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[Dossier] La liberté d’expression : état des lieux tronqué dans Le Canard enchaîné

4 août 2016

Temps de lecture : 7 minutes
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[Dossier] La liberté d’expression : état des lieux tronqué dans Le Canard enchaîné

[Pre­mière dif­fu­sion le 20 avril 2016] Red­if­fu­sions esti­vales 2016

Le Canard enchaîné sort un hors-série sur la liberté d’expression dressant un panorama quasi exhaustif des différentes pressions et limitations qui s’exercent sur le discours public en France en 2016. L’OJIM s’est penché sur ce travail qui recoupe nombre de ses préoccupations. Si l’ouvrage se montre confus, simpliste, et finalement malhonnête, on y trouve néanmoins matière à réflexion.

« Il n’existe que deux sortes de gens, affir­mait Chester­ton : ceux qui acceptent les dogmes et qui en ont con­science, et ceux qui acceptent les dogmes et n’en ont pas con­science. » Les jour­nal­istes du Canard enchaîné, comme la majorité de leurs con­frères, appar­ti­en­nent à la deux­ième caté­gorie, et le démon­trent dès lors qu’ils ten­tent d’évoquer un thème com­plexe. Dans le dossier de 130 pages que le jour­nal con­sacre à la lib­erté d’expression, jamais cette ques­tion n’est mise vrai­ment en per­spec­tive. Que chaque société et chaque époque pos­sè­dent un rap­port par­ti­c­uli­er et évo­lu­tif au totem-tabou, sem­ble trop com­pliqué à pren­dre en compte. Dans le grand élan mythologique et binaire de gauche qui sous-tend ces nom­breux arti­cles, on perçoit un dogme fon­da­men­tal : la lib­erté d’expression serait une con­quête de gauche à tra­vers l’Histoire con­tre toutes les con­spir­a­tions réac­tion­naires, ce que vient résumer la rétro­spec­tive his­torique con­clu­ant le hors-série. La vision du monde divul­guée par le Canard com­prend ses pro­pres lim­i­ta­tions de dis­cours, sa cen­sure cor­réla­tive, comme toute vision du monde, mais étant don­né qu’on n’est pas ici con­scient de ses dogmes, on préfér­era, plutôt que d’assumer ses fron­tières, opér­er d’étranges tours de passe-passe : toute libéra­tion de la parole ou de l’expression au sens large sera présen­tée comme bonne en soi hormis celle con­tre­dis­ant les idéaux de la gauche libérale, cette libéra­tion se voy­ant alors grimée en forme détournée de coerci­tion…

La parole « populiste » vue comme coercitive

Le plus fla­grant con­cerne le traite­ment du Front Nation­al. Cela fait des années que la presse met en garde con­tre la « libéra­tion de la parole pop­uliste », on pou­vait donc s’attendre à ce que les jour­nal­istes du Canard nous expliquent, juste­ment, où se trou­ve la lim­ite entre la bonne et la mau­vaise libéra­tion, ce qui aurait per­mis de mieux cir­con­scrire l’enjeu du débat. Mais le jour­nal va trou­ver un angle biaisé pour éviter de se con­fron­ter à pareilles ambiguïtés : présen­tant le par­ti de Marine Le Pen à tra­vers ses rap­ports con­flictuels avec la presse, citant ses enne­mis déclarés : Medi­a­part et Le Petit Jour­nal, (boy­cottés), la guerre ouverte que La Voix du Nord a mené con­tre le FN si pop­u­laire dans sa région, pour expli­quer ensuite com­ment, si Le Canard et L’Huma obti­en­nent des accrédi­ta­tions, leurs jour­nal­istes « ont le plus grand mal à obtenir des répons­es aux ques­tions posées. ». Puisque le par­ti est en con­flit assez rude avec les déposi­taires de cette lib­erté d’expression (com­pren­dre les jour­nal­istes), le FN (pas bien) est enne­mi de la lib­erté d’expression (bien). Une manière arti­fi­cielle de présen­ter les choses. La plu­part des médias sont aujourd’hui davan­tage un pou­voir qu’un con­tre-pou­voir et divulguent une pen­sée unique dev­enue minori­taire hors des élites con­cen­trées dans les grandes métrop­o­les. En ce sens, le FN incar­ne bien une libéra­tion de la parole des lais­sés-pour-compte de la mon­di­al­i­sa­tion, quoi qu’on pense par ailleurs de cette parole. Les rap­ports ten­dus que le par­ti entre­tient avec la majorité de la presse traduisent une con­tes­ta­tion du mono­pole indu que celle-ci pré­tend exercer sur le dis­cours pub­lic, y faisant régn­er sans partage une vul­gate libérale de cen­tre gauche. L’angle mort de tout le dossier peut s’énoncer ain­si : le censeur numéro 1, en 2016, en France, c’est quand même le jour­nal­iste. Il est révéla­teur que le dossier n’évoque par ailleurs jamais les véri­ta­bles per­sé­cu­tions dont sont vic­times cer­taines asso­ci­a­tions con­sid­érées « pop­ulistes » comme Riposte Laïque.

Tabou tabou

Pour les jour­nal­istes du Canard Enchaîné, le tabou est tabou. Trib­u­taires de l’un des slo­gans les plus débiles de mai 68 : « Il est inter­dit d’interdire », ils don­nent l’impression que celui qui fixe la règle en ter­mes représen­ta­tion pornographique serait for­cé­ment crim­inel. Les films inter­dits au moins de 18 ans se voy­ant, en France, privés d’une exploita­tion con­ven­able, ceux qui poussent à cette clas­si­fi­ca­tion, pour des raisons morales dis­cuta­bles mais légitimes, sont présen­tés comme des enne­mis de l’art. Les jour­nal­istes du Canard, au lieu de met­tre en per­spec­tive la ques­tion, se con­tentent de dress­er des listes d’odieux réacs catholiques, comme André Bon­net qui a récem­ment obligé à réserv­er le DVD de La Vie d’Adèle aux plus de dix-huit ans. Comme l’article suit un papi­er sur la com­mu­ni­ca­tion de Daech, on perçoit qu’il s’agit pour Le Canard — imper­ti­nent mais pas téméraire — de taper sur les catholiques pour faire bonne mesure et s’excuser d’avoir accusé l’islamisme à la page précé­dente. Il n’est pas men­tion­né, dans l’article qu’Abdelatif Kechiche lui-même, réal­isa­teur de La Vie d’Adèle avait jugé « plutôt saine » l’annulation du visa d’exploitation, n’ayant quant à lui nulle­ment réal­isé un tel film pour que sa fille le visionne. La dénon­ci­a­tion fait office de pro­pos. Dans le même arti­cle les par­ents (sou­vent catholiques) mobil­isés con­tre « l’ABCD de l’égalité », soit l’enseignement au pri­maire de la théorie du genre, sont présen­tés dans le même amal­game comme des censeurs. Ces par­ents, pour­tant, s’opposent à l’autoritarisme d’une pro­pa­gande d’État, mais par un nou­veau tour de passe-passe on ren­verse l’origine de la coerci­tion.

Toujours plus de lois

Un papi­er offre le panora­ma rétro­spec­tif de la judi­cia­ri­sa­tion pro­gres­sive de la société, par les lois mémorielles comme par les lois hygiénistes. Deux phénomènes à la pro­gres­sion syn­chrone, comme si l’hygiénisme des corps et celui des con­sciences représen­taient deux obses­sions jumelles. Cette judi­cia­ri­sa­tion com­mencée avec les lois Pleven se pour­suit au début des années 90 : la loi Gayssot date de 1990 et la loi Evin de 91. Ces deux lois seront les mod­èles de celles qui leur suc­céderont, jusqu’à soulever finale­ment une cer­taine exas­péra­tion au milieu des années 2000. Pour l’hygiénisme cor­porel, Evin recon­naî­tra lui-même le « ridicule » des cen­sures imposées au nom de la loi por­tant son nom (La Poste sup­prime le mégot de Mal­raux en 1995 et la BNF celui de Sartre en 2005). Quant à la déli­rante pro­liféra­tion des lois mémorielles l’avocat du Canard enchaîné, Antoine Comte, dénonce par­faite­ment leur absur­dité : « Les lois mémorielles sont typ­ique­ment des lois stal­in­i­ennes ! Une cat­a­stro­phe ayant entraîné une sale con­cur­rence entre les com­mu­nautés (…) Pourquoi les Tut­si, qui ont subi le troisième géno­cide du XXème siè­cle, après les Juifs et les Tsi­ganes, n’ont-ils pas droit à leur loi inter­dis­ant le néga­tion­nisme ? (…) Ces lois … per­ver­tis­sent la démoc­ra­tie. »

La satire post-Charlie

L’article con­sacré à la satire après Char­lie est lui aus­si biaisé. On y lit l’éloge du « Djamel Com­e­dy Club » et cette réflex­ion faussée: « Naguère les humoristes s’attachaient à ne fâch­er per­son­ne, aujourd’hui ils s’efforcent d’attaquer tout le monde sans dis­tinc­tion. » Naguère, juste­ment, les humoristes n’avaient pas à se souci­er de fâch­er qui que ce soit parce que les com­mu­nautés divers­es, soit n’existaient pas, soit n’avaient pas été éduquées à se bra­quer sans cesse. Mais l’on com­prend après lec­ture le sens occulte de cette déc­la­ra­tion. En fait : « naguère » représente un passé très proche où, en gros, l’humoriste blanc n’avait plus le droit de s’amuser d’aucune com­mu­nauté, mais main­tenant heureuse­ment, les humoristes arabes, asi­a­tiques ou noirs du « Djamel Com­e­dy Club », pro­tégés par leur appar­te­nance à des minorités vis­i­bles, sont venus sauver l’humour français, non sans respecter un min­i­mum de déon­tolo­gie. Le jour­nal­iste recon­naît que cette nou­velle morale de l’humour est d’origine améri­caine : « Aujourd’hui, elle a franchi l’Atlantique, en imposant cette nou­velle règle du jeu : une nation est un ensem­ble de com­mu­nautés, qu’on peut cha­touiller, mais pas cho­quer. » Cette nou­velle règle du jeu s’est vue con­solidée par la lég­is­la­tion puisque la lib­erté d’expression telle que définie par la loi de 1881 a été redéfinie en 2013 et en 2014, inter­dis­ant la diffama­tion de « groupes », lesquels n’existaient pas aupar­a­vant. « Les asso­ci­a­tions étant admis­es à se porter par­tie civile depuis 2014, un déra­page de lan­gage con­tre les « groupes » mène d’autant plus facile­ment au tri­bunal. Et c’est ain­si qu’un vol noir de « pho­bie » plane sur la satire : homo­pho­bie, islam­o­pho­bie, chris­tianopho­bie, etc. » En somme, la lib­erté d’expression en France a subi des restric­tions dras­tiques aus­si en rai­son de la coloni­sa­tion cul­turelle améri­caine. Cette coloni­sa­tion a été ren­for­cée sur le ter­rain par les immi­grés récents, pro­mou­vant non leur assim­i­la­tion française mais leur com­mu­nau­tari­sa­tion améri­canomor­phe, immi­grés devenus les troupes de choc involon­taires de cet impéri­al­isme cul­turel. Un phénomène cou­vert par l’aveuglement idéologique d’une grande par­tie des jour­nal­istes en France.

Une Toile tissée par l’Amérique

Cette redéf­i­ni­tion améri­caine de la lib­erté d’expression atteint son stade ultime sur Twit­ter : « car les Aya­tol­lahs de la bonne con­science veil­lent, prompts à déclencher le sig­nal du lyn­chage. Mal­heur au pian­oteur impru­dent ou trop fougueux : il en prend pour des jours, con­damné à apporter la preuve qu’il n’est pas raciste, pas anti­sémite, pas macho, pas homo­phobe, pas dis­crim­i­nant, etc. Les com­mu­nautés se sont emparées de ce tri­bunal per­ma­nent pour faire régn­er la loi de l’intimidation. » Mais la ques­tion du con­trôle des pro­pos sur le Net est de toute manière liée aux géants de la Toile : Google, Apple, Twit­ter, Face­book, Skype, soit, exclu­sive­ment des sociétés améri­caines, lesquelles imposent, encore, des règles du jeu améri­caines.

L’État ou le Capital

Restent, au sujet des médias clas­siques, deux types d’influence con­stantes : l’État ou le Cap­i­tal. Pour les médias nationaux, on apprend com­ment le Mon­sieur Météo de France 2 a été bru­tale­ment licen­cié en octo­bre dernier après la pub­li­ca­tion d’un livre au con­tenu cli­matoscep­tique. On apprend égale­ment l’empressement de France Télévi­sions à créer une chaîne d’information en con­tinu : « Ne faut-il pas y voir une urgence liée à l’élection prési­den­tielle ? La créa­tion de cette chaîne tout info ressem­ble beau­coup à une volon­té de rééquili­brage, face à BFM, iTélé et LCI, qui ne sont pas par­ti­c­ulière­ment proches du pou­voir. » Si on met cette influ­ence en per­spec­tive et qu’on se sou­vient de l’ORTF, on ne peut pas dire que ce soit aujourd’hui l’État qui men­ace par­ti­c­ulière­ment ce type de lib­erté d’expression. C’est autre chose du côté du cap­i­tal. La qua­si total­ité des grands jour­naux et toutes les chaînes privées ou presque, étant aux mains d’hommes d’affaires ayant des intérêts – et donc des inter­dits – à peu près partout, leur marge de dis­cours s’en trou­ve plus réduite que jamais. Voilà, une évo­lu­tion réelle­ment inquié­tante (par­mi d’autres). L’exemple de Bol­loré est sur ce point élo­quent. « La direc­tion tient avant tout à défendre les intérêts du groupe Canal Plus et estime qu’il est donc préférable d’éviter cer­taines attaques frontales ou polémiques à l’encontre de parte­naires con­tractuels ou futur », explique l’un des représen­tants de Bol­loré lors du comité d’entreprise du 3 sep­tem­bre dernier. Quant aux gra­tu­its appar­tenant à Bol­loré, ils réser­vent un traite­ment roy­al aux chefs d’Etat africains : « l’essentiel des béné­fices du groupe provient de ses activ­ités logis­tiques en Afrique noire ». On pour­rait mul­ti­pli­er les exem­ples auprès des groupes Drahi, Arnault, Pin­ault ou Das­sault et autres (voir nos info­gra­phies).

Bilan sinistre

Le bilan de la lib­erté d’expression en 2016 : désas­treux. Quand elle n’est pas men­acée par des islamistes, par des com­mu­nautés divers­es, les mœurs d’autres nations impéri­al­istes, les intérêts des hommes d’État, les intérêts des hommes d’affaires, le cou­ver­cle idéologique, elle se trou­ve, la plu­part du temps, comme au Canard enchaîné, entravée par la paresse des cerveaux… Le pays des polémiques se trou­ve au bord de l’asphyxie men­tale.

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