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Le prix de la liberté de la presse de RSF pour un journaliste polonais en dit plus long sur RSF que sur la Pologne
Publié le 

3 avril 2018

Temps de lecture : 4 minutes
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Le prix de la liberté de la presse de RSF pour un journaliste polonais en dit plus long sur RSF que sur la Pologne

Red­if­fu­sion. Pre­mière dif­fu­sion le 5 jan­vi­er 2018

DOSSIER — “À Varsovie, l’inquiétant face-à-face d’un journaliste et d’un puissant ministre” titrait Le Figaro le 19 novembre dernier. “Des méthodes russes”, expliquait le Nouvel Obs pour décrire la réaction du ministre de la Défense polonais Antoni Macierewicz aux “révélations” du journaliste de Gazeta Wyborcza Tomasz Piątek. L’intitulé de l’article : “Pologne : menaces sur la liberté de la presse”. “Attaqué devant un tribunal militaire, le journaliste Tomasz Piatek dénonce la volonté de contrôle des médias par le gouvernement polonais”, alarmait Le Monde le 14 novembre. “Le journaliste polonais Tomasz Piatek, le photographe iranien Soheil Arabi et le média turc Medyascope TV, lauréats du Prix RSF- TV5MONDE pour la liberté de la presse” avait informé Reporters sans frontières le 7 novembre. Bigre ! RSF le dit sur son site, citant les propos de Tomasz Piątek : “ll y a encore deux ans, il aurait été inimaginable qu’un journaliste puisse être traduit devant un tribunal militaire en Pologne. L’objectif de cette plainte est d’intimider toute la profession”. “Ce journaliste d’investigation polonais du quotidien de gauche Gazeta Wyborcza est en effet poursuivi devant un tribunal militaire par le ministre de la Défense Antoni Macierewicz, pour son livre très critique, Macierewicz et ses secrets. Cette enquête met en lumière les liens entre le ministre et des personnes liées aux services de renseignement russes”, ajoute RSF. Les autres nominés pour ce prix étaient des journalistes d’Azerbaïdjan, de Russie, d’Inde, d’Afghanistan, du Vietnam, etc., mais c’est le Polonais qui a finalement reçu ce prix. C’est dire comme la situation de la presse doit être terrible en Pologne !

D’un autre côté, avec plus de 160 000 exem­plaires de son livre Macierewicz et ses secrets de ven­dus, Tomasz Piątek, jour­nal­iste et écrivain, n’avait jamais fait aus­si bien. Son précé­dent record, c’é­tait un livre sur la con­som­ma­tion d’héroïne basé sur sa pro­pre expéri­ence, car Piątek a longtemps été con­som­ma­teur de cette drogue dure. Il a d’au­tant plus de quoi se réjouir du suc­cès de son livre qu’au départ per­son­ne ne voulait l’a­cheter. Il ne pou­vait pas trou­ver d’édi­teur et avait dû créer sa pro­pre mai­son d’édi­tion. Le livre ne parais­sait pas sérieux, et sans la pub­lic­ité qu’en ont faite des médias et des politi­ciens hos­tiles au PiS, il aurait très prob­a­ble­ment fait un flop. Tomasz Piątek y dresse le tableau d’un min­istre de la Défense qui aurait, par ses dif­férentes con­nex­ions per­son­nelles, des liens indi­rects avec les ser­vices secrets russ­es. Le prob­lème, c’est que ce min­istre passe plutôt pour être atlantiste et très hos­tile à la poli­tique russe. C’est d’ailleurs alors qu’il dirigeait le min­istère de la Défense que la Pologne a obtenu une présence mil­i­taire améri­caine per­ma­nente sur son ter­ri­toire, ce qui n’est pas vrai­ment du goût des Russ­es. Macierewicz était aus­si un leader impor­tant de l’op­po­si­tion au com­mu­nisme dans les années 70 et 80. Le prob­lème, c’est encore que le livre de Piątek n’ap­porte pas les preuves de ce qu’il affirme, et que l’on a plutôt l’im­pres­sion à sa lec­ture d’avoir affaire à une vaste théorie du com­plot.

L’ou­vrage Macierewicz et ses secrets prête plutôt à sourire dès les pre­mières pages, notam­ment quand Piątek évoque les liens de Macierewicz avec “l’oli­gar­que catholique” Tadeusz Rydzyk, le prêtre qui dirige le groupe médi­a­tique Lux Ver­i­tatis (un quo­ti­di­en + une sta­tion de radio + une chaîne de télévi­sion financés par les lecteurs/auditeurs/téléspectateurs, c’est-à-dire qua­si­ment sans pub­lic­ité) de l’or­dre des pères rédemp­toristes en Pologne. Mais Tomasz Piątek n’aime pas les catholiques et il l’a dit en d’autres occa­sions : “Le catholi­cisme, et notam­ment le catholi­cisme polon­ais, n’est pas par­ti­c­ulière­ment empathique vis-à-vis de tout ce qui n’est pas un embry­on, sauf si c’est un sper­ma­to­zoïde”.

Pour ce qui est des liens sup­posés de Macierewicz avec Pou­tine, en voici un exem­ple : lors de ses voy­ages offi­ciels aux USA, Macierewicz a ren­con­tré le lob­by­iste améri­cain Al d’Am­a­to, un ancien séna­teur répub­li­cain. Al d’Am­a­to a soutenu Don­ald Trump pour l’élec­tion prési­den­tielle, et Don­ald Trump est, comme cha­cun sait, l’a­mi de Pou­tine. C’est à peu près le niveau du livre, même s’il y a des accu­sa­tions plus pré­cis­es qui valent en ce moment à Tomasz Piątek deux procès en diffama­tion de la part de Polon­ais sup­posés être d’autres agents de liai­son entre Macierewicz et les ser­vices russ­es.

Dans une émis­sion le 5 sep­tem­bre sur la télévi­sion TVN, Tomasz Piątek affir­mait qu’à son avis, Don­ald Trump est lié aux ser­vices russ­es de la même manière qu’An­toni Macierewicz. “C’est effrayant qu’un homme de ce type soit prési­dent des Etats-Unis. Il a été financé, ses entre­pris­es qui fai­saient tout le temps fail­lite ont été sauvées par des gens de la mafia russe, les mêmes qui sont liés au min­istre Macierewicz”, a ain­si “divul­gué” en exclu­siv­ité Tomasz Piątek à l’an­i­ma­teur de télévi­sion Kuba Wojew­ódz­ki.

Même l’heb­d­madaire Newsweek Pologne, qui a plusieurs fois pub­lié des arti­cles de une où l’on cher­chait à faire pass­er Macierewicz pour un fou furieux et qui est très anti-PiS, a mis en doute le con­tenu du livre de Piątek, lui reprochant son manque de sérieux même si l’au­teur de Newsweek con­sid­ère qu’il soulève des points inquié­tants qui mérit­eraient des éclair­cisse­ments du min­istre.

Cerise sur le gâteau, le tit­u­laire polon­ais du prix de la lib­erté de la presse décerné cette année par Reporters sans Fron­tières et TV5 Monde avait été viré du jour­nal d’ex­trême gauche Kry­ty­ka Poli­ty­cz­na après la divul­ga­tion de ses mails envoyés aux pub­lic­i­taires de l’heb­do­madaire con­ser­va­teur Do Rzeczy, alors que Do Rzeczy était un jour­nal d’op­po­si­tion dans la Pologne de Don­ald Tusk, pour leur reprocher de don­ner leur argent à “un heb­do­madaire qui exprime des opin­ions très anti­dé­moc­ra­tiques”. Piątek a ensuite récidi­vé en envoy­ant une let­tre au jour­nal bri­tan­nique The Guardian pour qu’il se débar­rasse du dessi­na­teur humoris­tique polon­ais Andrzej Krauze accusé par Piątek de “pub­li­er des dessins homo­phobes dans la presse polon­aise”.

Petite pré­ci­sion pour ter­min­er, à pro­pos de la réac­tion du min­istre con­tre le jour­nal­iste : Antoni Macierewicz a bien dénon­cé l’au­teur de Macierewicz et ses secrets au par­quet mil­i­taire polon­ais, mais celui-ci avait déjà, à la date de pub­li­ca­tion des arti­cles de RSF et des jour­naux français, trans­mis l’af­faire au civ­il sans engager de pour­suites devant la jus­tice mil­i­taire. Tomasz Piątek n’est donc pas, n’a pas été et ne sera pas traduit devant un tri­bunal mil­i­taire, et à ce jour il n’est même traduit devant aucun tri­bunal du tout, en dehors des pour­suites en diffama­tion qui ne vien­nent pas du min­istre, car le par­quet civ­il n’a tou­jours pas décidé s’il y avait lieu de le traduire en jus­tice. Cette his­toire de tri­bunal mil­i­taire est donc un fake news de RSF et des médias français qui en ont par­lé. Un gros fake news de plus donc, et aus­si un prix de la lib­erté de la presse qui vient con­firmer le par­ti-pris idéologique de Reporters sans fron­tières en Pologne.

Crédit pho­to : Mar­iusz Kubik via Wikimé­dia (cc)

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