Le prix de la liberté de la presse de RSF pour un journaliste polonais en dit plus long sur RSF que sur la Pologne

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DOSSIER – “À Varsovie, l’inquiétant face-à-face d’un journaliste et d’un puissant ministre” titrait Le Figaro le 19 novembre dernier. “Des méthodes russes”, expliquait le Nouvel Obs pour décrire la réaction du ministre de la Défense polonais Antoni Macierewicz aux “révélations” du journaliste de Gazeta Wyborcza Tomasz Piątek. L’intitulé de l’article : “Pologne : menaces sur la liberté de la presse”. “Attaqué devant un tribunal militaire, le journaliste Tomasz Piatek dénonce la volonté de contrôle des médias par le gouvernement polonais”, alarmait Le Monde le 14 novembre. “Le journaliste polonais Tomasz Piatek, le photographe iranien Soheil Arabi et le média turc Medyascope TV, lauréats du Prix RSF- TV5MONDE pour la liberté de la presse” avait informé Reporters sans frontières le 7 novembre. Bigre ! RSF le dit sur son site, citant les propos de Tomasz Piątek : “ll y a encore deux ans, il aurait été inimaginable qu’un journaliste puisse être traduit devant un tribunal militaire en Pologne. L’objectif de cette plainte est d’intimider toute la profession“. “Ce journaliste d’investigation polonais du quotidien de gauche Gazeta Wyborcza est en effet poursuivi devant un tribunal militaire par le ministre de la Défense Antoni Macierewicz, pour son livre très critique, Macierewicz et ses secrets. Cette enquête met en lumière les liens entre le ministre et des personnes liées aux services de renseignement russes”, ajoute RSF. Les autres nominés pour ce prix étaient des journalistes d’Azerbaïdjan, de Russie, d’Inde, d’Afghanistan, du Vietnam, etc., mais c’est le Polonais qui a finalement reçu ce prix. C’est dire comme la situation de la presse doit être terrible en Pologne !

D’un autre côté, avec plus de 160 000 exemplaires de son livre Macierewicz et ses secrets de vendus, Tomasz Piątek, journaliste et écrivain, n’avait jamais fait aussi bien. Son précédent record, c’était un livre sur la consommation d’héroïne basé sur sa propre expérience, car Piątek a longtemps été consommateur de cette drogue dure. Il a d’autant plus de quoi se réjouir du succès de son livre qu’au départ personne ne voulait l’acheter. Il ne pouvait pas trouver d’éditeur et avait dû créer sa propre maison d’édition. Le livre ne paraissait pas sérieux, et sans la publicité qu’en ont faite des médias et des politiciens hostiles au PiS, il aurait très probablement fait un flop. Tomasz Piątek y dresse le tableau d’un ministre de la Défense qui aurait, par ses différentes connexions personnelles, des liens indirects avec les services secrets russes. Le problème, c’est que ce ministre passe plutôt pour être atlantiste et très hostile à la politique russe. C’est d’ailleurs alors qu’il dirigeait le ministère de la Défense que la Pologne a obtenu une présence militaire américaine permanente sur son territoire, ce qui n’est pas vraiment du goût des Russes. Macierewicz était aussi un leader important de l’opposition au communisme dans les années 70 et 80. Le problème, c’est encore que le livre de Piątek n’apporte pas les preuves de ce qu’il affirme, et que l’on a plutôt l’impression à sa lecture d’avoir affaire à une vaste théorie du complot.

L’ouvrage Macierewicz et ses secrets prête plutôt à sourire dès les premières pages, notamment quand Piątek évoque les liens de Macierewicz avec “l’oligarque catholique” Tadeusz Rydzyk, le prêtre qui dirige le groupe médiatique Lux Veritatis (un quotidien + une station de radio + une chaîne de télévision financés par les lecteurs/auditeurs/téléspectateurs, c’est-à-dire quasiment sans publicité) de l’ordre des pères rédemptoristes en Pologne. Mais Tomasz Piątek n’aime pas les catholiques et il l’a dit en d’autres occasions : “Le catholicisme, et notamment le catholicisme polonais, n’est pas particulièrement empathique vis-à-vis de tout ce qui n’est pas un embryon, sauf si c’est un spermatozoïde“.

Pour ce qui est des liens supposés de Macierewicz avec Poutine, en voici un exemple : lors de ses voyages officiels aux USA, Macierewicz a rencontré le lobbyiste américain Al d’Amato, un ancien sénateur républicain. Al d’Amato a soutenu Donald Trump pour l’élection présidentielle, et Donald Trump est, comme chacun sait, l’ami de Poutine. C’est à peu près le niveau du livre, même s’il y a des accusations plus précises qui valent en ce moment à Tomasz Piątek deux procès en diffamation de la part de Polonais supposés être d’autres agents de liaison entre Macierewicz et les services russes.

Dans une émission le 5 septembre sur la télévision TVN, Tomasz Piątek affirmait qu’à son avis, Donald Trump est lié aux services russes de la même manière qu’Antoni Macierewicz. “C’est effrayant qu’un homme de ce type soit président des Etats-Unis. Il a été financé, ses entreprises qui faisaient tout le temps faillite ont été sauvées par des gens de la mafia russe, les mêmes qui sont liés au ministre Macierewicz“, a ainsi “divulgué” en exclusivité Tomasz Piątek à l’animateur de télévision Kuba Wojewódzki.

Même l’hebdmadaire Newsweek Pologne, qui a plusieurs fois publié des articles de une où l’on cherchait à faire passer Macierewicz pour un fou furieux et qui est très anti-PiS, a mis en doute le contenu du livre de Piątek, lui reprochant son manque de sérieux même si l’auteur de Newsweek considère qu’il soulève des points inquiétants qui mériteraient des éclaircissements du ministre.

Cerise sur le gâteau, le titulaire polonais du prix de la liberté de la presse décerné cette année par Reporters sans Frontières et TV5 Monde avait été viré du journal d’extrême gauche Krytyka Polityczna après la divulgation de ses mails envoyés aux publicitaires de l’hebdomadaire conservateur Do Rzeczy, alors que Do Rzeczy était un journal d’opposition dans la Pologne de Donald Tusk, pour leur reprocher de donner leur argent à “un hebdomadaire qui exprime des opinions très antidémocratiques”. Piątek a ensuite récidivé en envoyant une lettre au journal britannique The Guardian pour qu’il se débarrasse du dessinateur humoristique polonais Andrzej Krauze accusé par Piątek de “publier des dessins homophobes dans la presse polonaise“.

Petite précision pour terminer, à propos de la réaction du ministre contre le journaliste : Antoni Macierewicz a bien dénoncé l’auteur de Macierewicz et ses secrets au parquet militaire polonais, mais celui-ci avait déjà, à la date de publication des articles de RSF et des journaux français, transmis l’affaire au civil sans engager de poursuites devant la justice militaire. Tomasz Piątek n’est donc pas, n’a pas été et ne sera pas traduit devant un tribunal militaire, et à ce jour il n’est même traduit devant aucun tribunal du tout, en dehors des poursuites en diffamation qui ne viennent pas du ministre, car le parquet civil n’a toujours pas décidé s’il y avait lieu de le traduire en justice. Cette histoire de tribunal militaire est donc un fake news de RSF et des médias français qui en ont parlé. Un gros fake news de plus donc, et aussi un prix de la liberté de la presse qui vient confirmer le parti-pris idéologique de Reporters sans frontières en Pologne.

Crédit photo : Mariusz Kubik via Wikimédia (cc)