elle au ser­vice compt­abil­ité de l’UIPP, pour établir un devis pour ladite par­tic­i­pa­tion . Elle affirme avoir déposé plainte pour usurpa­tion d’identité, alors que l’enregistrement a été trans­mis au Check News de Libéra­tion.

Check News mène l’enquête, s’appuyant sur des témoignages anonymes : « Une per­son­ne du ser­vice compt­abil­ité de l’UIPP affirme qu’Emmanuelle Ducros avait fait par­venir un devis à l’entreprise suite à sa presta­tion lors de la réu­nion annuelle. Un devis d’un mon­tant com­pris entre 2 000 et 3 000 euros. Soit une somme très proche de celle touchée deux ans plus tôt par Pas­cal Berth­elot, ex-jour­nal­iste à Europe 1 et aujourd’hui ani­ma­teur de débat agri­cole. Ce dernier avait été rémunéré 2 000 euros par l’UIPP pour ani­mer leur réu­nion annuelle de 2017, comme il l’a con­fir­mé à Check­News ».

Si Emmanuelle Ducros nie avoir touché un sou, elle est en par­tie démen­tie : « Syl­vain Camus, chargé des rela­tions presse pour l’UIPP, dit le con­traire : «Elle nous a bien trans­mis un devis. Puis elle a fait marche arrière, ne souhai­tant plus être rémunérée. Elle n’a donc jamais été réglée. »

Lobbies et chasse aux sorcières

Le jour­nal libéral Con­tre­points a pris posi­tion sur le sujet : « Les « ménages » jour­nal­is­tiques ? Ils ont tou­jours existé. La soumis­sion aux lob­bies ? Dans un monde par­fait, elle ne devrait pas sub­sis­ter. Mais la chas­se aux sor­cières pra­tiquée aujourd’hui par une presse aux abois et en déclin (financée par Face­book) est un mar­queur de dis­rup­tion. Emmanuelle Ducros s’inscrit dans la lignée des jour­nal­istes qui ont le courage de s’opposer au dis­cours con­venu dans 95 % des rédac­tions de France. Elle a juste le tort de s’appuyer sur des faits con­trevenant à ce con­sen­sus ».

Les deux directeurs se sont expliqués par voie de let­tres ouvertes. Nico­las Beytout assène à Lau­rent Jof­frin, directeur de la rédac­tion du quo­ti­di­en de Patrick Drahi : « Libéra­tion a noué depuis deux ans un parte­nar­i­at avec Face­book grâce auquel tu peux financer une rubrique de véri­fi­ca­tion de l’information, Check­news. Celle-ci s’est attaquée à une jour­nal­iste de l’Opinion, Emmanuelle Ducros. Je dis bien « s’est attaquée », tant la dimen­sion per­son­nelle sem­ble l’emporter sur tout autre motif ».

« Sa faute ? Con­sid­ér­er que les cam­pagnes menées con­tre le glyphosate sont sou­vent dic­tées par des objec­tifs idéologiques, et qu’elles font peu de cas de ce que dit (ou ne dit pas) la sci­ence. Son péché ? Avoir le courage de ses con­vic­tions, jusqu’à con­tester le dog­ma­tisme de tel gourou vert ou les pris­es de posi­tion de telle grande prêtresse de l’investigation, Elise Lucet bien sûr. Soutenus par une intense cam­pagne de haine sur les réseaux soci­aux, quelques jour­nal­istes-jus­ticiers ont donc juré de dis­qual­i­fi­er notre jour­nal­iste. Par tout moyen, y com­pris les plus indignes ».

Lau­rent Jof­frin a défendu le ser­vice Check News et com­men­té briève­ment : « Cha­cun est libre, ensuite, d’interpréter ces infor­ma­tions comme il l’entend, de con­damn­er les “ménages” ou de les jus­ti­fi­er. « Je con­state d’ailleurs que les infor­ma­tions que nous avons pub­liées sur cette affaire de “ménages” sont pré­cisé­ment sour­cées et que la jour­nal­iste con­cernée n’a demandé ni rec­ti­fi­catif ni droit de réponse sur les faits rap­portés par nous et que tu con­firmes toi-même. » Obscur com­bat de cour de récréa­tion, entre libéraux lib­er­taires (L’Opinion) et lib­er­taires libéraux (Libéra­tion).

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