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Réseaux sociaux, démocratie et liberté de penser, un point de vue italien

19 janvier 2021

Temps de lecture : 5 minutes
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Réseaux sociaux, démocratie et liberté de penser, un point de vue italien

19 janvier 2021

Temps de lecture : 5 minutes

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Nous avons traduit et reproduisons un entretien du Professeur Marco Tarchi, paru dans le quotidien italien Il Giornale du 16 janvier 2021. Marco Tarchi y souligne le rôle négatif des nouveaux oligopoles de l’information, les GAFAM.

Pro­fesseur, après les évène­ments du Capi­tole, Twit­ter a cen­suré le compte de Don­ald Trump (pro­fil qui comp­tait des dizaines de mil­lions de noms). L’opinion publique s’est séparée en deux : cer­tains ont estimé que cette cen­sure était cor­recte, d’autres l’ont vue comme une attaque con­tre la lib­erté et la démoc­ra­tie. Com­ment jugez-vous la déci­sion du réseau social de faire taire la voix du prési­dent américain ? 

C’est un signe du dan­ger pour la lib­erté de penser, de l’oligopole infor­matif qui s’est con­sti­tué autour des multi­na­tionales de la toile. Il n’y a pas encore si longtemps, pour faire enten­dre publique­ment sa voix, on pou­vait dis­pos­er d’une plu­ral­ité de canaux d’influence : tv, radios, sites inter­net, mais aus­si jour­naux, revues, livres. Aucun de ceux-ci n’a dis­paru mais leur capac­ité à irradier va chaque jour dimin­u­ant au prof­it des médias soci­aux. Qui fréquente ces derniers ne prête plus d’attention en pra­tique aux autres sources. Si quelque voix est sup­primée de Face­book, YouTube, Twit­ter, Tik Tok et autres, c’est comme si elle n’existait plus. Bien peu seront ceux à la rechercher et l’écouter ailleurs. Nous sommes sous la chape de plomb de la cen­sure, comme l’a écrit un intel­lectuel sub­til, et cen­suré, Alain de Benoist.

D’un point de vue « tech­nique », y a‑t-il le risque que les réseaux soci­aux puis­sent influ­encer la démoc­ra­tie et le débat démoc­ra­tique ? Et si oui, de quelle façon ?

Cer­taine­ment. L’observation du grand écrivain et dis­si­dent russe Sol­jen­it­syne – un des gran­dis­simes intel­lectuels non con­formistes dont le nom est aujourd’hui oublié par les médias main­stream — s’est con­fir­mée. Il avait tenu un dis­cours, alors célèbre, devant l’université de Har­vard après son arrivée son arrivée aux États-Unis et sa longue détention

dans des camps de con­cen­tra­tions sovié­tiques. En URSS avait-il déclaré, il n’est pas pos­si­ble d’exprimer une voix cri­tique. En Occi­dent en théorie c’est pos­si­ble, mais il suf­fit que quelqu’un coupe le fil du micro aux inter­venants incom­modes, et le résul­tat est iden­tique : la réduc­tion au silence de celui qui ne s’aligne pas sur la volon­té du pouvoir.

La hache de Twit­ter est tombée aus­si sur le quo­ti­di­en Libero (quo­ti­di­en con­ser­va­teur ital­ien, ndt), pour le moment seule­ment « aver­ti ». Que risquent les médias et en général le monde de l’information en se « fiant » trop aux réseaux sociaux ? 

L’oligopole dont j’ai par­lé, enferme l’information dans un piège : si on renonce aux plate­formes télé­ma­tiques on réduit son audi­ence mais qui s’y expose se risque à la cen­sure. Avoir renon­cé à la bataille con­tre le super pou­voir de la toile, même si c’était dif­fi­cile, fut une grave erreur de la presse papi­er. Qui par ailleurs, a sou­vent cen­suré à son tour les voix incommodes.

Si nous devions faire un bilan, à votre avis, l’impact des réseaux soci­aux sur le monde de la com­mu­ni­ca­tion est-il posi­tif ou négatif ? 

Les deux aspects sont présents. D’un côté le réseau offre la pos­si­bil­ité théorique d’exprimer libre­ment les points de vue les plus divers et de faire cir­culer des infor­ma­tions autrement dif­fi­ciles à obtenir. De l’autre, non seule­ment le réseau n’annule pas la pos­si­bil­ité de cen­sure mais en ampli­fie les effets (on le voit dans le cas de Trump mais aus­si en France dans celui du comique Dieudon­né, dont le poli­tique­ment incor­rect lui avait déjà valu l’exclusion des cir­cuits de théâtre et des lieux publics et qui main­tenant s’est vu ban­nir de YouTube où il avait trans­féré ses spec­ta­cles). Et on trou­ve d’innombrables épisodes ana­logues dans divers­es par­ties du monde

Com­ment s’est trans­for­mée, en pire et en mieux, la com­mu­ni­ca­tion poli­tique à l’ère des réseaux ?

En mieux, elle est dev­enue plus immé­di­ate, directe et pos­si­ble­ment inter­ac­tive. En pire : elle a accen­tué la per­son­nal­i­sa­tion dans ses aspects les plus déplorables avec la mar­gin­al­i­sa­tion des thèmes vrai­ment poli­tiques au prof­it du bavardage sur les détails de la vie privée des par­tic­i­pants des dif­férents par­tis ou des tit­u­laires de charges insti­tu­tion­nelles. Insta­gram est le véhicule le plus dom­mage­able en ce sens – et a don­né plus d’espace aux humeurs des sou­tiens comme à celles des adver­saires. Sans par­ler de l’ample cir­cu­la­tion de fauss­es nou­velles et com­men­taires dénués de tout fonde­ment, util­isés pour dis­créditer « l’ennemi ».

Dans quelle mesure les réseaux comme Twit­ter et Face­book ont-ils ren­dus pire, cette fois, les rela­tions per­son­nelles et en général l’existence humaine ?

D’une manière très ample. Ils ont accen­tué jusqu’au parox­ysme les ten­dances nar­cis­siques, qui de manière plus ou moins vis­i­bles, con­stituent le fond de l’âme humaine. Pour appa­raître, pour se faire voir, pour gag­n­er les fameux quarts d’heure de notoriété, cer­tains sont prêts à don­ner le pire d’eux-mêmes, à se laiss­er aller aux extrav­a­gances et aux excès les plus var­iés. Les pages – alors qual­i­fiées d’« apoc­a­lyp­tiques » — qui avaient été dédiées en 1997 par un poli­ti­to­logue de grande enver­gure comme Gio­van­ni Sar­tori aux con­séquences néfastes de la dépen­dance à la vidéo dans son livre « Homo Videns », ont retrou­vé une actu­al­ité extra­or­di­naire dans le con­texte des réseaux : affaib­lisse­ment du savoir, tri­om­phe de la vul­gar­ité, suc­cès pub­lic des trou­vailles les plus stu­pides ou extrav­a­gantes. Dans ce cas aus­si nous sommes face à une muta­tion anthro­pologique : l’homo dig­i­tal­is piégé dans les réseaux cul­tive désor­mais une ambi­tion suprême et sou­vent unique : se sen­tir un leader d’opinion. De nom­breux indi­vidus qui aupar­a­vant suiv­aient idéolo­gies, pro­grammes, pro­jets exprimés par des par­tis, des mou­ve­ments, des asso­ci­a­tions et se con­tentaient d’un rôle de sou­tiens et de col­lab­o­ra­teurs de ces entités col­lec­tives, de nos jours visent à se con­stituer leur pro­pre cer­cle de fidèles, les mythiques « amis Face­book », peut-être des­tinés à n’être jamais ren­con­trés en per­son­ne, don­nent des leçons urbi et orbi, émet­tent des excom­mu­ni­ca­tions, dis­til­lent des insin­u­a­tions  ven­imeuses ou insul­tantes sur tout sujet qui n’est pas à leur goût. La déla­tion et la diffama­tion se sont ain­si mul­ti­pliées, en même temps que la cré­dulité et le manque de sens cri­tique. S’ajoute à tout cela le fait que les heures con­sacrées dans une journée, à la con­sul­ta­tion de mes­sages What­sApp et autres, se font aux dépens de nom­breuses activ­ités plus pro­duc­tives. On lit moins qu’avant, on con­sacre moins de temps aux rap­ports avec la famille et à la fréquen­ta­tion en chair et en os des amis, on fait égale­ment moins d’activité physique et sportive. Sur les étu­di­ants de tout ordre et de tout niveau, tout ceci à un effet par­ti­c­ulière­ment délétère, que presque tous ceux qui se con­sacrent à l’enseignement, con­sta­tent au quo­ti­di­en. Si quelqu’un ne s’en aperçoit pas c’est parce qu’il passe son temps libre sur les réseaux…

Pro­fesseur Tarchi, vous vous êtes tou­jours tenu à l’écart du monde des réseaux, vous êtes encore con­va­in­cu de votre choix ? 

Plus que jamais, et tout ce que j’ai dit ici devrait suf­fire à en expli­quer le pourquoi. Je préfère pass­er mon temps dif­férem­ment et il ne m’intéresse pas même a min­i­ma de partager quelque aspect de ma vie privée avec des per­son­ne qui n’en font pas grand cas ou n’en ont rien à faire. Mais, comme nul n’est par­fait, j’ai moi aus­si une faib­lesse à con­fess­er : cela m’amuse quand je suis en vacances ou si je dis­pose d’un peu de temps libre,  de ren­dre compte des restau­rants, des lieux, des musées que j’ai vis­ités au cours de mes voy­ages. Voy­ager est une de mes pas­sions, et j’ai tou­jours inter­prété cette voca­tion comme une chose beau­coup plus impor­tante et intéres­sante que les excur­sions touris­tiques. J’ai donc sur sept années accu­mulé plus de 1300 recen­sions sur Tri­pad­vi­sor. Je les pub­lie de manière anonyme, même si mes amis savent com­ment les repér­er. J’espère qu’elles seront utiles aux autres pas­sion­nés de voy­age, pour mieux s’orienter et cela me fait plaisir quand quelqu’un exprime un avis favor­able sur ce que j’ai écrit ou m’écrit pour appro­fondir. Je pense que mes expéri­ences dans des pays peu fréquen­tés comme Arménie, Géorgie, Ukraine, Venezuela, Colom­bie, Equa­teur etc sont utiles à d’autres comme d’autres expéri­ences me sont utiles. Comme vous le voyez, je laisse, moi aus­si, un peu d’espace au nar­cis­sisme, pas seule­ment quand je par­le dans une enceinte uni­ver­si­taire ou dans une salle de con­férences. Egale­ment, je l’oubliais, j’aime recenser des films sur un des sites spé­cial­isés. Quand il était encore pos­si­ble de fréquenter les salles – ce qui en regard d’un film en stream­ing sur l’écran d’un note­book donne un plaisir tout autre – j’en vois au moins deux cent par an. Les com­menter avec d’autres dans cer­tains cas, me venait spontanément.

Mar­co Tarchi, poli­to­logue, est un des spé­cial­istes européens du pop­ulisme sur lequel il a écrit plusieurs livres. Proche de la Nou­velle Droite française, lecteur et tra­duc­teur de la revue Élé­ments, édi­teur des revues Dio­ra­ma Let­ter­ario et Trasgres­sioni, il enseigne la sci­ence poli­tique à l’université de Florence.

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