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<span class="dquo">«</span> Le Temps », ou le journalisme comme épouvantail

4 décembre 2016

Temps de lecture : 12 minutes
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« Le Temps », ou le journalisme comme épouvantail

Nous publions avec l’aimable autorisation de notre confrère suisse Antipresse le texte suivant qui atteste de mœurs journalistiques en Suisse romande peu différentes de celles de la France.

Les Suiss­es sont l’un des seuls peu­ples d’Europe à ne pou­voir s’évader hors de l’UE, ayant refusé d’y adhér­er en 1992. Or le Swis­sex­it est pos­si­ble et même néces­saire. C’est une libéra­tion qu’il est urgent d’accomplir si ce peu­ple entend con­serv­er sa démoc­ra­tie, ses lib­ertés et son vis­age.

La dic­tature dont il est ques­tion ici n’est pas vis­i­ble au pre­mier abord. Elle entrave pour­tant les habi­tants de ce pays à chaque pas, pré­tend mod­el­er cha­cun de leurs com­porte­ments, juge cha­cune de leurs pen­sées, raille leurs déci­sions et met en doute leur juge­ment. Cette dic­tature virtuelle et très réelle, par­ti­c­ulière­ment en Suisse romande, c’est celle du sys­tème médi­a­tique. Un sys­tème de coerci­tion et de cen­sure vivant large­ment aux dépens de ceux-là mêmes qu’il s’emploie à réé­du­quer con­tre leur gré.

Dans une par­tie des rédac­tions — celle qui se pique le plus d’influencer la vie publique — l’ambition de con­trôler la pen­sée a pris le pas sur la mis­sion d’information. Leur activ­ité réelle illus­tre pleine­ment la ques­tion que pose Noam Chom­sky en ouver­ture de son essai sur le Media Con­trol :

« Le rôle des médias dans la poli­tique con­tem­po­raine nous oblige à nous inter­roger dans quel monde nous voulons vivre et, par­ti­c­ulière­ment, quel sens il faut don­ner au “démoc­ra­tie” dans notre société démoc­ra­tique.»

La chas­se aux sor­cières lancée cette semaine par le jour­nal Le Temps à l’encontre du con­seiller d’État Oskar Freysinger donne une belle illus­tra­tion du pou­voir de nui­sance grotesque de ce quo­ti­di­en, véri­ta­ble Polit­buro de la pen­sée unique dans notre coin de pays. Rien ne vaut le témoignage direct. Étant moi-même visé dans cette cabale, il m’a paru utile de livr­er ici quelques réflex­ions en temps réel sur l’opération d’intimidation total­i­taro-foutraque dont nous faisons l’objet.

Le gourou

Avant le résumé des faits, une remon­tée aux sources. Le dimanche 27 novem­bre, je fai­sais par­tie des Beaux par­leurs du sym­pa­thique Michel Zen­dali sur RTS1. L’invité du jour était Jean Ziegler. L’«insumbersible» bateleur marx­iste, mais aus­si pro­fesseur à l’Université et grand appa­ratchik des Nations-Unies, a nié obstiné­ment, аu mépris de la plus sim­ple évi­dence, que son ami à peine décédé Fidel Cas­tro fût un dic­ta­teur. La réin­ven­tion de la réal­ité, avec un pathos par­fois digne de Vic­tor Hugo, est une «sig­na­ture» de JZ. Sig­na­ture appro­priée pour un écrivain et un mil­i­tant, mais pour un pro­fesseur tit­u­laire de sci­ences humaines ? Il y a longtemps que per­son­ne n’ose plus pos­er franche­ment la ques­tion, de peur de se faire traiter de réac et de larbin des ban­ques.

Or si Ziegler est un opposant dans sa tête, il est un pos­sé­dant dans sa vie. La révo­lu­tion ? Oui, mais depuis sa rési­dence dans l’arc lémanique, et avec ses émol­u­ments de grand man­darin inter­na­tion­al. La lutte con­tre la faim dans le monde et l’esclavagisme des multi­na­tionales ? Bien sûr! Mais aus­si les sor­ties à ski avec Peter Brabeck, le patron de Nestlé. Celui-là même pour qui veut pri­va­tis­er l’accès à toute l’eau potable ! La démoc­ra­tie ? Oui, mais en com­pag­nie des Mugabe, Kad­hafi, Ben Ali et de toute la galerie des dic­ta­teurs du Tiers-Monde : des fréquen­ta­tions pour lesquelles il n’est pas même égratigné par les médias suiss­es.

Lorsque je lui ai plate­ment demandé s’il se clas­sait lui-même par­mi les pau­vres ou les rich­es, Ziegler a eu un court-cir­cuit de quelques sec­on­des, puis m’a répon­du par une esquive de jésuite.

Cet écart qua­si-poé­tique entre l’idéal et le réel, entre les mots et les actes, m’a inspiré une Ode à Jean Ziegler. J’y peins l’illustre maître à penser en Robin des Bois qui adresse tou­jours, avec sa grâce innée / à l’épouse du shériff une boîte de pral­inés.

Car la bous­sole de JZ n’est pas dans son cœur comme il le pré­tend, elle est dans sa moelle épinière et le guide sans faille vers les cen­tres du pou­voir. (N’a‑t-il pas, dans sa jeunesse où le gauchisme n’était pas encore «branché», péti­tion­né pour l’exclusion de sa société d’étudiants d’un vrai intel­lectuel com­mu­niste, André Bon­nard ?) Ziegler est un cheval de cirque qui ne se cabre que sous les feux de la rampe. Tout bien pesé, son bilan intel­lectuel et moral s’approche du néant, et il le sait. D’où sa han­tise de la mort et son obses­sion avec les thèmes de la foi.

Depuis les années 70, Jean Ziegler a inspiré, sinon for­mé, toute une généra­tion de gauchistes uni­ver­si­taires helvé­tiques. Si le mod­èle idéologique est périss­able, l’exemple com­porte­men­tal est essen­tiel. L’impudence de Ziegler con­stitue une for­mi­da­ble dés­in­hi­bi­tion. Il aura mar­ié la carpe et le lapin, la rébel­lion et le con­fort matériel, la respectabil­ité sociale et la sub­ver­sion. Il est cette passerelle entre le cap­i­tal et la révo­lu­tion qui cimente le sys­tème médi­ati­co-poli­tique suisse du XXIe siè­cle. Il est un pio­nnier du nihilisme habil­lé de bons sen­ti­ments.

Pen­dant notre émis­sion, Jean Ziegler a men­ti sans ver­gogne et s’est fière­ment déclaré « polchévique » dans son iné­narrable accent bernois. À mes yeux, les polchéviques sont respon­s­ables de 60 mil­lions de morts à l’Est. Dans le pays où je suis né, ils sont venus parachev­er le tra­vail d’extermination des nazis et installer une chape de plomb poli­tique­ment cor­recte qui s’est résolue par une guerre sanglante. Mais je n’aurais jamais songé à quit­ter la table ni à réclamer son évic­tion de l’ONU et des uni­ver­sités. Les mots ne sont pas des balles, dit-on chez moi. Les dis­ci­ples de Ziegler, eux, n’ont pas cette cool­ness à l’égard des écarts ver­baux.

L’affaire San Giorgio

Le 29 novem­bre dernier, le con­seiller d’État valaisan Oskar Freysinger, dont je suis le chargé de com­mu­ni­ca­tion, présen­tait en con­férence de presse les travaux d’une com­mis­sion qu’il avait ini­tiée pour étudi­er les « crises socié­tales », en par­ti­c­uli­er les risques liés à d’éventuels effon­drements financiers et aux mou­ve­ments migra­toires. Ces travaux s’inscrivaient dans l’analyse et la ges­tion rou­tinières des risques et des dan­gers affec­tant le ter­ri­toire. Ils étaient motivés par l’absence de doc­trine cohérente en la matière au niveau fédéral suisse.

L’un des con­sul­tants externes, Piero San Gior­gio (auteur d’un ouvrage très con­nu, Sur­vivre à l’effondrement économique), par­tic­i­pait à la con­férence. Il y a par­lé peu (voir la vidéo). Les pre­miers échos médi­a­tiques étaient factuels et sere­ins jusqu’à ce que Le Temps, le lende­main, s’empare du sujet et s’attaque à San Gior­gio, à cause de ses idées et de ses fréquen­ta­tions. Dans la foulée, les réseaux soci­aux déter­raient une vidéo filan­dreuse où le sur­vival­iste exprime des vues stu­pides et inac­cept­a­bles. Emboî­tant le pas au Polit­buro du Temps, la cabale médi­a­tique s’est ensuite déchaînée. Le Temps, menant la meute, a pub­lié un deux­ième arti­cle qua­si-iden­tique au pre­mier, puis, le 3 décem­bre, un édi­to­r­i­al appelant au ren­verse­ment du min­istre élu Freysinger. Dans l’intervalle, ses jour­nal­istes hous­pillaient la pop­u­la­tion sur les réseaux soci­aux. Et la fameuse vidéo sur YouTube était dev­enue l’argument cap­i­tal de la «com­pro­mis­sion avec le nazisme».

On reprochait donc à Freysinger (ain­si qu’à moi-même) d’avoir recruté San Gior­gio au début de cette année à cause d’une vidéo vieille… d’une dizaine de jours (pub­liée le 22 novem­bre 2016) ! Nous n’aurions pas seule­ment dû être vig­i­lants à l’égard de notre con­sul­tant, mais encore voy­ants et prédire tous ses déra­pages à venir. Dans la foulée, la col­lègue social­iste de Freysinger au gou­verne­ment valaisan a rompu la col­lé­gial­ité et dénon­cé son choix, puis la prési­dence du par­ti dont elle est mem­bre a appelé à la démis­sion d’Oskar Freysinger (qui est par ailleurs de loin le mieux élu des min­istres de l’actuel gou­verne­ment).

Sur­venant à trois mois des prochaines élec­tions, cette chas­se aux sor­cières char­rie bien enten­du des moti­va­tions poli­tiques évi­dentes qu’on n’a pas besoin de détailler ici : Freysinger est mem­bre du par­ti sou­verain­iste (UDC), pop­u­laire et délié de tout con­flit d’intérêt par où l’on pour­rait le tenir. Mais elle révèle surtout des mécan­ismes d’amalgame, d’emballement gré­gaire et d’obscurcissement men­tal qui met­tent en ques­tion l’appartenance d’un tel «jour­nal­isme» à la sphère de l’information.

Une anthologie du délire

La guerre du Temps con­tre la « révo­lu­tion con­ser­va­trice » valaisanne est une vieille scie. Elle a pris par moments des tour­nures bur­lesques, ain­si le 20 avril 2011, lorsque ce « jour­nal de référence » a cru bon d’annoncer un « putsch » de l’« ultra-droite » en Valais. Une con­spir­a­tion dont j’aurais été une cheville ouvrière et que Pas­cal Décail­let a résumée de manière ironique et hila­rante :

Un pro­nun­ci­amien­to, com­posé du rédac­teur en chef [du Nou­vel­liste, Jean-François Fournier], d’un Serbe fou [Slo­bo­dan Despot], d’un Sav­iésan semi-Hab­s­bourg [Oskar Freysinger] et d’un pein­tre non-dégénéré [Jérôme Rudin] se pré­pare à pren­dre le pou­voir en Valais.

Cette « enquête » était à la fois un mon­u­ment de con­spir­a­tionnisme hal­lu­ciné et le fruit d’un véri­ta­ble tra­vail de har­cèle­ment polici­er sur plus de deux mois dont j’ai ren­du compte dans une let­tre ouverte au déla­teur en chef de ces Dupond-Dupont du jour­nal­isme. La fila­ture avait pour but de prou­ver des con­nex­ions entre les édi­tions Xenia dont je suis le directeur et d’obscurs milieux ultra­catholiques. Jamais Le Temps ne m’avait con­sacré autant de place (comme édi­teur ou comme auteur) dans ses pages cul­turelles que dans ses fumeries d’opium poli­tiques.

Puis, en 2013, j’ai été nom­mé con­seiller en com­mu­ni­ca­tion du min­istre bril­lam­ment élu! Le putsch cauchemardé deux ans plus tôt par les médi­ums du Temps com­mençait-il à se réalis­er ? Prise de panique, la rédac­tion n’a pas hésité à tomber dans l’amalgame raciste. C’était à la fois grotesque et per­ni­cieux. J’y ai donc répon­du en deux phas­es, une ludique et une grave.

Cet autre chef‑d’œuvre du jour­nal­isme de gout­tière s’appuyait sur une accu­sa­tion au napalm. On m’accusait de néga­tion­nisme à pro­pos de Sre­breni­ca. Le mal­heur est que cet argu­ment, repris d’un arti­cle hos­tile paru dans un jour­nal suisse alle­mand, ne pou­vait se fonder que sur une seule source : une tri­bune de ma plume pub­liée… par Le Temps lui-même, le 1er juin 2011, et large­ment red­if­fusée sans sus­citer de polémique. Si j’étais néga­tion­niste, mes pro­cureurs étaient mes com­plices !

Le but de la manœu­vre était de me com­pro­met­tre suff­isam­ment pour oblig­er Freysinger à me répudi­er et donc de l’isoler dans sa nou­velle fonc­tion. Mais la révéla­tion de ce sub­lime auto­goal a dif­fusé une vague d’hilarité sur les réseaux soci­aux et a fait cess­er les attaques du Temps con­tre ma per­son­ne. De mon côté, j’ai inter­rompu toute col­lab­o­ra­tion avec cette officine com­plo­tiste qui pra­ti­quait la dis­crim­i­na­tion eth­nique.

La nuit américaine

On pour­rait dire que mon cas de « Serbe de ser­vice » est par­ti­c­uli­er. Enten­du. Prenons-en un autre qui ne me con­cerne pas. Comme la plu­part des jour­naux bien-pen­sants, Le Temps s’est lour­de­ment trompé dans ses ses pronos­tics sur l’élection améri­caine. Si sa rubrique finan­cière avait man­i­festé un aveu­gle­ment et une par­tial­ité com­pa­ra­bles dans ses analy­ses bour­sières, il y a longtemps que le quo­ti­di­en n’existerait plus. Car les pages économiques sont le ver­nis de respectabil­ité de ce pam­phlet décli­nant, ain­si que son seul argu­ment de vente pub­lic­i­taire. L’horlogerie de luxe, la bijouterie et la banque qui por­tent ce jour­nal à bout de bras n’ont pas d’autre motif de s’y affich­er que la promesse qu’il se retrou­vera sur le bureau des class­es de revenus à 250’000 francs et plus. Lesquelles class­es passeront avec un léger sourire sur ses éloges de la révo­lu­tion social­iste «chic & soft» spon­sorisés par les joail­liers et se ren­dront directe­ment sur les pages sérieuses où l’on caresse leur hyper­for­tune dans le sens du poil.

Mais pas­sons : juste avant de foir­er totale­ment sur les élec­tions U. S., Le Temps avait pub­lié un « sup­plé­ment papi­er imprimé à New York », des­tiné soi-dis­ant à pren­dre la tem­péra­ture sur place. Faute de servir de ther­momètre, c’était au moins un «numéro col­lec­tor qui se veut aus­si un mag­nifique objet de design». Et il était spon­sorisé par… l’ambassade des États-Unis à Berne ! Autrement dit, par Mme Suzi LeVine, qui est une « fer­vente sup­por­t­rice de Barack Oba­ma et a levé plus d’un mil­lion de dol­lars de fonds pour son élec­tion en 2008 et sa réélec­tion en 2012 ». En d’autres ter­mes, Le Temps s’est fait tout sim­ple­ment l’agent de rela­tions publiques du camp démoc­rate !

« Si l’ambassade d’Union sovié­tique, à Berne, avait spon­sorisé à l’époque le sup­plé­ment d’un quo­ti­di­en suisse sur les “élec­tions” en URSS, tout le monde aurait crié au scan­dale. Si celle de Russie l’avait fait dernière­ment, on aurait enten­du les don­neurs de leçons par­ler d’atteinte à la lib­erté d’expression… Là, c’est celle des USA à Berne qui passe — entre autres — à la caisse pour nous per­me­t­tre d’entendre de belles paroles sur l’élection prési­den­tielle améri­caine. Et rien. Pas de débat. Les temps changent…» écrira Patrick Val­lélian, le fon­da­teur de Sept.info, le sanc­tu­aire du jour­nal­isme sérieux et sans préjugés en Suisse romande.

De fait, la pros­ti­tu­tion affichée du Temps n’a sus­cité aucun débat. Une fois qu’un vice est ancré dans les mœurs, il devient une ver­tu.

On appre­nait ain­si, dans la foulée de la vic­toire de Trump, que l’État suisse, par l’entremise de sa min­istre Miche­line Calmy-Rey, avait ver­sé un demi-mil­lion de francs à la Fon­da­tion Clin­ton. Ce n’était en tout cas pas la rédac­tion du Temps qui allait enquêter sur cet étrange emploi de l’argent du con­tribuable. Elle n’y aurait même pas vu un soupçon d’irrégularité. Juste un sub­side aux néces­si­teux du « camp du Bien ».

Au lende­main de ce Fukushi­ma de l’information qu’était la vic­toire de Trump, les médias anglo-sax­ons se sont livrés, par­fois, à de pro­fondes et graves remis­es en ques­tion. Celle du Temps fut pub­liée, sous l’habituelle forme bur­lesque et insul­tante, par son rédac­teur en chef. A pre­mière vue, cela ressem­blait à une par­o­die :

« Les médias, qu’ils le veuil­lent ou non, évoluent dans le monde de l’élite. Ils ne se frot­tent pas assez à la pop­u­la­tion aux mains calleuses, aux petits employés ou aux plus jeunes dont les opportunités se réduisent considérablement. Le jour­nal­iste ne sait plus être curieux des aspi­ra­tions des habi­tants à sa périphérie. » (Stéphane Benoît-Godet, « À quoi ser­vent les élites ?», Le Temps, 10.11.2016).

Avait-il jamais vu une main calleuse, ce Jean-Vin­cent Placé du jour­nal­isme ? En lisant de telles âner­ies, j’imaginais les petits mar­quis sur­poudrés de Que la fête com­mence !), les noceurs lour­de­ment maquil­lés du Satyri­con de Felli­ni et tout ce que l’histoire a char­rié de pré­cieux benêts pour annon­cer les fins d’époques.

De la presstitution et de son usage

Leur idi­otie n’est pas cir­con­stan­cielle ni momen­tanée, elle est sys­témique et struc­turelle, écrivais-je dans Antipresse 50. Mais les com­pro­met-elle vrai­ment ? Oui, dans la mesure où ils per­dent de plus en plus de lecteurs et doivent le rem­plac­er par des pub­lic­ités con­traig­nantes et des recap­i­tal­i­sa­tions. Non, dans la mesure où leur fonc­tion n’est pas d’être intel­li­gents, ni curieux, ni per­spi­caces, ni intè­gres. Ni même artic­ulés.

Leur fonc­tion est unique­ment de servir, comme le larbin manu­curé du Temps l’a avoué mal­gré lui. « Les médias, qu’ils le veuil­lent ou non, évolu­ent dans le monde de l’élite. » Quelle est donc cette élite où vous êtes, pro­fes­sion­nelle­ment, obligé d’évoluer, « que vous le vouliez ou non » ? Celle de l’argent qui vous entre­tient, bien enten­du, les élites cul­turelles ou sportives ne retenant per­son­ne con­tre son gré. Une élite que vous servez de trois manières :

A) En flinguant les «enne­mis» qu’elle vous désigne, ou plutôt que vous iden­ti­fiez du bas de l’échine (Freysinger, par exem­ple, qui fut l’un des rares par­lemen­taires suiss­es à n’être acheté — par­don: recruté — par aucun groupe d’intérêt et qui déposa des motions con­tre les mani­gances ban­caires).

B) En escamotant les turpi­tudes de ceux que vous servez et de leurs alliés, clients ou oblig­és.

C) En acca­parant l’esprit du bon peu­ple avec des peurs fab­riquées et des indig­na­tions fac­tices, lui évi­tant ain­si de réfléchir à sa con­di­tion réelle et à la respon­s­abil­ité de ladite «élite» dans cette con­di­tion.

En l’occurrence, dans l’affaire Freysinger-San Gior­gio, la mis­sion A a égale­ment servi pour les mis­sions B et C. Pen­dant que Le Temps ori­en­tait l’attention de l’ensemble des médias suiss­es romands sur l’affaire anodine du sur­vival­iste présent à la con­férence de presse du DFS valaisan, il jetait dans l’ombre, entre autres :

  1. le con­tenu de ladite con­férence, à savoir la pre­mière étude sérieuse menée à un niveau offi­ciel sur deux types de crises haute­ment prob­a­bles et jamais encore traitées en tant que telles dans ce pays;
  2. la trahi­son, par le gou­verne­ment fédéral, du vote pop­u­laire du 9 févri­er 2014 con­tre l’immigration de masse;
  3. la main­mise sur les deux cham­bres du par­lement suisse d’un géant de l’assurance mal­adie, dont les employés siè­gent dans les com­mis­sions de san­té en plus de présider désor­mais le lég­is­latif (voilà un sujet de la plus haute impor­tance pour leur bourse que les citoyens suiss­es n’auront même pas vu pass­er).

Je ne par­lerai même pas du plan inter­na­tion­al : les nom­i­na­tions intéres­santes et avisées annon­cées par Trump ou la décon­fi­ture des islamistes alliés de l’Occident à Alep.

Je men­tion­nerai en revanche, car c’est sig­ni­fi­catif, le plan local : deux jours avant cette con­férence, l’émission Mise au point divul­guait une affaire trou­blante à l’hôpital de Sion : la mort d’un bébé suite à une erreur de diag­nos­tic, suiv­ie de dys­fonc­tion­nements gravis­simes de procé­dure impli­quant la dis­pari­tion de preuves. Si la San­té, en Valais, avait été du ressort d’Oskar Freysinger, il aurait déjà été con­traint à la démis­sion par le feu médi­a­tique. Mais comme elle est du ressort d’une femme social­iste, Le Temps a préféré compter les poils de la barbe de San Gior­gio. Une mort d’enfant, c’est telle­ment moins impor­tant que des pro­pos «naz­i­fi­ants» !

La négation même du journalisme

Je me repose donc ma ques­tion de 2013, en l’actualisant: à quoi Le Temps passe-t-il son temps ?

  • à point­er les com­pro­mis­sions morales imag­i­naires chez ses adver­saires tout en s’essuyant con­crète­ment le der­rière avec la déon­tolo­gie de sa pro­fes­sion.
  • à épin­gler le racisme et la dis­crim­i­na­tion eth­nique poten­tiels chez ses adver­saires tout en y recourant pour les dis­créditer !
  • à dénon­cer les dérives poli­cières et sécu­ri­taires hypothé­tiques de ses adver­saires tout en met­tant en place un flicage du plus bas étage.
  • à cat­a­loguer les «milieux con­spir­a­tionnistes» tout en ven­dant à ses lecteurs des spécu­la­tions con­spir­a­tionnistes échevelées.

En somme, nous voyons ici l’incarnation même de Tartuffe au XXIe siè­cle et la par­faite illus­tra­tion du para­doxe d’Orwell : « la vérité, c’est le men­songe et la guerre, c’est la paix ».

Cette absence totale de recul sur soi, cette résis­tance endur­cie aux faits et cette impu­dence dans la com­pro­mis­sion témoignent de l’influence com­porte­men­tale que le grand enfumeur Jean Ziegler a eue sur toute une généra­tion d’«intellectuels». Ce n’est pas du jour­nal­isme : c’est une indus­trie du chan­tage et de la manip­u­la­tion gérée par des « démons de petite enver­gure » et d’aucune con­vic­tion au prof­it d’un sys­tème ni humain, ni moral, ni de gauche, ni de droite. Au prof­it du prof­it et de la trans­for­ma­tion d’un vieux pays d’Europe en société anonyme.

Mal­gré son lec­torat lim­ité, ses pertes chroniques, sa vacuité et ses par­tis pris car­i­cat­u­raux, Le Temps, à cause de son extrémisme même, donne le ton de tout le sys­tème médi­ati­co-poli­tique en Suisse romande. Ses chas­s­es aux sor­cières recou­vrent de sor­dides règle­ments de comptes, dont l’affaire exposée ici n’est qu’un exem­ple. Il ne s’agit ni de principes, ni d’idées, ni de morale : il s’agit d’intimidation et de pou­voir.

Au cours de cette semaine, plusieurs jour­nal­istes de méti­er et de tal­ent dans ce pays m’ont appelé pour me témoign­er leur sol­i­dar­ité clan­des­tine, comme au temps de l’URSS. S’exprimer publique­ment ? Risqué. Les petits déla­teurs du Temps sèment dans leur cor­po­ra­tion une réelle ter­reur.

C’est peut-être pour cela que M. Blocher, le patron de l’UDC, est intéressé à racheter ce jour­nal. Vu leur absence d’échine et de dig­nité, il sait que ces euro­crates mon­di­al­istes peu­vent se trans­former du jour au lende­main en iso­la­tion­nistes patri­otes. Il n’y aura même pas besoin de les vir­er. Il fau­dra juste leur enseign­er un peu de sérieux et de crédi­bil­ité et ils pour­ront flinguer avec zèle les caus­es qu’ils défend­ent aujourd’hui.

Slo­bo­dan Despot

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