Ojim.fr
Veille médias
Dossiers
Portraits
Infographies
Vidéos
Faire un don
PUBLICATIONS
Yann Barthès, Dilcrah, Netflix, Frontex, Bellingcat... Découvrez les publications papier et numériques de l'Observatoire du journalisme.
→ En savoir plus
PUBLICATIONS
Yann Barthès, Dilcrah, Netflix, Frontex, Bellingcat... Découvrez les publications papier et numériques de l'Observatoire du journalisme.
→ En savoir plus
Plus belle la vie, plus beau le vivre-ensemble, la fin du feuilleton dans la presse

3 décembre 2022

Temps de lecture : 6 minutes
Accueil | Veille médias | Plus belle la vie, plus beau le vivre-ensemble, la fin du feuilleton dans la presse

Plus belle la vie, plus beau le vivre-ensemble, la fin du feuilleton dans la presse

3 décembre 2022

Temps de lecture : 6 minutes

Ce contenu est gratuit. L’Ojim vous informe sur ceux qui vous informent. Son indépendance repose sur les dons de ses lecteurs. Après déduction fiscale, un don de 50 € revient à 17 €, un don de 100 € revient à 34 €.

Après 18 saisons et 4665 épisodes, « Plus Belle la Vie » alias poubelle la vie s’est éclipsé des écrans le 18 novembre 2022, et, avec elle, une certaine idée de la France. La première telenovela hexagonale, qui attirait 5 millions de téléspectateurs en moyenne entre 2006 et 2014, avec des pics avoisinant les 7 millions en 2008, n’a pu survivre à la concurrence accrue des plateformes de streaming et de ses concurrents cathodiques directs, « Demain nous appartient » (TF1) et « Un si beau soleil » (France 2), répliques sorties du même moule mièvre et bien-pensant.

30M€ par an et 600 personnes travaillant sur le feuilleton

Les coûts exor­bi­tants de pro­duc­tion n’ont guère incité la direc­tion de France Télévi­sions à main­tenir le pro­gramme sur son antenne : 85 000 euros par épisode, 30 mil­lions d’euros par an et 600 per­son­nes tra­vail­lant sur le feuil­leton, dont env­i­ron 80 (!) unique­ment pour les départe­ments coif­fure, maquil­lage et cos­tume. Plus encore, 90 % des inter­mit­tents tra­vail­lant à la con­cep­tion de la série n’ont jamais tra­vail­lé que pour « Plus Belle la Vie », ren­forçant un cli­mat d’entre-soi peu com­mun dans le PAF. La pro­duc­trice Claire de la Rochefou­cauld éval­ue à 45 le nom­bre de bébés nés de cou­ples s’étant ren­con­trés sur le plateau de PBLV en vingt ans. Entre vit­rine touris­tique, rente d’argent pub­lic (la série a béné­fi­cié des sub­sides munic­i­paux de 2004 à 2008) et opéra­tion de sub­ver­sion idéologique, PBLV est un objet à part dont le bilan reste à faire.

Amélie Poulain d’extrême-gauche ? Telen­ov­ela woke ? Plutôt une arme de recon­quête cul­turelle libérale lib­er­taire. Cela vaut bien une revue de presse. 

Les origines, un village Potemkine de carton-pâte

En 2004, avant même la dif­fu­sion des pre­miers épisodes, Téléra­ma soulig­nait l’usage de l’écriture col­lec­tive du scé­nario « méth­ode effi­cace inspirée de nos voisins européens », nova­teur à l’époque.

Le car­ac­tère arti­fi­ciel est soulevé en pas­sant par la jour­nal­iste qui note que « les comé­di­ens recon­nais­sent que le texte est touchant, drôle et facile à mémoris­er, nempêche pas lun des comé­di­ens de faire cor­riger gen­ti­ment une expres­sion de… « Parisien branché ». En effet, la suite con­firmera que le feuil­leton est bien conçu à Paris par des Parisiens et tourné dans un décor en car­ton-pâte où s’emploient des acteurs ne rési­dant pas, pour la plu­part, dans la cité phocéenne. Cocasse ?

Libéra­tion, pour­tant proche de la ligne idéologique dess­inée par la série, ne peut s’empêcher de remar­quer que « [l]a place du Mis­tral, si loin des réal­ités mar­seil­lais­es, a quelque chose d’un vil­lage Potemkine du vivre ensem­ble ».

Le Parisien met les pieds dans le plat en deman­dant sans ambages à une soci­o­logue, Muriel Mille, ayant con­sacré une thèse à la série si celle-ci est de droite ou de gauche. Réponse de l’intéressée : « Par­mi les scé­nar­istes de Plus belle la vie que j’ai ren­con­tré, la plu­part étaient de gauche […] À chaque intrigue, ils essaient de met­tre en scène un débat en faisant endoss­er à leurs per­son­nages des points de vue con­tra­dic­toires. Mais ils ont sou­vent plus de mal à dévelop­per la posi­tion de droite ».  Si la série gêne aux entour­nures les plus puristes des jour­nal­istes bien-pen­sants, elle le doit surtout au zèle mil­i­tant de ses con­cep­teurs dont le pro­fil est sou­vent éloquent.

PBLV par ceux qui l’ont fait, vivre ensemble à tout prix

Olivi­er Szul­szyn­ger, le directeur de col­lec­tion (« showrun­ner ») de la série entre 2005 et 2017, est un mod­èle du genre. Fils d’une psy­ch­an­a­lyste com­mu­niste ayant ren­con­tré son mari à la Fête de l’Humanité, il a inti­t­ulé sa mai­son d’édition « Les Petits Matins » en référence au doc­u­men­taire hagiographique de William Klein sur Mai 68. Il n’hésite pas à dire que, pour lui « les grands défis actuels sont envi­ron­nemen­taux, il faut chang­er notre mode de con­som­mer, de pro­duire ». Son nom a notam­ment fig­uré sur la liste écologique lors des munic­i­pales de 2014 à Per­pig­nan et l’homme affirme avoir rédigé des dis­cours de Pas­cal Can­fin, un ami, ancien min­istre délégué au Développe­ment du gou­verne­ment de Jean-Marc Ayrault (2012–2014) et actuel député européen. Mais, ras­surons-nous, le scé­nar­iste, bon copain de Del­phine Ernotte qui l’adore, se défend de faire de la poli­tique : « hon­nête­ment je me sens mieux à la place dun mil­i­tant que dun élu, jaime racon­ter des his­toires mais pas aux électeurs ». À l’ère où la télévi­sion fait en par­tie l’élection, cette sen­tence est quelque peu osée.

Mais juste­ment, la série PBLV ose tout et c’est à ça qu’on la recon­naît. Le directeur de la pro­duc­tion de la série, Serge Ladron de Gue­vara (ça ne s’invente pas) aurait même con­seil­lé aux scé­nar­istes et dia­logu­istes du feuil­leton de col­la­bor­er avec des mil­i­tants écol­o­gistes afin d’accorder une place plus grande aux effets induits par le change­ment cli­ma­tique dans les nom­breux arcs scé­nar­is­tiques que déploie PBLV. Moins porté sur l’écologie, Vin­cent Meslet, directeur des pro­grammes de France Télévi­sions à l’époque du lance­ment du feuil­leton, con­fesse que « dès le début, notre ligne édi­to­ri­ale [était] claire : c’[était] celle du vivre ensem­ble ». Christophe Mar­guerie, directeur de la société de pro­duc­tion der­rière PBLV, Tel­france (aujourd’hui pro­priété de Newen) se van­tait déjà en 2008 dans le Guardian que, dans sa série « Le beur n’est pas épici­er, mais avo­cat. Le noir est cadre ». PBLV, en pro­je­tant à toute force une réal­ité fan­tas­mée, pos­sé­dait déjà tous les signes avant-coureurs du wok­isme. 

La telenovela et l’exception française

Une des influ­ences revendiquées par les cadres de France Télévi­sions au début des années 2000, hors les films du cinéaste d’extrême-gauche Robert Guédigu­ian, est une telen­ov­ela napoli­taine inti­t­ulée « Un pos­to al sole » (Une place au soleil, 1996). Par la suite, le choix du lieu de tour­nage s’imposera presque de lui-même : « Quelle est la plus napoli­taine des villes français­es ? Mar­seille ! Cité mosaïque, port cosmo­polite, parabole de la diver­sité ».

Depuis, le genre a tra­ver­sé les fron­tières et a con­quis les cœurs de maints foy­ers à tra­vers le monde. En effet, si les telen­ov­e­las turques ou sud-améri­caines jouis­sent d’un suc­cès gran­dis­sant à l’international, c’est en rai­son de deux fac­teurs : la thé­ma­tique de la revanche sociale, très ancrée dans les pays émer­gents qui sont les plus grands con­som­ma­teurs de ces pro­grammes, et son pen­dant, le con­ser­vatisme moral. Or, excep­tion française devant l’éternel, Plus Belle la Vie prend le con­tre­pied de ces deux impérat­ifs ; non seule­ment, la série sur­in­vestit le socié­tal aux dépens du social (il est plus ques­tion de mariage homo­sex­uel, de GPA ou de cannabis que de licen­ciements abusifs), mais elle n’hésite pas à dévoil­er des scènes explicites qui ne pour­raient pas avoir leur place dans les plus prudes telen­ov­e­las, à l’image d’un bais­er homo­sex­uel (2005), d’une piqûre d’héroïne (2011) ou d’un « plan à trois » (2015). Pour­tant, lors des pre­miers épisodes de la série, les intrigues étaient bien plus infusées de réal­isme social « les intrigues étaient très terre-à-terre. Par exem­ple, c’é­tait est-ce que Roland va avoir son prêt ? Est-ce que Rachel va être placée en mai­son de retraite ? Com­ment va faire François, qui est en suren­det­te­ment et qui a per­du son emploi ?”. Les mau­vais­es audi­ences ont eu rai­son de ces ori­en­ta­tions artis­tiques et les con­cep­teurs ont cor­rigé le tir en ajoutant du fan­tas­tique, des intrigues poli­cières et ce qu’on n’appelait pas encore du « sociétal ».

Aus­si, vingt ans plus tard, la majorité des médias recon­nais­sent à la série le mérite d’avoir fait évoluer les men­tal­ités sur l’homosexualité, le mariage homo­sex­uel, l’immigration ou la GPA. En somme, la stratégie Ter­ra Nova traduite en actes.

Une presse plus louangeuse qu’en 2004

Majori­taire­ment dédaigneuse en 2004, la grande presse a quelque peu révisé son juge­ment depuis. Il faut dire qu’il serait peu indiqué de se met­tre à dos l’importante et influ­ente com­mu­nauté de fans de la série.

Tant et si bien que Le Monde lance un appel à témoignages et pub­lie les cris du cœur des pas­sion­nés du feuil­leton, désor­mais « dépos­sédés ». Le Point insiste sur l’aspect « pop­u­laire » de la série et relève qu’elle « a aus­si sus­cité la polémique en mon­trant com­ment rouler un joint, l’u­til­i­sa­tion de pop­pers ou en par­lant de ges­ta­tion pour autrui (illé­gale en France) sous un jour trop favor­able pour cer­tains ». Les cer­tains se recon­naîtront. En des ter­mes iden­tiques, France Bleu et le Huff­in­g­ton Post qual­i­fient la série de « miroir de notre société ». L’Obs détaille même que « toutes les couch­es de la pop­u­la­tion y sont représen­tées », diver­sité que tem­père la soci­o­logue Murielle Mille dans Les Échos : « On voit beau­coup de jour­nal­istes, de médecins, d’en­seignants, d’av­o­cats, mais peu d’ou­vri­ers, même si on compte un serveur ou encore une esthéti­ci­enne par­mi les per­son­nages prin­ci­paux. Les scé­nar­istes français éprou­vent encore des dif­fi­cultés à penser la var­iété des milieux populaires ».

Le quo­ti­di­en La Provence, quant à lui, va plus loin en affir­mant que l’arrêt de la série, un spot de pub gra­tu­it pour la région, con­stitue « un moment his­torique ». Et on le com­prend sans peine.

Out­re-Atlan­tique, le vénérable Wash­ing­ton Post, pro­priété de Jeff Bezos, salue le « soap opéra » français qui aurait « con­quis les cœurs et fait évoluer les men­tal­ités ».

Seul l’hebdomadaire Mar­i­anne joue des notes dis­so­nantes dans ce con­cert de louanges en pub­liant un « Pour ou con­tre : faut-il en finir avec le feuil­leton “Plus Belle La Vie” ? ». Jugez plutôt :

« La réal­i­sa­tion ? Elle con­siste à pos­er une caméra face aux acteurs, sans plus dambi­tion. Le scénario ? La recette du plat du jour est sim­ple ; prenez un arc nar­ratif prin­ci­pal, un arc sec­ondaire, un arc humoris­tique et un bon cliffhang­er, mélangez le tout et servez. Le pro­pos ? Un robi­net deau tiède. Les bons sen­ti­ments, la tolérance et la rédemp­tion gag­nent tou­jours à la fin. Ne par­lons pas de direc­tion des acteurs ou du jeu de ces derniers… ». Poubelle la vie en sorte, sans regrets.

L’Ojim a réal­isé une splen­dide brochure numérique sur « Plus belle la vie, poubelle la vie ». Cette brochure est réservée à nos dona­teurs (men­tion­ner explicite­ment la brochure lors du don). Pour tout savoir sur les dessous de la poubelle, pour nous aider, vous pou­vez nous soutenir à un moment où l’Ojim est con­vo­qué par la PJ suite à une plainte de Amjad Allouchi, jour­nal­iste du Pro­grès de Lyon. Cliquez ici.

Plus belle la vie, plus beau le vivre-ensemble, la fin du feuilleton dans la presse

Voir aussi

Cet article GRATUIT vous a plu ?

Il a pourtant un coût : 50 € en moyenne. Il faut compter 100 € pour un portrait, 400 € pour une infographie, 600 € pour une vidéo. Nous dépendons de nos lecteurs, soutenez-nous !

Vidéos à la une

Derniers portraits ajoutés