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New Fake Times : la manipulation par l’exemple
Publié le 

18 août 2019

Temps de lecture : 6 minutes
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New Fake Times : la manipulation par l’exemple

Pre­mière dif­fu­sion le 04/07/2019

Nous reprenons un article de l’excellente Antipresse de Slobodan Despot sur les moyens employés par la presse dominante pour manipuler son public. La désillusion d’une jeune journaliste kosovare dans les coulisses du « meilleur journal du monde » (selon Chappatte)… Où l’on découvre par un témoignage interne que le New York Times est — sur certains sujets — une grossière et cynique entreprise de désinformation.

Una Haj­dari est une jour­nal­iste d’expression anglaise orig­i­naire de Prišti­na, au Koso­vo. Mal­gré son jeune âge, son CV pro­fes­sion­nel impose le respect : bour­sière de la Fon­da­tion inter­na­tionale des femmes dans les médias (IWMF), bour­sière du MIT, divers prix de jour­nal­isme. Elle est spé­cial­isée dans les ques­tions de poli­tique, de minorités et d’extrémisme de droite dans les « Balka­ns occi­den­taux », euphémisme désig­nant l’ex-Yougoslavie. Un pedi­gree aus­si poli­tique­ment cor­rect sem­blait tail­lé sur mesure pour lui ouvrir en grand les colonnes des médias inter­na­tionaux. De fait, Una cou­vre ces thèmes avec pré­ci­sion et tal­ent (1) pour un grand nom­bre de titres de pre­mier plan tels que le GuardianThe Nation, The New Repub­lic, The Busi­ness Insid­er, The Inde­pen­dent, Vice, The Boston Globe

Mais aus­si, et surtout, Una a réus­si à se faire admet­tre dans le sanc­tu­aire du jour­nal­isme occi­den­tal : le New York Times. Quelle plus grande con­sécra­tion pour une jeune jour­nal­iste orig­i­naire des Balka­ns que d’assister aux mythiques séances de rédac­tion du Times ? De se voir déléguer la respon­s­abil­ité d’éclairer son pub­lic sur des pays et des sit­u­a­tions aus­si com­plex­es que, par exem­ple, la tortueuse Macé­doine ?

Expli­quer l’enjeu des élec­tions macé­doni­ennes fut la pre­mière mis­sion indépen­dante d’Una dans le Times. Elle s’en est acquit­tée avec la fierté qu’on peut imag­in­er, mais aus­si avec une extrême con­science pro­fes­sion­nelle. Pour­tant, lorsqu’elle a vu le texte pub­lié le 6 févri­er 2019, elle a été épou­van­tée par la manip­u­la­tion dont elle avait fait l’objet. A tel point qu’elle s’en est ouverte à une cor­re­spon­dante serbe, Jele­na. Le réc­it qui suit est un con­den­sé de son long e‑mail paru sur le por­tail du Nord-Koso­vo (kossev.info).

Un modèle de professionnalisme

Rela­tant ses quelques mois de stage dans la rédac­tion du Times, la jeune femme com­mence par soulign­er le ray­on­nement qua­si-mys­tique qu’exerce ce jour­nal sur la com­mu­nauté mon­di­ale des jour­nal­istes. Elle pour­suit en renonçant à décrire — tant il est immense — « le sen­ti­ment qu’on éprou­ve lorsqu’on assiste à la réu­nion de rédac­tion d’un jour­nal qui d’une phrase peut créer l’histoire, chang­er le cours des événe­ments poli­tiques, abat­tre ou propulser un leader révo­lu­tion­naire ou per­me­t­tre à l’expérience des gens les plus mar­gin­al­isés d’être lue sur la scène glob­ale. »

Dès le troisième jour de sa présence, à son pro­pre éton­nement, Una avait réus­si à « faire pass­er » le sujet qu’elle s’était pro­posé de traiter, mais ne croy­ait tou­jours pas qu’elle y arriverait. Elle n’est pas dupe des défauts du NYT, mais le sérieux de l’environnement pro­fes­sion­nel en impose :

« Si seule­ment tu avais vu les capac­ités qu’ils ont dans les rangs des cor­recteurs, des rédac­teurs lin­guis­tiques et styl­is­tiques — chaque texte passe au moins deux fois entre les mains de deux cor­recteurs dif­férents —, tu regret­terais que cer­tains de nos jour­nal­istes, bril­lants styl­istes auto­di­dactes avec un tal­ent inné, n’aient jamais eu l’occasion de tra­vailler avec autant de rédac­teurs dédiés à leur tâche. »

Bref : il est demandé à Una Haj­dari de rédi­ger un explain­er, un arti­cle intro­duc­tif sur la ques­tion du récent change­ment de nom de la Macé­doine du Nord. Elle s’attelle aus­sitôt à la tâche en pas­sant de mul­ti­ples coups de fil, afin que son papi­er paraisse via la rédac­tion de Lon­dres (à cause du décalage horaire) le matin même de la sig­na­ture par la Macé­doine de son acte d’adhésion à l’OTAN. A minu­it, le jour J, de New York, elle sur­veille l’application mobile du Times en trépig­nant d’impatience. Lorsque son arti­cle paraît, elle ne se sent plus de joie, se con­tente de sur­v­ol­er son texte qu’elle con­naît par cœur… jusqu’à ce qu’elle avise un para­graphe qu’elle n’a jamais écrit :

« Cet accord est une grande défaite pour la Russie. La Macé­doine du Nord a été sous zone d’influence de l’Union sovié­tique durant le XXe siè­cle et la Russie a mené un lob­by­ing intense con­tre le référen­dum sur le change­ment de nom de la Macé­doine et son entrée dans l’OTAN. »

Falsification dans le dos de l’auteur

La jeune jour­nal­iste est éber­luée. Son texte a été mod­i­fié à son insu après bouclage ! Pour­tant la procé­dure rédac­tion­nelle est stricte : « une fois qu’un arti­cle a passé la dernière phase de rédac­tion, il est ver­rouil­lé et per­son­ne, ni le rédac­teur respon­s­able, ni même Dieu le père, ne peut le mod­i­fi­er à moins que l’auteur du texte — moi en l’occurrence — ne lui donne son accord via le sys­tème. »

Le « jour­nal qui d’une phrase peut créer l’histoire » a donc « enrichi » un com­men­taire géopoli­tique d’une pique envers la Russie qui n’existait pas dans le texte bouclé — et qui repose en plus sur une con­trevérité his­torique.

Effon­drée, Una Haj­dari « (se) traîne » jusqu’à la prochaine séance de rédac­tion pour obtenir des expli­ca­tions. Le rédac­teur respon­s­able de l’internationale prend les devants :

« Il est bien ton texte, tu as réus­si à tout expli­quer au pub­lic inter­na­tion­al sans être ras­ante. C’est moi qui leur ai dit d’ajouter ce bout sur la Russie, parce qu’il nous faut bien expli­quer au pub­lic améri­cain pourquoi cet accord est impor­tant. »

Lorsque l’auteur lui explique que le para­graphe en ques­tion con­tient des « inex­ac­ti­tudes factuelles de base », son patron la coupe et lui dit : « Vois ça avec Lon­dres ».

Oui, mais : « qui ira expli­quer au rédac­teur bien­veil­lant mais un peu ignare de Lon­dres que la Macé­doine, c’est-à-dire la Yougoslavie, a été hors de la zone d’influence de Moscou pen­dant l’essentiel du XXe siè­cle ? Ou bien qu’il n’y a aucune preuve que la Russie ait influ­encé le référen­dum…»

Le para­graphe en ques­tion est mod­i­fié (ô mir­a­cles de l’édition élec­tron­ique!) (2), mais Haj­dari ne s’en remet pas : «…je ne pen­sais qu’au fait que pen­dant six heures, ce texte a été affiché avec ma sig­na­ture avec un para­graphe affir­mant pour ain­si dire que nous avions été mem­bres du Pacte de Varso­vie. »

Raconter n’importe quoi… pourvu que ce soit contre Moscou

N’importe quel étu­di­ant en his­toire con­tem­po­raine est cen­sé savoir qu’après la rup­ture Tito-Staline de 1948, la Yougoslavie s’était rap­prochée de l’Occident et n’avait jamais été un satel­lite de Moscou. Mais pas les rédac­teurs du New York Times ! Ou alors — pire — ils le savent et s’en fichent : l’important est de toute évi­dence d’incriminer les Russ­es.

La jeune femme, dégrisée, ne tarde pas à com­pren­dre la règle du jeu : « A chaque réu­nion suiv­ante, je vois que je pour­rais leur fournir cent sujets, pour autant que je réus­sisse à y caler un “angle russe”. Ce n’est pas la mon­tée de la droite en Croat­ie ou la pédophilie dans l’Eglise qui les intéresse… J’ai le sen­ti­ment que si je pou­vais trou­ver un Russe qui serait apparu par hasard quelque part au Koso­vo, je décrocherais la une.»

Dans sa tête, cette expéri­ence sor­dide créé une insup­port­able dis­so­nance avec le pres­tige immac­ulé dont jouit le jour­nal : « Sais-tu à quelle vitesse le porte-parole du prési­dent du Par­lement européen te répond quand tu lui annonces que tu boss­es pour le Times ? ».

Quelque temps plus tard, la rédac­tion va encore une fois sol­liciter ses com­pé­tences « balka­niques » — mais en rap­port avec la tuerie d’Auckland ! C’est une col­lègue de la rédac­tion de Lon­dres qui croit tenir un filon : «“J’ai vu qu’il y avait un lien balka­nique avec le type qui a tiré dans la mosquée. La Russie n’y serait-elle pas mêlée ?”». En lisant cette âner­ie, Una con­fesse s’être trou­vée « au bord des larmes ».

Si seulement il ne s’agissait que de démagogie…

Cher­chant à préserv­er une cer­taine bien­veil­lance, Haj­dari n’incrimine pas trop la rédac­tion : com­ment intéress­er le pub­lic améri­cain à ce qui se passe dans les Balka­ns sans y mêler un thème choc et fam­i­li­er ? « Après tout, les Bel­gradois sont-ils très intéressés à ce qui se passe en Vir­ginie Occi­den­tale ? ».

Son expli­ca­tion de la manip­u­la­tion appa­raît évidem­ment bien naïve — mais cet aspect de la fake news à laque­lle Una Haj­dari a mal­gré elle prêté sa plume dépasse peut-être la zone de com­pé­tence d’une cor­re­spon­dante balka­nique. La fonc­tion du New York Times dans la mon­tée du bel­li­cisme antirusse est assez bien doc­u­men­tée dans les alter­mé­dias améri­cains. On peut l’interpréter dans le cadre de la géopoli­tique de l’Empire améri­cain, que la guerre per­pétuelle qu’il entre­tient con­tre des enne­mis mineurs n’arrive plus à main­tenir en vie. La guerre «chaude» con­tre la Russie appa­raît — mal­gré sa folie — comme un objec­tif affiché d’une part sig­ni­fica­tive de l’élite U.S. En général, celle-là même, réu­nie autour du Par­ti démoc­rate, qui com­bat le plus vio­lem­ment le prési­dent en place.

On peut aus­si, par voie de con­séquence, étudi­er la rus­so­pho­bie obses­sion­nelle du New York Times dans le cadre du règle­ment de comptes interne au pou­voir améri­cain, où ce jour­nal pres­tigieux appa­raît comme l’un des porte-voix de l’« État pro­fond ». Le Times a été pris la main dans le sac à fab­ri­quer des fake news visant à com­pro­met­tre l’action de Don­ald Trump — par exem­ple à pro­pos du som­met nord-coréen de juin 2018.

Dans un cas comme dans l’autre, l’injection de la con­trevérité his­torique sur la zone d’influence russe dans les Balka­ns par un jour­nal qui «d’une phrase peut… chang­er le cours des événe­ments poli­tiques» n’a rien de for­tu­it et — n’en déplaise à la pau­vre Una Haj­dari — dépasse de loin les sim­ples straté­gies, même mal­hon­nêtes, de cap­ta­tion du lec­torat. Surtout lorsqu’on sait qu’il ne s’agit pas, dans le New York Times, d’« une phrase » occa­sion­nelle, mais d’une véri­ta­ble litanie d’allégations sans fonde­ment et de thès­es com­plo­tistes.

Pour le reste de ses activ­ités, le Times demeure bien enten­du le « meilleur jour­nal du monde ». En par­ti­c­uli­er dans le domaine de la lutte con­tre les fake news…

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