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Pub­lié le 24 octobre 2018 | Éti­quettes : , ,

La Grande Librairie de François Busnel reconstruit l’Histoire de France

L’émission littéraire hebdomadaire La Grande Librairie, du 17 octobre 2018 (animée par François Busnel) était intitulée Comment écrire l’Histoire ? Sujet ayant mobilisé Busnel dans un passé récent lors de la parution de L’Histoire mondiale de la France commis par Patrick Boucheron. Analyse.

Exercices de style

Le journaliste introduit son plateau en parlant de « revisiter » l’Histoire et présente ses invités : Marc Dugain, Clara Dupont-Monot, Marcel Gauchet, Michelle Perrot et David Diop. Diop et Dupont-Monot sont romanciers, Gauchet philosophe et historien, Perrot historienne, Dugain romancier et réalisateur, ce qui permet à Busnel de parler « d’éclectisme » pour « cerner l’Histoire ». Programme : le rôle de l’historien et du romancier face à l’Histoire. Il invite les écrivains à choisir un mot parmi ceux affichés derrière lui sur un écran, mot qui leur permettrait de définir ce rôle. Dugain choisit transmission, Perrot comprendre, Gauchet enquête, Diop interpréter, Clara-Dupont Monot, ne participe pas à l’exercice.

Le point commun de ces auteurs ? Tous viennent de signer un ouvrage se rapportant à l’Histoire de France. Dupont-Monot sur Aliénor d’Aquitaine, Gauchet sur Robespierre, Dugain double casquette pour son film sur le roman de Chantal Thomas, L’échange des Princesses, se situant dans le Versailles de 1721 et son livre Intérieur jour qui est le récit de l’expérience de cette réalisation, Perrot sur Georges Sand et Diop sur les tirailleurs sénégalais durant la Grande Guerre.

Aliénor est une « couguar » moderne

Dupont-Monot ouvre le bal avec son Aliénor. Pour rapprocher le Moyen Age de Game of Thrones, affirmer qu’Aliénor d’Aquitaine est « une grande couguar » tout en évoquant l’affaire Weinstein. Elle parlera de « premier coup de com’ politique », première à « inventer le storytelling », c’est-à-dire le jeu de pouvoir autour de l’image qu’on donne de soi. Elle aura donc parfaitement répondu au souci de Busnel qui consistait à s’enquérir de la « modernité » d’Aliénor, car l’Histoire ne peut être passionnante pour les modernes, que si elle s’assimile à une vision du monde moderne, nous confortant dans la sensibilité dominante, toujours moderne.

Une carte de France est alors proposée aux spectateurs, montrant la répartition des forces entre le royaume français, le royaume Plantagenêt, celui de Richard Cœur de Lion, ce qui donne l’occasion à Busnel d’enfoncer gentiment les portes ouvertes : « Le royaume de France est petit au XIIe siècle, faible militairement et économiquement ». Il sera mentionné par Dupont-Monot que le temps médiéval accorde une grande importance à la parole donnée. Le téléspectateur en conclura lui-même que nous avons politiquement changé d’époque même si, grâce à Aliénor vue par Busnel, nous pouvons revendiquer une écriture de l’Histoire faite par « les femmes ».

Reconstruction et déconstruction

Dugain précisera que l’Histoire est « écrite par les puissants, par ceux qui sont au pouvoir au moment ou les choses se font et qu’ensuite il y a tout un travail de reconstruction à faire, « la guerre d’Algérie, l’Occupation. Au départ c’est l’idéologie qui mène souvent l’Histoire, ensuite vient le temps de dire les choses telles qu’elles sont. » Le téléspectateur ne pourra pas faire remarquer que lorsque les événements se passent, on ne peut pas encore parler d’Histoire, ni ajouter que l’idéologie dont il est question se trouve peut-être alors sur le plateau ; ni enfin arguer que l’emploi du terme de « reconstruction » suppose qu’une « déconstruction » à au préalable eu lieu.

Gauchet, lui, considère l’Histoire comme une enquête, l’envisageant avec l’attitude de celui désireux d’abolir son propre jugement afin de remettre en question ce que l’on croit acquis. « Ne jugeons pas, essayons de comprendre », avant d’affirmer que « nous sommes à la clôture d’un cycle, l’héritage de l’idée de Révolution et du projet révolutionnaire. Tout cela est derrière nous. » Abordant son sujet, nous apprendrons qu’avec Robespierre, il y a « l’introduction du despotisme démocratique », et qu’il a été le « bouc-émissaire après sa chute en 1794 ».

Sauvagerie de la civilisation européenne

Michelle Perrot, s’intéressant à Georges Sand à Nohant, précisera que la frontière entre le travail du romancier et celui de l’historien se trouve dans les preuves. À travers la figure de Georges Sand, c’est toute la condition féminine de l’époque qui est ici convoquée. Sand choquait beaucoup Balzac, quand elle considérait le mariage comme de la prostitution légale. Et quand le reste du plateau voudra en savoir plus sur la sexualité de Sand, question éminemment moderne, Perrot ne pourra que botter en touche.

David Diop , par son Frères d’âme, évoque la « sauvagerie de la civilisation » et se donne l’occasion de parler des tirailleurs sénégalais « envoyés à la boucherie par la folie des officiers français » (Busnel), sans préciser que dans les familles de tous les téléspectateurs, il se trouve sans nul doute des arrière-grands-parents tombés dans les tranchées de 14.

Un entre soi réuni par un metteur en scène ayant pris le soin, dès le début de l’émission, d’utiliser le mot « idéologie » pour questionner le fondement même de l’interprétation historique. Le fil rouge (un peu gros) : le point commun idéologique de tous ces écrivains, choisis parce qu’ils ont eux-mêmes sélectionnés (Gauchet un peu à part) des sujets en phase avec la propagande sociétale : le féminisme, la déconstruction de l’Histoire présentée comme une « reconstruction », la petitesse de la France, la domination masculine, l’assimilation des personnages et des faits aux préoccupations et intérêts de l’idéologie moderne dominante. Idéologique la Grande Librairie ? Au lecteur et au téléspectateur de répondre.

Crédit photo : capture d'écran vidéo FranceTV

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