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L’art du débat avec Christophe Guilluy à Libération
Publié le 

22 octobre 2018

Temps de lecture : 3 minutes
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L’art du débat avec Christophe Guilluy à Libération

Le numéro du 15 octobre 2018 du quotidien de Monsieur Drahi qui, sous couvert d’ouverture de débat (Peut-on débattre avec Christophe Guilluy ?), veut faire taire le géographe, est intéressant par une forme de naïveté politique et idéologique, parfois involontairement comique. Comme les lecteurs de de Libé doivent le savoir, l’édition papier y est condamnée et quelque part en 2019 il n’y aura qu’une édition digitale. Un numéro collector donc ? Voyons de plus près.

Christophe Guilluy, un géographe qui s’intéresse aux territoires

Pub­lié dès 2004 (Atlas des nou­velles frac­tures français­es, édi­tions Autrement), mieux con­nu en 2010 (Frac­tures français­es, Flam­mar­i­on), Guil­luy est par­venu à la notoriété en 2014 avec son essai fort com­men­té La France périphérique. Com­ment on a sac­ri­fié les class­es pop­u­laires (Flam­mar­i­on). Il a réitéré en 2016 sous le titre Le Cré­pus­cule de la France d’en haut et plus récem­ment en 2018 avec No Soci­ety (les deux chez Flam­mar­i­on).

En sché­ma­ti­sant une pen­sée autrement plus com­plexe, le géo­graphe con­state que la mon­di­al­i­sa­tion pro­duit des gag­nants et des per­dants. Les gag­nants sont les habi­tants du cen­tre des grandes villes, cadres boboïsés des métrop­o­les, qui for­ment le socle de l’électorat qui a porté Emmanuel Macron au pou­voir. Ils sont heureux de la mon­di­al­i­sa­tion, favor­ables à une immi­gra­tion qui fait baiss­er les salaires de ceux qui four­nissent les ser­vices dont ils béné­fi­cient, ils ont la mon­di­al­i­sa­tion heureuse. Les per­dants sont la classe moyenne blanche des zones péri-urbaines et du monde semi-rur­al. En voie de déclasse­ment, ils subis­sent l’immigration au quo­ti­di­en, per­dent leurs emplois indus­triels, vivent en sit­u­a­tion « d’insécurité cul­turelle » telle que l’a définie le poli­to­logue Dominique Reynié.

Pour Libération, Guilluy n’est pas moral

Chez les géo­graphes comme chez les char­cutiers il y a de la con­cur­rence, d’autant plus que Guil­luy n’est pas uni­ver­si­taire. L’auteur de l’article intro­duc­tif a été chercher un Français enseignant en Suisse pour dire tout le mal qu’il faut penser de Guil­luy. Le dénom­mé Jacques Lévy, choqué de ne pas être au cen­tre du débat, mal­heureux peu lu, peu dis­cuté, peu médi­atisé, a trou­vé l’angle d’attaque. Guil­luy a une « vision pes­simiste des ques­tions spa­tiales et tem­porelles ». On com­prend que le réal­isme (le respect du réel) est de peu d’importance pour l’ami Jacques qui doit militer pour l’optimisme. Un opti­miste pro­gres­siste car il ajoute « On ne peut être pro­gres­siste si on ne recon­naît pas le fait urbain et la dis­pari­tion des sociétés rurales ». Guil­luy est con­vo­qué au tri­bunal du pro­gres­sisme et rapi­de­ment jugé il est « l’idéologue géo­graphe du Rassem­ble­ment nation­al ». Diantre, même si un autre chercheur recon­naît un Fort prisme marx­iste à Guil­luy.

Mais le plus drôle est la tri­bune signée par 21 (oui, 21 !) uni­ver­si­taires incon­nus pour gémir sur la pop­u­lar­ité de Guil­luy. Sous la ban­nière de Mét­ro­pol­i­tiques, dépités de ne pas être recon­nus (sauf par le jour­nal de Patrick Drahi, quand même), ils dénon­cent comme l’ami Jacques une vision pes­simiste alors que tout va si bien « Guil­luy con­tribue, avec d’autres, à ali­menter des visions anx­iogènes de la France qui nous frag­ilisent et nous divisent ». Nous apprenons ain­si que le tra­vail d’un géo­graphe est de rassem­bler et con­forter la pop­u­la­tion, de lui dessin­er un monde rose bon­bon (non « anx­iogène ») et non d’analyser le réel tel qu’il se présente. Dont acte, mais pour­suiv­ons.

Mauvais esprits et théories nocives

Il y a de mau­vais esprits et sans doute de mau­vais géo­graphes dit la tri­bune de Mét­ro­pol­i­tiques, des « fig­ures et théories nocives » qui « con­tribuent à engager le pays et l’Europe sur un ter­rain dan­gereux ». Là aus­si ce n’est pas la vérac­ité d’un tra­vail qui compte mais sa « nociv­ité », les auteurs se situ­ant sans doute dans son con­traire l’innocence. Inno­cence qui met­tra le bon peu­ple et les bons étu­di­ants à l’abri des influ­ences « nocives » et des « chemins dan­gereux ». Et vient le cri du cœur « Nous ne réglerons pas la crise migra­toire par le nation­al­isme et la con­struc­tion de murs à nos fron­tières ». Un cri du cœur qui vient comme un cheveu sur la soupe, Big Oth­er venant au galop au sec­ours de Big Broth­er. Mais atten­tion, tout en restant atten­tifs à « dépass­er nos dif­férences dis­ci­plinaires, poli­tiques, idéologiques » (sic). La tri­bune se con­clut par un appel au sec­ours : « Il revient aux gou­ver­nants, aux élus, aux médias, de créer les scènes et les moments qui per­me­t­tent l’émergence d’opinions publiques organ­isées ».

L’émergence d’opinions publiques organ­isées, en un mot une forme bien financée et choyée de pro­pa­gande uni­ver­si­taire per­me­t­tant l’évacuation d’un réel si dérangeant. Ils sont gen­tils ces petits, mais finale­ment non, nous ne garderons pas ce numéro peu col­lec­tor, on peut jeter à la poubelle de l’histoire cet arti­cle de Libé. Et ensuite lire sere­ine­ment Christophe Guil­luy.

NB : Les mots surlignés en gras le sont de notre rédac­tion.

Crédit pho­to : cap­ture d’écran vidéo Polo­ni­um TV

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