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Pologne : outing forcé d’un juge « pro-PiS » par un journal pro-LGBT

7 juin 2020

Temps de lecture : 6 minutes
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Pologne : outing forcé d’un juge « pro-PiS » par un journal pro-LGBT

Dévoiler l’homosexualité d’une personnalité publique dans le but de lui nuire, voilà un acte que le journal progressiste polonais Gazeta Wyborcza, grand partisan du lobby LGBT en Pologne, qualifierait normalement d’outrageusement homophobe. Oui, mais… Quand ce quotidien publie dans son édition du 4 mai 2020 un grand article où l’on découvre l’homosexualité d’un juge perçu comme proche du parti Droit et Justice (PiS) de Kaczyński, là c’est bien. En effet, pour les auteurs de l’article « Le passé dangereux de Kamil Zaradkiewicz », puisque la direction du parti au pouvoir connaît son orientation sexuelle, elle pouvait l’utiliser pour faire chanter ce juge et en faire son homme de main. Un raisonnement qui peut paraître logique, mais qui semble néanmoins particulièrement hypocrite de la part d’un journal qui a toujours combattu l’idée longtemps soutenue par le PiS selon laquelle il fallait dévoiler l’identité de tous les anciens agents et collaborateurs de la police politique du régime communiste exerçant aujourd’hui des fonctions publiques pour empêcher qu’ils puissent eux aussi être victimes de chantage.

Le contexte politique

Le juge Kamil Zarad­kiewicz n’est pas un sim­ple petit mag­is­trat de province. Quand Gaze­ta Wybor­cza l’a fait sor­tir du plac­ard, il était pre­mier prési­dent par intérim de la Cour suprême polon­aise. Cette cour, qui cor­re­spond grosso modo à la Cour de cas­sa­tion en France, avait jusqu’au 30 avril une pre­mière prési­dente – la juge Mał­gorza­ta Gers­dorf – très engagée aux côtés de l’opposition con­tre les réformes de la jus­tice mis­es en place par le PiS. La fin de son man­dat est perçue en Pologne comme l’occasion pour le PiS de con­solid­er ses réformes en dépoli­ti­sant / soumet­tant (selon le point de vue) le dernier grand bas­tion de résis­tance au sein du sys­tème judi­ci­aire. Le prési­dent de la République, Andrzej Duda, a nom­mé le juge de la Cour suprême Kamil Zarad­kiewicz pour con­duire l’élection par cette Cour des cinq can­di­dats par­mi lesquels il pour­rait, con­for­mé­ment à la Con­sti­tu­tion polon­aise, choisir le nou­veau pre­mier prési­dent en rem­place­ment de Mał­gorza­ta Ges­dorf. Zarad­kiewicz était jusqu’en 2016 directeur du groupe de la jurispru­dence et des études du Tri­bunal con­sti­tu­tion­nel polon­ais. Il a été remer­cié après des pris­es de posi­tion médi­a­tiques remet­tant en cause les déci­sions du Tri­bunal con­sti­tu­tion­nel quand celui-ci était en con­flit avec le nou­veau par­lement et le gou­verne­ment de Bea­ta Szy­dło tout au long de l’année 2016. Zarad­kiewicz est ensuite devenu juge de la Cour suprême en 2018 avec le sou­tien du min­istre de la Jus­tice Zbig­niew Zio­bro, et il est donc perçu par l’opposition comme un homme du PiS.

Conflit entre juges

La pub­li­ca­tion de Gaze­ta Wybor­cza a con­duit à la démis­sion de Kamil Zarad­kiewicz de sa fonc­tion de pre­mier prési­dent par intérim de la Cour suprême, même si ce n’était prob­a­ble­ment pas la seule cause. La Cour suprême polon­aise souf­fre en effet d’un cli­vage entre les « anciens juges » nom­més avant les réformes du PiS et les « nou­veaux juges » nom­més après les réformes du PiS. Les anciens juges étaient accusés de faire obstruc­tion à l’élection interne de 5 can­di­dats à pro­pos­er au prési­dent Andrzej Duda dans l’espoir que l’élection prési­den­tielle à venir (le man­dat de Duda prend fin au 6 août 2020) serait rem­portée par un can­di­dat de l’opposition qui serait alors chargé de choisir le nou­veau pre­mier prési­dent de la Cour suprême. L’enjeu était donc d’importance aus­si bien pour le pou­voir actuel que pour l’opposition dont le quo­ti­di­en Gaze­ta Wybor­cza, très hos­tile au PiS, fait bien évidem­ment par­tie.

Pré­cisons que quand Zarad­kiewicz a jeté l’éponge, Duda a nom­mé un autre pre­mier prési­dent par intérim par­mi les nou­veaux juges de la Cour suprême et que celui-ci est finale­ment par­venu à men­er l’élection interne à bien. La Cour suprême polon­aise a aujourd’hui une nou­velle pre­mière prési­dente, la juge Mał­gorza­ta Manows­ka, elle aus­si issue des rangs des nou­veaux juges, qui promet de dress­er un mur entre la Cour suprême et la poli­tique.

La méthode douteuse du journal pro-LGBT Gazeta Wyborcza

Par­ti­san du mariage et de l’adoption pour les cou­ples du même sexe, grand dénon­ci­a­teur de l’homophobie sup­posée du camp con­ser­va­teur, pro­mo­teur de toutes les march­es LGBT, le jour­nal Gaze­ta Wybor­cza s’imaginait sans doute que l’homosexualité du juge Zarad­kiewicz allait jeter le trou­ble dans les rangs du PiS. Expli­quant, comme dit plus haut, que les petits secrets de Zarad­kiewicz le rendaient sus­cep­ti­ble à tous les chan­tages de la part du pou­voir, le prin­ci­pal quo­ti­di­en de la gauche lib­er­taire polon­aise a donc divul­gué un événe­ment datant de 2013, quand Zarad­kiewicz s’était présen­té en pyja­ma, dans un état sec­ond, au poste de garde du Tri­bunal con­sti­tu­tion­nel. Citant le prési­dent du Tri­bunal con­sti­tu­tion­nel de l’époque (celui qui menait la bataille con­tre le PiS en 2016), les auteurs de l’article en prof­i­tent pour men­tion­ner lour­de­ment, à plusieurs repris­es, le fait que Zarad­kiewicz vivait avec un autre juriste et que l’incident aurait été dû à un moment de dépres­sion « après une dis­pute avec son parte­naire ». L’ensemble de l’article, qui tient sur deux pages entières repris­es en Une avec un édi­to­r­i­al con­sacré au même sujet en page 2, est axé sur l’opposition entre cet inci­dent et l’homosexualité de Zarad­kiewicz d’une part et sa soumis­sion sup­posée au pou­voir poli­tique d’autre part.

La gauche LGBT met de l’eau dans son moulin

Face à la polémique déclenchée par les méth­odes du jour­nal, les auteurs, Woj­ciech Czuch­nows­ki et Justy­na Dobrosz-Oracz, ont cher­ché à min­imiser la ques­tion de l’homosexualité, en pré­ten­dant que cela ne devrait cho­quer per­son­ne au XXIe siè­cle que l’on par­le au mas­culin du parte­naire d’un homme. Il n’empêche qu’ils ont dévoilé l’homosexualité d’une per­son­nal­ité publique dans le but de lui nuire. Les auteurs ont aus­si assuré qu’ils avaient con­sulté leur arti­cle avant pub­li­ca­tion avec une organ­i­sa­tion LGBT, la Cam­pagne con­tre l’homophobie (Kam­pa­nia Prze­ciw Homo­fo­bii, KPH) pour s’assurer qu’il n’y avait rien d’homophobe dans ce papi­er. « Nous sommes par­ti­c­ulière­ment sen­si­bles à ces ques­tions », ont-ils voulu ras­sur­er. L’association en ques­tion a toute­fois nié avoir été con­sultée pour cet arti­cle. Toute­fois, mis à part les déné­ga­tions de la Cam­pagne con­tre l’homophobie qui s’est dite sim­ple­ment « cri­tique » face à la divul­ga­tion « de l’orientation ou de l’identité sex­uelle à l’insu et sans l’accord de la per­son­ne intéressée », les milieux LGBT et la gauche en Pologne n’ont pas sem­blé par­ti­c­ulière­ment choqués par cet out­ing for­cé. « De l’huile sur le feu : cet out­ing ne me choque pas » : tel était le gros titre du site Queer.pl, « le site des per­son­nes LGBT depuis 1996 », le 4 mai dernier. En somme, dévoil­er l’homosexualité d’un mem­bre du camp con­ser­va­teur, c’est-à-dire for­cé­ment d’un homo­phobe, ce n’est pas la même chose que dévoil­er l’homosexualité d’un mem­bre du camp du bien. Les com­men­taires des lecteurs sous l’article de Queer.pl faisant état du com­mu­niqué de Cam­pagne con­tre l’homophobie sont d’ailleurs sans appel, alors que leurs auteurs s’identifient très vis­i­ble­ment à la com­mu­nauté LGBT : Zarad­kiewicz est une « tante », un « pédé » et un « gay-homo­phobe ». Dans les com­men­taires des lecteurs, c’est le démen­ti de l’association LGBT qui est dénon­cé, pas l’article de Gaze­ta Wybor­cza.

Gazeta Wyborcza et les milieux LGBT dénoncés pour leur hypocrisie

Une atti­tude com­men­tée ain­si par le polémiste Rafał Ziemkiewicz (une des bêtes noires du lob­by LGBT polon­ais) dans un arti­cle de l’hebdomadaire libéral-con­ser­va­teur Do Rzeczy inti­t­ulé « Moraux autrement » (paru dans le numéro du 11–17 mai 2020) : « L’hypocrisie de Gaze­ta Wybor­cza, qui, sous le dic­tat du lob­by arc-en-ciel, a attaqué maintes fois les Polon­ais pour leur sup­posée intolérance envers les homo­sex­uels, qui a dif­fusé la fausse his­toire des « zones libres de LGBT » et a fait la pro­mo­tion des « parades des égal­ités », est ici indis­cutable. Ce qui est aus­si indis­cutable, c’est l’hypocrisie des organ­i­sa­tions LGBT qui ont mis de l’eau dans leur moulin après cette pub­li­ca­tion et n’ont pas voulu la con­damn­er. (…)

Newsweek aussi

Il pour­suit : « La con­vic­tion de Gaze­ta Wybor­cza que l’électorat de droite est rem­pli de haine vis-à-vis des homo­sex­uels et qu’il con­sid­ér­era cette nom­i­na­tion [de Zarad­kiewicz] comme com­pro­met­tante pour son pro­pre camp rap­pelle à s’y mépren­dre la divul­ga­tion par l’hebdomadaire Newsweek faite avant les élec­tions prési­den­tielles [de 2015]. [Le rédac­teur en chef de Newsweek] Tomasz Lis sem­blait pareille­ment per­suadé qu’exposer l’épouse juive du can­di­dat du PiS à la prési­den­tielle con­duirait à l’effondrement du sou­tien en sa faveur et à une scis­sion dans le camp du cen­tre-droit. Dans ce cas aus­si, il n’y a eu qu’une réac­tion de dégoût. »

Une réac­tion de dégoût à droite non pas face à l’homosexualité ou aux ancêtres juifs de la per­son­ne visée, mais face aux méth­odes employées par des médias qui se pré­ten­dent apôtres de la tolérance. Dans le cas de la pub­li­ca­tion de Newsweek évo­quée par Ziemkiewicz, le Forum des Juifs Polon­ais (FŻP, une asso­ci­a­tion juive con­ser­va­trice) avait estimé que l’article de Newsweek pub­lié en mars 2015, pen­dant la cam­pagne élec­torale, n’était pas en soi anti­sémite mais qu’il cher­chait vis­i­ble­ment à faire appel à l’antisémitisme sup­posé des sou­tiens de Duda. Sur Gaze­ta Wybor­cza, on pou­vait au con­traire lire à l’époque, en titre : « Pourquoi la ner­vosité du PiS face à la nou­velle du beau-père de Duda ? Pour son élec­torat, des orig­ines juives sus­ci­tent le soupçon ».

Ces « révéla­tions » de Newsweek n’avaient en réal­ité en rien gêné Andrzej Duda, ce que Ziemkiewicz explique ain­si dans Do Rzeczy du 11–17 mai : « Le fait que le Polon­ais moyen soit à la fois con­ser­va­teur et tolérant ruine sys­té­ma­tique­ment tous les efforts des élites pour dis­créditer quelqu’un en faisant appel à des atti­tudes que ces mêmes élites attribuent à leurs conci­toyens ». En revanche, cela ouvre à chaque fois les yeux des con­ser­va­teurs polon­ais sur la portée de la tolérance des autres chez les pro­gres­sistes : « pas de tolérance pour les enne­mis de la tolérance », pour­rait-on résumer la chose en para­phras­ant Saint-Just.

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