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Ignorance ou révisionnisme ? Les approximations historiques de France Culture font réagir la Pologne

22 février 2021

Temps de lecture : 6 minutes

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Ignorance ou révisionnisme ? Les approximations historiques de France Culture font réagir la Pologne

Ignorance ou révisionnisme ? Les approximations historiques de France Culture font réagir la Pologne

« La Pologne voudrait interdire toute évocation de sa responsabilité dans les crimes commis par le Troisième Reich. Une loi punirait ceux qui utiliseraient le terme de “camps de la mort polonais”. Un déni d’État qui mène des historiens devant la justice. », expliquait France Culture dans un tweet publié le 12 février. Un tweet rapidement devenu célèbre en Pologne.

Ain­si, pour France Cul­ture, com­bat­tre l’utilisation, claire­ment inap­pro­priée du point de vue his­torique, de « camps de la mort polon­ais » pour désign­er les camps d’extermination mis en place par l’Allemagne nazie sur les ter­ri­toires annexés ou occupés cor­re­spon­dant à la Pologne d’avant-guerre serait « un déni d’État ».

La phrase est équiv­oque, mais la sug­ges­tion est si forte qu’elle a fait réa­gir non seule­ment les médias polon­ais mais égale­ment le min­istère des Affaires étrangères à Varso­vie qui a promis, par la voix d’un secré­taire d’État, une réac­tion de l’ambassade de Pologne en France.

Pour couron­ner le tout, le tweet ren­voy­ait à un épisode du « Jour­nal de l’histoire » inti­t­ulé « Des his­to­riens sur le banc des accusés » et illus­tré par une pho­to de « Dantzig, Pologne » (sic.) en avril 1939, avec des tas de dra­peaux à la croix gam­mée à l’occasion d’une vis­ite d’Adolf Hitler. Cette illus­tra­tion incon­grue a aujourd’hui été rem­placée, sans doute à la suite des protes­ta­tions, par le por­trait d’un des deux his­to­riens « sur le banc des accusés », le pro­fesseur Jan Grabows­ki, spé­cial­iste de la Shoah. En revanche, la pho­to de Dantzig con­tin­u­ait d’illustrer le tweet 6 jours après sa publication.

De 1919 à 1939, la ville libre de Dantzig était une cité-État instau­rée en ver­tu du Traité de Ver­sailles et peu­plée à 95% d’Allemands et à seule­ment 4 % de Polon­ais selon le recense­ment de 1923. La Pologne n’y con­trôlait que le port, les liaisons fer­rovi­aires extérieures et une admin­is­tra­tion postale, ce qui était cen­sé lui assur­er un accès por­tu­aire à la mer Bal­tique. S’il s’agissait pour France Cul­ture d’illustrer par cette pho­to les « com­plic­ités polon­ais­es dans l’entreprise d’extermination des Juifs d’Europe décidée par le gou­verne­ment du Troisième Reich », évo­quées plus loin dans l’article, en mon­trant l’enthousiasme des Polon­ais pour l’idéologie nazie, c’est franche­ment mal­hon­nête. Mais il est vrai qu’à part des pho­tos de groupes de Volks­deutsche accla­mant l’arrivée de la Wehrma­cht en Silésie en sep­tem­bre 1939, les jour­nal­istes de France Cul­ture auraient eu bien du mal à trou­ver de vieilles pho­tos de groupes de Polon­ais agi­tant des dra­peaux nazis.

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Quant au con­tenu de l’exposé d’Anaïs Kien dans le Jour­nal de l’histoire de France Cul­ture, il con­tient plusieurs affir­ma­tions pour le moins surprenantes.

Pour résumer l’affaire, ces « his­to­riens sur les bancs des accusés » sont deux his­to­riens polon­ais spé­cial­istes de la Shoah, les pro­fesseurs Jan Grabows­ki et Bar­bara Engelk­ing. Les deux ont été pour­suiv­is en diffama­tion par la nièce du maire aujourd’hui décédé du vil­lage de Mali­nowo, dans la région polon­aise de Pod­lachie. Dans un ouvrage his­torique inti­t­ulé « Plus loin, c’est encore la nuit », Grabows­ki et Engelk­ing ont décrit le maire Edward Mali­nows­ki comme ayant, pen­dant la guerre, causé la mort de plusieurs dizaines de Juifs en les livrant aux Alle­mands et comme ayant dépos­sédé une Juive qui était venu lui deman­der de l’aide.

La plaig­nante Filom­e­na Leszczyńs­ka vit tou­jours dans le vil­lage où son oncle, Edward Mali­nows­ki, était maire pen­dant la Sec­onde guerre mon­di­ale. Or il se trou­ve que l’Institut de la mémoire nationale polon­ais, l’IPN, a dans ses archives les dépo­si­tions recueil­lies au cours d’un procès qui s’était tenu à pro­pos de la mort du groupe de Juifs cachés dans la forêt, pour lesquels les deux his­to­riens met­taient juste­ment en cause l’oncle de la plaig­nante.  Il découle de ces dépo­si­tions qu’Edward Mali­nows­ki n’était pas à l’origine de la déla­tion qui avait coûté la vie à ce groupe de Juifs et que la Juive qu’il aurait volé avait au con­traire affir­mé après la guerre qu’il l’avait cachée dans sa grange pen­dant plusieurs semaines en lui don­nant de la nour­ri­t­ure alors qu’elle n’avait pas d’argent. Plusieurs Juifs ayant survécu à la guerre ont ain­si affir­mé avoir été aidés sans con­trepar­tie par cet Edward Mali­nows­ki et que sa bonne volon­té, qui aurait pu lui coûter la vie et celle de sa famille s’il s’était fait pren­dre, était con­nue des Juifs du voisinage.

Les deux his­to­riens ont recon­nu leur erreur au tri­bunal, affir­mant avoir été trompés par la présence dans la région de plusieurs per­son­nes por­tant le nom d’Edward Mali­nows­ki. Ils ont été con­damnés unique­ment à envoy­er une let­tre d’excuses à la plaig­nante et à cor­riger leur erreur dans les prochaines édi­tions du livre « Plus loin, c’est encore la nuit » où se trou­vent les affir­ma­tions infamantes à l’égard de l’oncle de Mme Leszczyńska.

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Voilà pour l’explication, qui est bien sûr tron­quée à l’extrême dans l’exposé de France Cul­ture.

Pour France Cul­ture, « Bar­bara Engelk­ing et Jan Grabows­ki auraient impliqué sans preuves son par­ent dans un mas­sacre de Juifs dans l’ouvrage ». On remar­quera l’utilisation du con­di­tion­nel après le ver­dict du 9 févri­er alors que, comme on peut le lire dans le Viseg­rád Post, « Le 12 jan­vi­er dernier, les pro­fesseurs Jan Grabows­ki et Bar­bara Engelk­ing avaient recon­nu devant le tri­bunal de Varso­vie qu’il y avait eu erreur de leur part et que Mme Engelk­ing, auteur du pas­sage incrim­iné, avait fusion­né sans le savoir le des­tin de deux hommes por­tant le même nom d’Edward Mali­nows­ki. Jan Grabows­ki, en tant que rédac­teur du livre, a expliqué n’avoir pas eu per­son­nelle­ment accès aux sources car ce n’était pas son rôle. »

Sur­prenante aus­si l’affirmation « Der­rière cette accu­sa­tion, c’est aus­si une poli­tique d’État qui appa­raît », alors qu’il s’agissait d’un procès au civ­il dans lequel le par­quet polon­ais n’est pas inter­venu et pour lequel la plaig­nante était soutenue par une organ­i­sa­tion privée. Il s’agissait de la Ligue con­tre la diffama­tion « Redu­ta Dobrego Imienia » qui est très active, notam­ment, dans la lutte con­tre l’utilisation infamante dans les médias inter­na­tionaux de l’expression « camps de la mort polonais ».

Pour par­ler de « poli­tique d’État », France Cul­ture fait le lien avec le con­flit qui avait éclaté en 2018 autour de l’amendement à la loi mémorielle polon­aise, quand Varso­vie avait voulu éten­dre le délit de révi­sion­nisme et de néga­tion­nisme au fait de ren­dre l’État polon­ais ou la nation polon­aise core­spon­s­able des crimes com­mis par le Troisième Reich allemand.

« Israël avait alors accusé la Pologne de vouloir “chang­er l’Histoire”. À titre d’exemple le terme “camps de la mort polon­ais” devait être pro­scrit sous peine de trois ans d’emprisonnement. », affirme de manière très approx­i­ma­tive Anaïs Kien. Car en réal­ité, si Israël avait effec­tive­ment accusé la Pologne de vouloir chang­er l’histoire, l’État d’Israël n’accepte pas non plus l’expression « camps de la mort polon­ais » défendue par France Cul­ture, con­sid­érant comme la Pologne que c’est une expres­sion men­songère. Cela a été réaf­fir­mé en 2018 dans une déc­la­ra­tion com­mune des pre­miers min­istres israélien et polon­ais qui a mis fin au con­flit autour de la loi mémorielle polon­aise et dans laque­lle on peut lire, au point 3 :

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«  Nous pen­sons qu’il existe une respon­s­abil­ité com­mune de men­er des recherch­es libres, de pro­mou­voir la com­préhen­sion et de préserv­er la mémoire de l’histoire de la Shoah. Nous avons tou­jours con­venu que l’expression “camps de concentration/de la mort polon­ais” est man­i­feste­ment erronée et réduit la respon­s­abil­ité des Alle­mands dans l’établissement de ces camps. »

Réagis­sant sur une radio polon­aise à l’émission et au tweet de France Cul­ture, Me Lech Obara, qui, à la tête de l’association Patria Nos­tra, mène le com­bat con­tre l’utilisation de cette expres­sion dans les médias inter­na­tionaux, espère même pou­voir bien­tôt pour­suiv­re les auteurs européens de ce type d’affirmation devant les tri­bunaux polon­ais, la ques­tion de la com­pé­tence de ces derniers devant être exam­inée le 23 févri­er par la Cour de Jus­tice de l’UE. France Cul­ture et Anaïs Kien n’ont qu’à bien se tenir !

Sur France Cul­ture, Anaïs Kien par­le de « vig­i­lance puni­tive très cri­tiquée mais dont s’emparent main­tenant les descen­dants des Polon­ais incrim­inés par les recherch­es les plus récentes », ajoutant que « Bar­bara Engelk­ing, citée par l’Obs, prévient que « l’objectif de ce genre de procès est de remet­tre en cause la crédi­bil­ité et la com­pé­tence des per­son­nes accusées, (…), et de provo­quer un effet dis­suasif, en l’occurrence décourager d’autres chercheurs à chercher à con­naître et à écrire la vérité sur l’Holocauste en Pologne ».

Le prob­lème, c’est que Mme Kien mélange deux sujets sans rap­port direct. Dans le cas du livre des deux his­to­riens, il y avait eu diffama­tion et la per­son­ne mise en cause étant décédée depuis longtemps, sa nièce avait logique­ment le droit de se sen­tir con­cernée et d’exiger que la vérité soit rétablie. La con­damna­tion pronon­cé par le Tri­bunal région­al de Varso­vie n’est pas bien lourde puisqu’elle ne com­prend aucune sanc­tion finan­cière ni même l’obligation de retir­er les exem­plaires de l’ouvrage déjà imprimés.

Si Mme Engelk­ing veut éviter ce genre de procès et ne veut pas que sa crédi­bil­ité et sa com­pé­tence soient mise en cause, il lui fau­dra faire preuve à l’avenir de plus de rigueur dans son tra­vail d’historienne.

N’en déplaise à Anaïs Kien et à France Cul­ture qui auraient besoin de leur côté de faire preuve de plus de rigueur dans leur tra­vail de jour­nal­istes. On a le droit de rêver…

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