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Les réseaux sociaux, voilà l’ennemi

21 janvier 2020

Temps de lecture : 8 minutes
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Les réseaux sociaux, voilà l’ennemi

21 janvier 2020

Temps de lecture : 8 minutes

Nous reproduisons un excellent article paru sur Vu du droit, le site de Régis de Castelnau le 16 janvier 2020 sous la signature d’Anne-Sophie Chazaud « Macron et ses soutiens : « les réseaux sociaux, voilà l’ennemi ». Les sous-titres sont de notre rédaction.

Entre lancer de couteaux raté et danse du ventre

Au dic­tio­n­naire des idées reçues de l’époque, surtout ne pas oubli­er de liq­uider l’espace de débat pub­lic des réseaux soci­aux dans un tour­bil­lon de lieux com­muns aus­si banals que manip­u­la­teurs et liberticides.

Emmanuel Macron, dans ses vœux à la presse du lun­di 15 jan­vi­er, s’est ain­si livré à un curieux exer­ci­ce, quelque part entre l’esquive, le lancer de couteaux raté et la danse du ventre.

Le Prési­dent dont on con­naît les rela­tions dif­fi­ciles avec la presse, ‑laque­lle a pour­tant large­ment con­tribué à sa prise de pou­voir, qui le lui a bien mal ren­du par la suite‑, a été pris à par­ti en préam­bule de cette ren­con­tre, poli­ment mais fer­me­ment, par Olivi­er Bost, jour­nal­iste à RTL et prési­dent de la presse prési­den­tielle, qui a énuméré quelques exem­ples des men­aces dont la lib­erté de la presse fait l’objet de la part du pou­voir :  con­vo­ca­tions de jour­nal­istes par la DGSI qui tra­vail­laient notam­ment sur l’utilisation d’armes français­es au Yemen, loi sur le secret des affaires qui fait peser un risque juridique majeur sur la pro­fes­sion au regard notam­ment de la pro­tec­tion du secret des sources, dif­fi­cultés ren­con­trées par la presse pour faire cor­recte­ment son tra­vail lors des nom­breuses man­i­fes­ta­tions qui émail­lent ce quin­quen­nat en rai­son des réac­tions par­fois vio­lentes et répres­sives des forces de l’ordre –jour­nal­istes pro­fes­sion­nels tit­u­laires de leur carte de presse embar­qués au com­mis­sari­at, privés de leurs pro­tec­tions, privés de leur matériel de tra­vail dans le suivi des man­i­fes­ta­tions, etc. Cette liste n’est pas exhaus­tive, loin s’en faut, et il con­viendrait notam­ment d’y ajouter la mise en place d’un « Con­seil de déon­tolo­gie jour­nal­is­tique et de médi­a­tion » (CDJM) en décem­bre 2019, sous l’impulsion directe et selon les souhaits du gou­verne­ment, ce qui laisse aisé­ment augur­er de son réel niveau d’indépendance et qui le fait davan­tage ressem­bler, pour l’heure, à une sorte de Con­seil de l’Ordre des jour­nal­istes : du con­trôle des « bonnes pra­tiques » à celui de la « bonne pen­sée » cour­tisane, il n’y a guère qu’un tout petit pas et la France n’est pas le pays du Watergate.

Bonne parole du moment

Face à cette sit­u­a­tion incon­fort­able, Emmanuel Macron a procédé selon sa méth­ode favorite et éprou­vée : divis­er pour s’en sor­tir et donc, en la cir­con­stance, dire à cette pro­fes­sion ce qu’elle avait envie d’entendre, puisque les dis­cours macroniens sont une suc­ces­sion de pro­pos cir­con­stan­ciels, entrant sou­vent en con­tra­dic­tion les uns avec les autres et ayant pour but de don­ner momen­tané­ment à telle ou telle « com­mu­nauté » ce qu’elle souhaite, sur le moment, recevoir comme parole.

Pour qu’un groupe iden­ti­taire se ressoude (ici celui de la cor­po­ra­tion médi­a­tique), il lui faut tou­jours, on le sait, une vic­time expi­a­toire, un bouc émis­saire qui lui per­me­t­tra, comme le fai­sait remar­quer René Girard dans ses réflex­ions sur le Men­songe roman­tique et vérité romanesque, d’y fonder sa pro­pre nar­ra­tion, son pro­pre réc­it. La vic­time expi­a­toire ici était toute trou­vée : c’est vous, c’est moi, c’est votre voisin, c’est le peu­ple tout entier qui trou­ve à s’exprimer sur les réseaux soci­aux et qui le fait, hor­resco ref­er­ens, dans une cer­taine lib­erté pas encore tout à fait tombée sous la férule du con­trôle éta­tique lequel ne ménage toute­fois pas sa peine.

La stratégie du bouc émissaire

Les réseaux soci­aux, voilà l’ennemi ! Voilà l’ennemi con­stam­ment désigné désor­mais à la fois par de nom­breux jour­nal­istes ou chroniqueurs mais aus­si intel­lectuels étab­lis qui ne sup­por­t­ent vis­i­ble­ment pas d’être dépos­sédés de leur pou­voir de pre­scrip­tion et de per­dre ain­si leur posi­tion de mono­pole exclusif dans la fab­rique de l’opinion, et c’est égale­ment l’ennemi maintes fois désigné du pou­voir qui a, sur ce sujet, depuis longtemps son­né le toc­sin par une rib­am­belle de déc­la­ra­tions et de mesures pro­fondé­ment lib­er­ti­cides au regard de la lib­erté d’expression, mais aus­si au regard de la réelle lib­erté d’information.

Car, il faut croire que les chantres de la dis­rup­tion et de l’uberisation prô­nent ces méth­odes dans tous les domaines de la société et du tra­vail à l’exception de ceux qui visent leurs prés car­rés… : ubérisez-vous, braves gens, mais pas dans mon domaine !

Harcèlement judiciaire et harcèlement digital

Au cours de la triste semaine de com­mé­mora­tion des atten­tats de Char­lie, une presse rel­a­tive­ment unanime, impuis­sante qu’elle a été à faire réelle­ment face à la régres­sion incon­testable de la lib­erté d’expression, s’en est pris de manière out­ran­cière aux réseaux soci­aux accusés de tous les maux.

Or, s’il est exact que ceux-ci sont un des lieux d’action pos­si­bles pour les activistes mil­i­tants de tout poil qui n’aiment rien tant que le har­cèle­ment et la cen­sure, ils sont loin d’en être le lieu d’action unique ni même le prin­ci­pal. Rap­pelons ain­si à toutes fins utiles que le lieu priv­ilégié d’action néfaste des Social Jus­tice War­riors est avant tout le ter­rain du har­cèle­ment judi­ci­aire et, que l’on sache, la jus­tice n’a pas été visée par un sem­blable dis­cours en délégitimation.

Liberté de conscience et d’expression

L’ennemi, la cause est enten­due, ce sont donc les réseaux soci­aux, c’est-à-dire cette ago­ra du XXIème siè­cle per­me­t­tant à l’opinion publique de s’exprimer (encore un peu) libre­ment, d’échanger des infor­ma­tions, de débat­tre. Et, pré­cisé­ment, Emmanuel Macron a fustigé la société du « com­men­taire per­ma­nent ». Mais, qu’est-ce que le « com­men­taire per­ma­nent » sinon la lib­erté de con­science et d’expression exprimées libre­ment en démoc­ra­tie. Quelle est l’idée ? Faire taire les com­men­taires ? Cela porte un nom et ce nom n’est pas la démocratie.

Car, sur les réseaux soci­aux, qui ne sont ni bons ni mau­vais en soi –ce dont n’importe quel médi­o­logue, même vieil­lis­sant, devrait se sou­venir– se joue en réal­ité une ques­tion pro­fonde qui a tout à voir avec la ques­tion du pouvoir.

Certes, au dic­tio­n­naire des idées reçues sur le sujet, surtout ne pas oubli­er de par­ler de « lyn­chages ». Et c’est vrai, qu’il y en a, des lyn­chages, ‑toute per­son­ne inter­venant dans le débat pub­lic avec un min­i­mum de con­vic­tions ou d’originalité est bien payée pour le savoir‑, c’est vrai qu’il y a, par­fois, du har­cèle­ment, comme il y a du har­cèle­ment partout. Ces faits tombent sous le coup de la loi pénale et il appar­tient à cha­cun, selon son souhait et sa capac­ité à encaiss­er les mau­vais coups, à porter les faits répréhen­si­bles en jus­tice, exacte­ment comme dans l’espace pub­lic matériel.

Remise en question d’un espace de débat

On par­le, on bruisse, on s’offusque de « tri­bunaux médi­a­tiques », de « fauss­es infor­ma­tions », de « chas­s­es aux sor­cières ». On fait la chas­se à la chas­se aux sor­cières, on prend la pose dans une méta-chas­se aux sor­cières afin de se dis­tinguer autant que faire se peut du vul­gaire, comme si on n’avait d’ailleurs rien d’autre à faire lorsque le pays est au bord de la rup­ture sociale et poli­tique. On prend des airs théâ­traux et on aime à se faire peur. Pour­tant, au-delà des out­rances qui sont le pro­pre de tous les espaces de débat pub­lic libres et démoc­ra­tiques, les réseaux soci­aux sont avant tout un lieu de débat et de cir­cu­la­tion d’information comme les peu­ples (libres) n’en ont jamais dis­posé dans le passé. Et c’est bien cela qui dérange. Qui dérange à la fois ceux qui jusqu’alors en pos­sé­daient le mono­pole pro­fes­sion­nel, insti­tu­tion­nel, académique, et ceux qui ont tou­jours souhaité con­trôler la cir­cu­la­tion de l’information (le pou­voir poli­tique). Il s’agit là, une nou­velle fois, d’un petit partage du pou­voir au sein d’une caste qui n’entend pas se laiss­er dépos­séder de ses leviers d’action dans la fab­rique de l’opinion et l’on retrou­ve ici une nou­velle vari­ante de la scis­sion désor­mais avérée en maints domaines entre le bloc éli­taire et le bloc pop­u­laire, avec, du reste, à la clef, la ques­tion con­crète d’un éventuel bas­cule­ment poli­tique qui est le véri­ta­ble enjeu de tout cette mise en scène théâ­trale et inquisitoriale.

Les jour­nal­istes ont des pra­tiques d’investigation (nor­male­ment…) qui appor­tent à leurs con­tenus une légitim­ité pro­fes­sion­nelle. On n’imagine pas qu’ils puis­sent être men­acés par la libre expres­sion de l’opinion publique pop­u­laire, si ? On ne voit pas, en réal­ité, en quoi ces pra­tiques seraient con­cur­ren­tielles sauf à les con­sid­ér­er sous l’angle d’une volon­té de pou­voir et de main­mise. Il sem­blerait bien au con­traire que ces dif­férents biais d’approche du réel soient autant de richess­es com­plé­men­taires aux­quelles le jour­nal­isme apporte une valeur ajoutée, sauf si l’enjeu n’est pas le réel mais le pou­voir, ce qu’à Dieu ne plaise…

Instauration d’un Ministère de la Vérité

Pareille­ment, le pou­voir poli­tique macronien n’a de cesse de vouloir con­tin­gen­ter la lib­erté per­mise par les Nou­velles Tech­nolo­gies de l’Information et de la Com­mu­ni­ca­tion, dans une con­stante obses­sion lib­er­ti­cide, et pour cause puisqu’il s’agit de con­trôler les moyens d’une éventuelle réélec­tion. La loi anti pseu­do-fake news instau­rant une sorte de mag­istère de la Vérité offi­cielle, dans l’urgence par le juge des référés en péri­ode élec­torale, con­stitue à ce titre un absolu scan­dale anti­dé­moc­ra­tique. La loi Avia, tout pareille­ment, retenue par les par­lemen­taires dans sa pire ver­sion lib­er­ti­cide, sanc­tion­nant des con­tenus a pri­ori et dans l’urgence (24 heures) selon des critères d’appréciation idéologique mais qui se frot­tera bien vite aux exi­gences d’un dis­cours poli­tique­ment com­pat­i­ble avec les vues du pou­voir en place, fait, quant à elle, peser les pires men­aces sur ce for­mi­da­ble espace de lib­erté que sont devenus les réseaux sociaux.

La grande peur des oligarques

On a beau­coup par­lé de dés­in­for­ma­tion, de fake news, de faux jour­nal­istes. Pour­tant, nous n’y voyons que la peur, la peur petite-bour­geoise d’une oli­garchie médi­ati­co-poli­tique qui s’est vue dépassée par l’expression du ter­rain, le peu­ple ayant, pen­dant toute la séquence de répres­sion du mou­ve­ment des gilets jaunes, com­mencé par faire le tra­vail réel d’information à la place de ceux dont c’était le méti­er, puisque ceux-ci étaient si frileux à le faire. Sans les images de ter­rain, toutes ces vidéos pris­es sur le vif par les citoyens, tous ces témoignages de vic­times, com­ment un jour­nal­iste aus­si irréprochable et pro­fes­sion­nel que David Dufresne aurait-il pu nour­rir son magis­tral tra­vail de doc­u­men­ta­tion sur les vio­lences poli­cières qui n’ont cessé de croître avec la ges­tion macroni­enne des con­flits soci­aux et poli­tiques ? On a bien là la preuve que le jour­nal­isme et les réseaux soci­aux peu­vent tra­vailler main dans la main en vue de l’élaboration de la vérité, parce que ce lieu est avant toute chose une ago­ra et qu’en démoc­ra­tie, c’est l’agora le plus impor­tant, et non les petits céna­cles de l’entre-soi. Les médias main­stream ne com­men­cent à timide­ment repren­dre enfin la ques­tion de la répres­sion poli­cière inouïe qui s’est déchaînée con­tre le peu­ple français que plus d’un an après que des dizaines et des dizaines de man­i­fes­tants ont été blessés, mutilés, éborgnés, arrêtés, con­damnés, et ils le font seule­ment main­tenant parce qu’ils n’ont plus le choix, mis devant le fait accom­pli, sauf à per­dre défini­tive­ment toute crédibilité.

Sans les réseaux soci­aux, la dénon­ci­a­tion de cette répres­sion de masse et ces méth­odes d’un autre temps n’aurait tout sim­ple­ment jamais été pos­si­ble. Et c’est bien, dans le fond, l’opposition sociale et poli­tique (de tous bor­ds) qui est en réal­ité dans le viseur de toutes ces mesures anti­dé­moc­ra­tiques et cet irré­press­ible désir de censure.

Sans les réseaux soci­aux, par exem­ple, la révéla­tion de la manip­u­la­tion men­songère de la fausse attaque de la Salpêtrière n’aurait jamais non plus été pos­si­ble. Sans les réseaux soci­aux, Steve aurait dis­paru dans le silence de la nuit et dans l’oubli. Sans les réseaux soci­aux, de nom­breuses attaques islamistes au couteau seraient à peine évo­quées. Sans les réseaux soci­aux, on ne saurait rien des dégra­da­tions quo­ti­di­ennes d’églises et autres lieux de culte.

Ordre moral et régulation de l’information

A pro­pos de fake news, d’ailleurs, le pou­voir n’est pas en reste puisqu’on appre­nait que la fine équipe de con­seillers macro­nistes entourant le Prési­dent, en la per­son­ne par exem­ple de l’autoproclamé pro­gres­siste Ismaël Emélien, n’avait pas hésité à pro­duire de fauss­es infor­ma­tions Twit­ter (comptes anonymes et faux mon­tages) dans le cadre de l’affaire Benal­la : la pro­pa­gande, c’est tout un art, et une tradition.

Enfin, Emmanuel Macron a évo­qué hier, sans ver­gogne, une sorte « d’ordre moral » qui s’instaurerait sur les réseaux soci­aux et qu’il n’approuverait pas. Pour­tant, qui sont les prin­ci­paux pour­voyeurs d’ordre moral, à coups de lois lib­er­ti­cides imbibées de poli­tique­ment cor­rect, sinon les déten­teurs post-social­istes du pou­voir actuel ? Qui a essayé, dans la loi Avia, de recas­er dis­crète­ment mais sûre­ment le délit de blas­phème à tra­vers le con­cept fumeux d’islamophobie ? Qui passe son temps à moralis­er sur la méchante haine au sein d’un espace de débat pub­lic réduit à n’être plus qu’une grotesque cage aux phobes ? Qui traque la parole déviante, la pen­sée dis­si­dente ? Qui sonne le toc­sin con­tre la vilaine opin­ion pop­uliste, ou sou­verain­iste ? Qui, par exem­ple, a qual­i­fié de « fake news » récem­ment des pro­pos d’opposants poli­tiques à la loi sur les retraites au sim­ple motif qu’il n’y a pas de sim­u­la­teur (et pour cause, puisque le gou­verne­ment se refuse à fournir cet out­il) et que, par con­séquent, toute infor­ma­tion ou opin­ion sur ce sujet serait déclarée offi­cielle­ment nulle et non avenue, « fausse », par le Min­istère de la Vérité ?

L’exil suisse ?

Les réseaux soci­aux, que le pou­voir poli­tique ou le qua­trième pou­voir le veuil­lent ou non, font désor­mais par­tie des lieux de lib­erté d’expression priv­ilégiée des peu­ples du monde entier. Le pli est pris et lorsqu’on a goûté à une lib­erté, on ne retourne pas en arrière, sauf de manière autori­taire et tou­jours lim­itée dans le temps. Le com­bat lib­er­ti­cide pour y con­trevenir est un com­bat à la fois pro­pa­gan­diste et d’arrière-garde. Et il serait tout à l’honneur des médias tra­di­tion­nels de ne pas y apporter leur benoîte col­lab­o­ra­tion, sauf à vouloir per­dre défini­tive­ment tout crédit.

On peut raisonnable­ment penser, en revanche, que sous l’action lib­er­ti­cide con­stante de cet exé­cu­tif à l’encontre de ces nou­veaux moyens d’échanges et d’expression libre, de nom­breux citoyens ne recourent, pour être à l’abri de toute cen­sure dans les mois qui vien­nent et à l’approche de l’élection prési­den­tielle où tous les moyens seront bons pour con­trôler l’opinion, à ce qui se pra­ti­quait autre­fois du temps de Rousseau et Voltaire : le repli de l’hébergement des sites indépen­dants d’expression et d’information libre vers des pays comme la Suisse où la cen­sure ne pour­ra pas s’abattre.

Anne-Sophie Chaz­a­ux, 16 jan­vi­er 2020

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