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Supprimer les médias publics, la nouvelle idée des libéraux polonais contre le pluralisme dans l’audiovisuel

23 mai 2019

Temps de lecture : 4 minutes
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Supprimer les médias publics, la nouvelle idée des libéraux polonais contre le pluralisme dans l’audiovisuel

23 mai 2019

Temps de lecture : 4 minutes

Que les médias publics, et notamment la télévision publique TVP, soutiennent le gouvernement en place et attaquent l’opposition n’est pas une nouveauté en Pologne. La plupart des commentateurs, y compris aujourd’hui ceux de droite plutôt favorables au PiS, s’accordent toutefois à dire que depuis 2016, sous la présidence de Jacek Kurski, issu du PiS, la direction de TVP va trop loin et qu’elle a transformé son service d’information en service de propagande gouvernementale. Là où les commentateurs divergent en fonction de leurs préférences politiques, c’est sur la question de savoir qui a commencé, les partisans de l’actuelle opposition libérale estimant, au contraire des conservateurs, que la reprise en main de TVP par le gouvernement de Donald Tusk à partir de 2010 n’était pas comparable.

Suppression de la télévision publique ?

Tou­jours est-il qu’une des propo­si­tions des libéraux liés à la Plate­forme civique (PO), (le par­ti de l’actuel prési­dent du Con­seil européen avant son départ à Brux­elles) est de sup­primer tout bon­nement les étab­lisse­ments publics de télévi­sion (TVP) et de la radio (Pol­skie Radio) s’ils revi­en­nent au pou­voir. Si la propo­si­tion peut paraître sur­prenante (ne serait-il pas préférable de chang­er à nou­veau la direc­tion et les jour­nal­istes des médias publics comme l’avait fait la coali­tion PO-PSL en 2010-11 et le PiS en 2016 ?), elle est con­fortée par le fait que, de l’avis du plus grand nom­bre, les chaînes de la télévi­sion TVP ne rem­plis­sent plus leur mis­sion de ser­vice pub­lic. Out­re leur rôle de canal de pro­pa­gande du gou­verne­ment en place, elles cherchent en effet sys­té­ma­tique­ment à con­cur­rencer les chaînes privées et pro­posent donc des émis­sions axées sur l’audimat, sauf en ce qui con­cerne les petites chaînes spé­cial­isées de type TVP Kul­tura et TVP His­to­ria, que peu de gens regar­dent. Cette com­mer­cial­i­sa­tion de la télévi­sion publique est la con­séquence directe du très faible taux de recou­vre­ment d’une rede­vance audio­vi­suelle tou­jours pas réfor­mée mal­gré la promesse élec­torale du PiS.

Les libéraux ne sont pas les seuls à se plain­dre de la tour­nure prise par TVP après l’arrivée au pou­voir du PiS à l’automne 2015. Fin avril, Piotr Liroy-Marzec, cadre de la coali­tion de nation­al­istes, libéraux-con­ser­va­teurs et mil­i­tants pro-vie Kon­fed­er­ac­ja, a ain­si déposé une plainte devant le Con­seil nation­al de la radio­phonie et de la télévi­sion (le CSA polon­ais, KRRiT) en expli­quant que « même pen­dant les huit années de gou­verne­ments de la Plate­forme civique, les médias publics n’étaient pas à ce point soumis à la pro­pa­gande poli­tique du par­ti au pou­voir ». En jan­vi­er dernier, c’était le par­ti con­ser­va­teur et sou­verain­iste Kukiz’15, représen­té à la Diète, qui exigeait la démis­sion du prési­dent de TVP Jacek Kurs­ki et de son adjoint Maciej Sta­nec­ki, en rai­son du rôle négatif que joue la télévi­sion publique notam­ment à la lumière du niveau crois­sant d’agressivité dans le débat pub­lic. Cette demande était liée aux infor­ma­tions du soir de TVP après l’at­taque au couteau con­tre le maire de Gdańsk, dans lesquels la chaîne avait présen­té des « dis­cours de haine » de lead­ers de l’actuelle oppo­si­tion mais aucun exem­ple du côté du PiS.

Quand l’hôpital se moque de la charité

Les cri­tiques provenant des par­tis de l’ancienne coali­tion PO-PSL et des post-com­mu­nistes (SLD) font en revanche penser à l’hôpital qui se moque de la char­ité, et le pro­jet sur lequel tra­vaille l’opposition libérale, c’est-à-dire la Plate­forme civique (PO), con­sis­terait désor­mais à sup­primer les struc­tures juridiques exis­tantes pour… en créer de nou­velles. Le grand site Inter­net pro-oppo­si­tion Onet.pl (pro­priété du groupe ger­mano-suisse Axel Springer) expli­quait même le 4 avril ain­si que ses inter­locu­teurs au sein de la PO « ne cachent pas que cela doit faciliter les change­ments au niveau du per­son­nel ». Autrement dit, la PO qui avait déjà débar­rassé la télévi­sion publique de ses jour­nal­istes con­ser­va­teurs ou jugés trop favor­ables au PiS après avoir pris le con­trôle du KRRiT (le CSA polon­ais) en 2010 avec l’aide du PSL et du SLD (post com­mu­niste), veut agir de manière encore plus rapi­de et plus rad­i­cale que le PiS en 2016 au cas où elle reviendrait au pouvoir.

Comme avait dit le cinéaste Andrzej Waj­da en 2010, alors mem­bre du comité de sou­tien au can­di­dat de la PO à la prési­den­tielle Bro­nisław Komorows­ki (dont le prin­ci­pal con­cur­rent était Jarosław Kaczyńs­ki) : « Nous devons trou­ver un moyen de nous tourn­er vers le chef de la télévi­sion publique. Pourquoi la télévi­sion publique ? Parce que c’est la seule télévi­sion qui par­le à tous les Polon­ais. Nous pou­vons bien sûr avoir des amis à la télévi­sion TVN, et la deux­ième télévi­sion [privée] peut bien nous soutenir, mais […] nous devons avoir notre place assurée à la télévi­sion publique, car ce qui n’est pas à la télévi­sion n’existe pas. »

Une volonté hégémonique des libéraux

Ces paroles furent exprimées dans un con­texte où la télévi­sion publique était depuis les change­ments opérés par le PiS en 2005-07 rel­a­tive­ment plu­ral­iste (avec des émis­sions con­duites par des jour­nal­istes des dif­férents camps) et offrait un ser­vice d’information plutôt hon­nête, capa­ble de cri­ti­quer le gou­verne­ment comme l’opposition, con­traire­ment aux deux grands groupes de télévi­sion privée qui émet­tent en Pologne, TVN et Pol­sat. Ces deux télévi­sions pro­fes­sant une idéolo­gie libérale-lib­er­taire et européiste, ils soute­naient (et sou­ti­en­nent encore, surtout TVN) les libéraux tout en attaquant vio­lem­ment le PiS et, plus générale­ment, la droite con­ser­va­trice et catholique. À par­tir de la prise de con­trôle du con­seil de l’audiovisuel polon­ais par la coali­tion PO-PSL de Don­ald Tusk et le SLD en 2010, l’appel de Waj­da fut mis à exé­cu­tion. Or depuis 2016 et la prise de con­trôle des médias publics par le PiS, les Polon­ais ont à nou­veau le choix à la télévi­sion entre deux visions diamé­trale­ment dif­férentes : celle des médias publics et celle des médias privés. C’est ce que la PO voudrait donc chang­er rapi­de­ment si elle revient au pou­voir, en exerçant un mono­pole de l’information.

Les instances européennes pro­tes­teront-elles comme elles l’ont fait dès jan­vi­er 2016 après la pre­mière loi sur les médias du PiS ? Il est per­mis d’en douter puisque l’UE n’avait rien dit quand l’actuel prési­dent du Con­seil européen Don­ald Tusk, alors pre­mier min­istre, muse­lait la presse d’opposition et purgeait les médias publics de ses jour­nal­istes con­ser­va­teurs. Il en va de même pour Reporters sans fron­tières dont les cri­tiques con­cer­nant la Pologne sont jusqu’ici très sélectives.

Voir aussi

La lib­erté d’expression men­acée, mais moins en Pologne qu’ailleurs – Entre­tien avec le prési­dent de l’association des jour­nal­istes polon­ais (SDP)

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