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Offensive migratoire contre la Pologne et manipulation de l’opinion publique

15 novembre 2021

Temps de lecture : 5 minutes
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Offensive migratoire contre la Pologne et manipulation de l’opinion publique

15 novembre 2021

La crise diplomatique entre l’Union européenne et la Biélorussie a pris une nouvelle ampleur au début du mois de novembre. Les migrants amenés par les autorités biélorusses qui tentent de franchir clandestinement la frontière entre la Biélorussie et la Pologne se comptent par milliers. Dans ce conflit d’un nouveau type, l’opinion publique est prise à témoin par de nombreux médias de grand chemin afin de mettre le gouvernement polonais en accusation et de faire céder l’Union européenne. Nous revenons sur cette incroyable manipulation qui transforme le pays agressé en agresseur.

Les sanctions de l’Union européenne à l’origine de l’offensive migratoire

Suite au détourne­ment le 23 mai 2021 d’un avion de la com­pag­nie Ryan Air à Min­sk afin d’arrêter un dis­si­dent poli­tique, l’Union européenne a imposé à par­tir du mois de juin des sanc­tions à la Biélorussie qui impactent plusieurs secteurs de son économie. La riposte des autorités biéloruss­es ne s’est pas fait atten­dre : elles ont rapi­de­ment organ­isé une offen­sive migra­toire con­tre les pays voisins mem­bres de l’Union européenne, la Litu­anie, la Let­tonie et la Pologne.

Début novem­bre, le rythme des navettes aéri­ennes achem­i­nant des migrants en Biélorussie depuis leur pays d’origine ou d’accueil (Turquie, Syrie, Irak, Liban, etc.) s’est accéléré, selon le jour­nal alle­mand Bild. A l’issue d’un périple de plusieurs mil­liers de kilo­mètres très bien organ­isé, les clan­des­tins, prin­ci­pale­ment des musul­mans issus du Moyen Ori­ent, sont ensuite con­duits à la fron­tière occi­den­tale du pays afin de ten­ter de pénétr­er dans des pays de l’est de l’Union européenne.

A la fron­tière entre la Biélorussie et la Pologne, à hau­teur du poste fron­tière de Bruz­gi-Kuzni­ca, les clan­des­tins s’emploient à détru­ire la clô­ture frontal­ière à l’aide de troncs d’arbres, de pelles et de pinces mon­seigneur. Les forces de l’ordre polon­ais­es, dont le pays a con­nu de nom­breuses inva­sions, résis­tent fer­me­ment à cette offen­sive migra­toire et repoussent sys­té­ma­tique­ment les clandestins.

La Pologne mise en accusation

Face à ces ten­ta­tives d’intrusions clan­des­tines en Pologne et plus large­ment dans les pays de l’Union européenne, cer­tains médias, assez rares, comme Présent et Breizh info, présen­tent pos­i­tive­ment la fer­meté des douaniers polon­ais, qui repoussent les assauts des migrants. D’autres, beau­coup plus nom­breux cri­tiquent de façon uni­voque les douaniers polon­ais, comme si leur respon­s­abil­ité dans le sort des migrants était lour­de­ment engagée :

Le quo­ti­di­en La Croix titre son édi­tion du 4 novem­bre sur « la traque des migrants ». L’envoyé spé­cial du jour­nal souligne dans un arti­cle le refus du gou­verne­ment polon­ais de laiss­er les organ­i­sa­tions human­i­taires accéder à la zone où se trou­vent les migrants. La deux­ième guerre mon­di­ale est – évidem­ment – con­vo­quée pour stig­ma­tis­er la dureté des autorités polon­ais­es. La présen­ta­tion des migrants comme une men­ace est décrite par des soci­o­logues con­vo­qués pour l’occasion comme un « nar­ratif islam­o­phobe ». Le seul élé­ment négatif à pro­pos des manœu­vres de la Biélorussie con­siste en l’évocation de la mise sur pied depuis le print­emps 2021 d’« une fil­ière d’immigration à par­tir de son ter­ri­toire vers l’UE ».

Le 10 novem­bre, la chaine publique de télévi­sion néer­landaise NOS met égale­ment en accu­sa­tion les douaniers polon­ais pour les mau­vais traite­ments qu’ils feraient subir aux migrants. Elle dif­fuse selon le compte Twit­ter de Viseg­rad 24 des vidéos de pro­pa­gande des autorités biéloruss­es qui présen­tent femmes et enfants à la fron­tière en sit­u­a­tion de détresse.

Le 11 novem­bre, France info pub­lie sur son site un arti­cle écrit par un jour­nal­iste qui s’est ren­du sur le lieu de la crise migra­toire. En Biélorussie ? Non, en Pologne, bien évidem­ment. Il ren­voie dos à la dos les deux pays con­cernés par l’offensive organ­isée par la Biélorussie, faut-il encore le soulign­er. Un inter­titre de l’article est à ce titre élo­quent : « La peur de l’é­tranger attisée dans les deux pays ».

Même approche par­tiale et par­tielle dans Le Figaro. Le quo­ti­di­en donne la parole dans son édi­tion du 10 novem­bre à un représen­tant du ser­vice biélorusse des gardes-fron­tières dans un arti­cle inti­t­ulé «  La Biélorussie accuse la Pologne d’avoir vio­len­té des migrants ». Sans chercher à avoir la posi­tion des autorités polon­ais­es, c’est unique­ment un représen­tant du pays à l’origine du con­flit qui s’exprime sur les pra­tiques du pays agressé, la Pologne.

Tout ce cli­mat et cette présen­ta­tion binaire aboutis­sent à faire pass­er le con­flit du champ de la géopoli­tique à celui d’un drame human­i­taire Mais cette tour­nure des événe­ments n’est pas le fruit du hasard.

A l’ouest, des voix s’élèvent pour céder au chantage migratoire

Out­re les vidéos com­mu­niquées à la chaine publique néer­landaise par les autorités biéloruss­es, les preuves de la maitrise par ces dernières de l’art de la manip­u­la­tion s’accumulent.

Ain­si, comme le relate le site d’information Tysol, le min­istère de l’in­térieur polon­ais a mon­i­toré sur des  smart­phones de migrants présents à la fron­tière un tuto­riel qui leur a été com­mu­niqué afin d’émouvoir l’opin­ion publique. Les con­seils qui sont don­nés aux migrants pour pren­dre et dif­fuser des pho­tos sont élo­quents : « Prenez les enfants dans vos bras, embrassez-les, ayez l’air sale et fatigué, etc. »

Le site d’information du syn­di­cat Sol­i­darnosc nous apprend égale­ment qu’« une vidéo cir­cule sur les réseaux soci­aux mon­trant des hommes souf­flant de la fumée de cig­a­rette dans les yeux d’un enfant pour le faire pleur­er ».

La reprise en boucle des images de détresse de migrants a un effet immé­di­at  : bien­tôt, des voix s’élèvent, comme celle de Daniel Cohn Ben­dit sur LCI le 10 novem­bre, pour que les pays d’Europe de l’ouest accueil­lent les migrants amenés pour l’occasion en Europe de l’est. La solu­tion à l’agression biélorusse n’est désor­mais plus le refoule­ment des migrants et leur rap­a­triement par les autorités biéloruss­es dans leur pays d’origine. Non, la solu­tion qui sem­ble appa­raitre comme une évi­dence est leur prise en charge par les pays de l’Union européenne.

Cette stratégie en enton­noir, qui aboutit à présen­ter une capit­u­la­tion comme la seule issue pos­si­ble, est illus­trée de façon machi­avélique par Olivi­er Tru­chot quand il inter­roge sur BFM TV le 11 novem­bre Julien Odoul sur la con­duite à tenir vis-à-vis des migrants blo­qués à la frontière.

Après que Julien Odoul ait affir­mé qu’il ne fal­lait pas accueil­lir les migrants dont cer­tains sont « poten­tielle­ment dan­gereux », Olivi­er Tru­chot lui demande, de façon fausse­ment ingénue : « alors on les laisse mourir de froid ? ». Julien Odoul répond mal­adroite­ment par l’affirmative, ce qui ne manque pas de faire le tour des réseaux sociaux.

Bien que Julien Odoul affirme finale­ment que « non, on ne laisse pas mourir de froid, on les laisse en dehors des fron­tières de l’Europe », Charles Con­signy sonne l’hallali sur RMC. Il s’empresse de dénon­cer le « purin » et la course aux pro­pos nazil­lons, ce qui lui vaut d’être chaude­ment félic­ité sur Twit­ter par Edwy Plenel, tou­jours prompt à se mobilis­er quand on par­le de musulmans.

Le site qatari Al Jazeera (AJ+) ne manque pas de con­tribuer à la pres­sion con­tre les pays d’Europe de l’ouest afin qu’ils accueil­lent les musul­mans massés à la fron­tière polon­aise. Comme en 2015 avec le jeune Alan Kur­di, la chaine qatari donne à voir une nou­velle illus­tra­tion de la vul­néra­bil­ité en dif­fu­sant une vidéo mon­trant Temen, un enfant kurde qui veut devenir médecin, mais qui est blo­qué à la fron­tière entre la Biélorussie et la Pologne. Le mes­sage implicite est qu’en blo­quant les fron­tières, vous êtes non seule­ment cru­els, mais vous vous privez égale­ment d’un jeune qui pour­rait vous soigner.

L’objectif du gou­verne­ment biélorusse est désor­mais atteint : faire pass­er le con­flit qu’il a organ­isé de la géopoli­tique à l’humanitaire, avec un camp du mal nom­mé­ment désigné, con­sti­tué par la Pologne et plus large­ment les pop­ulistes, parce que ce pays défend fer­me­ment ses frontières.

Le matraquage médi­a­tique aboutit à ce que la respon­s­abil­ité de la prise en charge des migrants passe de façon presque limpi­de de la Biélorussie à la Pologne, et plus large­ment aux pays de l’Union européenne. Quoi que l’on pense du con­flit en cours, on ne peut que saluer la maes­tria du gou­verne­ment biélorusse dans cet exer­ci­ce réus­si de manip­u­la­tion de l’opinion publique.

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