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Pour les médias de grand chemin, une ultra droite armée menacerait la France

22 janvier 2021

Temps de lecture : 5 minutes
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Pour les médias de grand chemin, une ultra droite armée menacerait la France

Temps de lecture : 5 minutes

Durant la semaine du 11 au 17 janvier 2021, nombre de médias de grand chemin se sont faits l’écho d’un danger imminent qui pèserait sur la France : il y aurait une ultra droite en train de s’armer. Heureusement, l’État et les médias veillent.

Un traf­ic, des armes, un peu « d’ultra droite », de quoi ren­dre heureux des médias per­suadés que le véri­ta­ble dan­ger qui plan­erait sur la France est une sup­posée mou­vance d’extrême droite rad­i­cal­isée, pour­tant bien dis­crète, plutôt que les ten­ants de l’islamisme déjà ample­ment passés à l’acte. Atten­tats et meurtres réguliers le mon­trent. Pour­tant, les médias de grand chemin, soucieux de lut­ter con­tre les « amal­games », ont besoin de trou­ver des preuves que les grands méchants ne seraient pas unique­ment musul­mans ou issus de l’immigration. Le moin­dre os leur suf­fit, fut-il petit et rare.

Coup de filet médiatique

Pour Le Monde, le 14 jan­vi­er, c’est d’ailleurs d’un « très gros coup de filet » dont il s’agit, réal­isé par « la brigade de répres­sion du ban­ditisme de la police judi­ci­aire parisi­enne dans les cer­cles dis­crets des pas­sion­nés d’armes. Dix per­son­nes ont été inter­pel­lées dans plusieurs régions de France et placées en garde à vue, mar­di 12 jan­vi­er, dans le cadre d’une infor­ma­tion judi­ci­aire ouverte en juin 2020 notam­ment des chefs d’acquisition, de déten­tion, de trans­port d’armes et d’association de mal­fai­teurs. Selon nos infor­ma­tions, six de ces inter­pel­lés sont des mil­i­taires en activ­ité ou de jeunes retraités du min­istère de la défense. » Des pas­sion­nés mais un « réseau atyp­ique par son ampleur et sa prox­im­ité avec les milieux du nar­co-ban­ditisme », qui aurait fourni des armes à des trafi­quants de drogue et « des sym­pa­thisants d’ultra droite ».

La suite immé­di­ate de l’article est un som­met de rhé­torique de grand chemin : « Les faits doivent encore être con­solidés par les gardes à vue mais pour cer­tains des inter­pel­lés, la ques­tion se pose de savoir si ces armes auraient pu servir à nour­rir, dans des délais encore à établir, un pro­jet d’action vio­lente. L’un d’entre eux était con­nu pour être un sym­pa­thisant d’extrême droite tan­dis qu’un autre était « fiché S » en rai­son de ses liens avec l’ultra droite ». Autrement dit, l’auteur de l’article ne sait rien, ce qui ne l’empêche pas d’affirmer sur la base de très vagues sup­pu­ta­tions que peut-être, un peut-être qui se voudrait assuré, un dan­ger d’ultra droite men­ace. Une men­ace d’autant plus inquié­tante selon l’article que plusieurs des inter­pel­lés sont des mil­i­taires en activ­ité, le fait a en pre­mier lieu été indiqué par TF1, et des mil­i­taires retraités. Dia­ble ! Un coup d’État en préparation ?

Out­re Le Monde et TF1, de nom­breux médias se sont pré­cip­ités vers l’os à ronger. RFI, Le JDD du 17 jan­vi­er, lequel croit savoir que « l’affaire est suiv­ie de près jusqu’au som­met de l’État » (sans doute une élec­tion approche-t-elle ?), bien que le jour­nal ne trou­ve pas plus de deux sym­pa­thisants sup­posés d’extrême droite, ce qui n’empêche pas de sup­put­er ain­si : « Selon nos infor­ma­tions, un onz­ième sus­pect se trou­ve actuelle­ment au Mali où il par­ticipe à l’opération Barkhane… ». Les points de sus­pen­sion dis­ent beaucoup.

Fran­ce­in­fo prône l’affirmative : « Traf­ic d’armes met­tant en cause des mil­i­taires : les cinq dernières per­son­nes mis­es en exa­m­en. Ven­dre­di, cinq pre­miers sus­pects par­mi les dix per­son­nes inter­pel­lées mar­di avaient été mis en exa­m­en. Ce réseau est soupçon­né davoir fourni des armes à des trafi­quants de drogue et des mil­i­tants de lultra droite. ». C’est daté du 16 jan­vi­er et les sym­pa­thisants devi­en­nent des « mil­i­tants ».

Pour Le Figaro, pho­to de fusil d’assaut datant de… 2012 à l’appui, il s’agit d’un « traf­ic d’armes hors normes ». Là aus­si, le jour­nal évoque des soupçons au sujet d’armes fournies à des sym­pa­thisants d’ultra droite.

Grossissement ou silence suivant les cas

Ain­si, l’ensemble des médias de grand chemin qui relate la saisie de cet impor­tant stock d’armes et le déman­tèle­ment du réseau con­cerné, une fois les détails don­nés sur les quan­tités, « une tonne de matériel » selon Le Figaro, met­tent en avant une sup­pu­ta­tion issue d’une dépêche de l’AFP et relayée par TF1 con­cer­nant l’éventuelle impli­ca­tion de vagues sym­pa­thisants d’ultra droite. Il n’y a pas le moin­dre début d’un fait mais la sim­ple indi­ca­tion de cette hypothèse suf­fi­ra à en faire une sorte de « vérité », autrement dit une fake news 

La réal­ité ? Il y a des armes partout en France, en par­ti­c­uli­er dans toutes les cités et les « quartiers ». Ces armes sont entre les mains de délin­quants, de crim­inels, de dji­hadistes et d’apprentis ter­ror­istes ou plus sim­ple­ment de « jeunes ». Dans tous les cas, des indi­vidus eth­nique­ment claire­ment iden­ti­fiés. La cir­cu­la­tion et la vente de ces armes font l’objet d’un traf­ic per­ma­nent con­tre lequel les forces de l’ordre lut­tent, par­venant par­fois à déman­tel­er des réseaux. Dans ce dernier cas, lorsque le réseau déman­telé con­cerne des pop­u­la­tions « mul­ti­cul­turelles », les médias de grand chemin ne font pas de choux gras. Mal­gré les cen­taines de morts liés aux atten­tats per­pétrés en France depuis le début de ce siè­cle et bien que le traf­ic d’armes soit lié à des com­mu­nautés pré­cis­es, les médias offi­ciels en par­lent peu ou pas. Par con­tre, si un « sym­pa­thisant d’ultra droite » est sup­posé être lié à l’achat d’une arme, ces mêmes médias n’hésitent plus : la dic­tature men­ac­erait en France. Que ces « sym­pa­thisants » exis­tent ou non, sous réserve que l’on puisse appren­dre ce que sig­ni­fie « l’ultra droite » dont par­lent ces médias, peu importe au fond aux médias de grand chemin. L’important est de faire croire qu’un dan­ger menacerait.

Sur un sujet adja­cent voir le por­trait du jour­nal­iste Jean-Michel Décugis du Parisien, alias « Mr Fake news ».

Illus­tra­tion : cou­ver­ture du jeu vidéo Far Cry 5.