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Coupe du monde de football : les médias de grand chemin jettent un voile pudique sur les « incidents »

15 décembre 2022

Temps de lecture : 5 minutes
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Coupe du monde de football : les médias de grand chemin jettent un voile pudique sur les « incidents »

15 décembre 2022

Temps de lecture : 5 minutes

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Dans plusieurs villes de France, des violences ont éclaté après la qualification de l’équipe du Maroc en quart, puis en demi-finale de la coupe du monde de football organisée au Qatar. Ces événements ont été présentés de façon laconique comme de simples « incidents » par de nombreux médias de grand chemin. Peut-on pour autant réduire des affrontements contre les forces de l’ordre et la dégradation de biens publics et privés à des événements peu importants ? Hors des sentiers battus, la lecture de certains médias et des réseaux sociaux permet d’en douter. En marge de ces violences, c’est également la dimension culturelle voire civilisationnelle du soutien à l’équipe du Maroc qui a été occultée par les médias centraux.

Des « incidents » post matchs nombreux

Après la qual­i­fi­ca­tion de l’équipe du Maroc en quart de finale, puis en demi-finale de la coupe du monde de foot­ball, de nom­breux médias de grand chemin ont qual­i­fié de façon laconique d’« inci­dents » les vio­lences con­tre les forces de l’ordre et la dégra­da­tion de biens publics et privés.

France Bleu évoque le 10 décem­bre « plusieurs inci­dents après la qual­i­fi­ca­tion du Maroc en demi-finale de la Coupe du monde ». Dans le sous-titre de l’article, on apprend qu’il s’agit notam­ment de« plusieurs mag­a­sins (…) dégradés par des casseurs, et un camion pil­lé ».

Après un long développe­ment sur la qual­i­fi­ca­tion des équipes de France et du Maroc en demi-finale, le jour­nal télévisé de 13h de France 2 présente le 11 décem­bre les « inci­dents » en marge du match de foot­ball en quelques secondes.

BFMTV fait état le même jour dans un reportage télévisé d’« inci­dents à Paris après les qual­i­fi­ca­tions de la France et du Maroc ». On y apprend en voy­ant des images de véri­ta­bles scènes de guéril­la urbaine que 74 per­son­nes ont été inter­pel­lées à Paris.

Ouest-France titre égale­ment le lende­main de la qual­i­fi­ca­tion de l’équipe de France et du Maroc en demi-finale sur des « inci­dents », des inci­dents qui ont quand même don­né lieu à « au moins 170 inter­pel­la­tions » en France. On ne sait pas en lisant l’article du quo­ti­di­en région­al si l’élément déclencheur des « inci­dents » est la « joie » provo­quée par la qual­i­fi­ca­tion de l’équipe de France ou celle provo­quée par la qual­i­fi­ca­tion de l’équipe du Maroc.

Les faits, rien que les faits

Le site Fdes­ouche a recen­sé ce que de nom­breux jour­nal­istes ont donc appelé des « inci­dents » après la qual­i­fi­ca­tion de l’équipe du Maroc en quart de finale puis en demi-finale de la coupe du monde de football.

Le 7 décem­bre au soir, après la qual­i­fi­ca­tion en quart de finale de l’équipe du Maroc de foot­ball, les « inci­dents » ont été nom­breux à Lyon, Amiens, Avi­gnon, Lille, Nice, Paris, etc.

Bis repeti­ta le same­di 10 décem­bre après la qual­i­fi­ca­tion de l’équipe du Maroc en demi-finale : des tirs de mortiers sur les camions de gen­darmes à Paris, des scènes de guéril­la urbaine à Lille, un camion pil­lé à Avi­gnon, de policiers « humil­iés » à Roubaix, etc..

Le jour­nal­iste de Valeurs actuelles Amau­ry Brelet indique dans un fil sur Twit­ter « à par­tir d’une note de police » les motifs des gardes à vue après les « inci­dents » du 11 décem­bre sur les Champs Elysées : « par­tic­i­pa­tion à un groupe­ment en vue de la pré­pa­ra­tion de vio­lences et/ou de dégra­da­tions de biens, vio­lences volon­taires sur PDAP, déten­tions de pro­duits explosifs. Exem­ples d’in­frac­tions : vio­lences avec arme, vio­lences en réu­nion, délit d’embuscade, mise en dan­ger de la vie d’autrui, dégra­da­tions volon­taires, rébel­lion, refus d’obtem­pér­er, usage de stupé­fi­ants, vol, par­tic­i­pa­tion à un attroupe­ment por­teur d’une arme… ».

Il con­clut : « Au vu de la liste détail­lée, l’écras­ante majorité des Français placés en garde à vue sont jeunes, domi­cil­iés en Ile de France (mais seule­ment 6 à Paris) et d’o­rig­ine étrangère, africaine et nord-africaine, nés en Ile de France, au Maroc, en Algérie ».

S’il est impor­tant de soulign­er que ces vio­lences sont le fait d’une minorité de sup­port­ers de l’équipe du Maroc, il est égale­ment néces­saire de faire le con­stat que très peu de médias se sont penchés tant sur l’ampleur que sur le con­texte de ces vio­lences, qui relèvent d’un véri­ta­ble phénomène de société.

Un message politico-religieux explicite

L’analyse des réseaux soci­aux, Twit­ter en par­ti­c­uli­er, per­met de lever le voile sur des expres­sions accrédi­tant une dimen­sion com­mu­nau­tariste et politi­co-religieuse du sou­tien de cer­tains sup­port­ers à l’équipe du Maroc.

À Sens, Julien Odoul relaie le 11 décem­bre une vidéo où l’on voit un sup­port­er de l’équipe du Maroc sur le toit d’une voiture crier : «  « On n’est pas des Français nous ! ».

Une abon­née de Twit­ter qui se présente comme étant une chercheuse à l’université de Har­vard et qui « a un œil sur la France », s’interroge : « quel sera le prochain pays colonisa­teur qui sera bat­tu après ? ».

Un autre twee­t­os indique — image à l’appui — que « le joueur maro­cain Sofyane Amra­bat choque l’Es­pagne avec les pho­tomon­tages guer­ri­ers qu’il partage après le match sur Insta­gram (~1M abon­nés) comme celui légendé “qu’Allah te bénisse” où il appa­raît armé d’un sabre razz­iant Gavi, joueur espag­nol de 18 ans ».

Un tweet d’une inter­naute suiv­ie par 116 000 abon­nés men­tion­né par Steph C, sup­primé depuis, évoque « Après avoir plié la Bel­gique, l’Espagne et le Por­tu­gal, le Maroc doit pour­suiv­re son tra­vail de « répa­ra­tion » his­torique en bat­tant la France. (…). Allez les lions de l’Atlas ! Pour l’chaab, pour l’Afrique, pour les pays arabes, etc ».

Le compte Twit­ter Arab Intel­li­gence, qui compte 17 K abon­nés, s’interroge le 10 décembre :

Cela amène un inter­naute à com­menter : « Al-andalus est le pro­duit de la con­quête vio­lente et de l’oc­cu­pa­tion sans cause, durant 700 ans, par des envahisseurs d’une terre dont ils n’é­taient pas orig­i­naires. Vous trou­vez la coloni­sa­tion cool ? ».

Le 8 décem­bre, le joueur de l’équipe du Maroc, Sofi­ane Boufal, s’exprime devant un jour­nal­iste : «  Cette vic­toire appar­tient à tous les peu­ples arabes et musul­mans du monde ».  Cela amène le com­men­taire suiv­ant de Damien Rieu : « Imag­inez le scan­dale si un joueur de l’équipe de France avait dit « Cette vic­toire appar­tient à tous les peu­ples européens et chré­tiens du monde ».

Dans le pro­longe­ment, en France cette fois, Fdes­ouche a retenu un extrait d’un reportage de BFM TV sur les Champs Elysée où la parole est don­née à un sup­port­er : « « Ici, y’a qu’des africains et des musul­mans, on est tous ensem­ble. Nous on a un truc c’est Allah, c’est Allah il a tout fait ! » Jour­nal­iste : “Vous aimeriez affron­ter qui ?” « La France. Com­bat­tre la France »

Dans les médias de grand chemin, des arti­cles nous appren­nent que les vic­toires suc­ces­sives de l’équipe du Maroc lors de la coupe du monde de foot­ball ont une dimen­sion qui dépasse la com­mu­nauté marocaine.

Libéra­tion évoque la « liesse de toute l’Afrique »… à Roubaix.

Le Parisien nous apprend que pour le Qatar, le Maroc est « l’équipe des musul­mans du monde entier ». 

La reconquête

Un arti­cle du média d’actualité du Maghreb Le cour­ri­er de l’Atlas pub­lié le 7 décem­bre est con­sacré à la coupe du monde de foot­ball au Qatar. Il com­porte un titre tout à fait explicite : « La recon­quête ». Le con­tenu est à l’avenant :

« Bien sûr, nous n’avons pas libéré la Pales­tine, nous n’avons pas repris nos ter­ri­toires occupés de Seb­ta et Mellil­ia, c’est cer­tain que l’Occident con­tin­ue de piller nos richess­es, mais il y avait du bon­heur à regarder ces jeunes joueurs redonner de la joie à des pop­u­la­tions dépitées par l’hégémonie sportive des anciens colons. Bref, avec ce mon­di­al, nous sommes à la fois dans le passé et dans le présent en atten­dant ce futur qui ne saurait tarder ». 

À l’heure où ces lignes sont écrites, la demi-finale entre l’équipe de France et celle du Maroc n’a pas encore eu lieu. Si comme de nom­breux sup­port­ers de l’équipe du Maroc, Mohamed Louizi revendique sur Twit­ter n’avoir « aucun mal à célébr­er sa joie dans le respect », il faudrait être aveu­gle ou hyp­ocrite comme un jour­nal­iste de média de grand chemin pour ne pas voir dans l’enthousiasme de cer­tains sup­port­ers une man­i­fes­ta­tion du com­mu­nau­tarisme musul­man et par­fois égale­ment une volon­té de revanche dont on se demande quand elle s’éteindra… À suivre.

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