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Faut-il interdire les chaînes d’information en continu ?

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9 juin 2023

Temps de lecture : 4 minutes
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Faut-il interdire les chaînes d’information en continu ?

Temps de lecture : 4 minutes

C’est la question que pose Pierre Rimbert dans les colonnes du Monde Diplomatique du mois de juin. À travers cette interrogation que l’on pourra juger provocatrice, le journaliste lance une passionnante réflexion sur l’évolution du traitement de l’actualité par les médias télévisuels et sur l’actuelle surabondance d’informations immédiates qu’il juge profondément contre-productive et même dangereuse.

5 chaînes en un jour = le contenu de l’ORTF en un mois

Con­statant qu’actuellement les cinq chaînes qui pro­duisent de l’information en con­tinu (LCI, Cnews, BFMTV, France 24 et Fran­ce­in­fo) dif­fusent à elles seules davan­tage d’actualités en une journée que jadis l’ORTF en un mois, l’auteur s’alarme de cette mas­si­fi­ca­tion qui pro­duit « un brouil­lard d’images et de paroles » peu prop­ice à l’analyse et à la réflex­ion. Pour lui, l’immédiateté, l’hyper-réactivité, l’injonction per­ma­nente à réa­gir à chaud, la « pas­sion du faits divers » et l’absence de hiérar­chi­sa­tion provo­quent chez le spec­ta­teur un phénomène de « sidéra­tion » inter­dis­ant la prise de dis­tance et la bonne com­préhen­sion des événe­ments relatés. La « cen­sure par sat­u­ra­tion » prend alors la place de la vieille et obsolète « cen­sure par pri­va­tion ». Ce sys­tème infor­matif incon­ti­nent engen­dre une « micro-société non élue de décideurs et d’experts qui tra­vail­lent plus leur maquil­lage que leurs dossiers » dont les infi­nis pal­abres déver­sés sur tous les sujets masquent des prob­lé­ma­tiques majeures au prof­it de thèmes plus anec­do­tiques, ou déjà exagéré­ment traités, accor­dant, par exem­ple, plus de place à « l’affaire Pal­made » qu’aux séismes en Turquie, ou masquant le drame du Yémen au prof­it d’une sur­ex­po­si­tion des seuls événe­ments d’Ukraine.

Le gras remplace la pénurie

En Occi­dent, dans le domaine de l’information comme dans celui de l’alimentation, le « gras » a donc rem­placé la pénurie, provo­quant un cer­tain nom­bre de psy­cho-patholo­gies. Selon l’essayiste améri­cain Alvin Tof­fler, l’empilement per­ma­nent d’informations pro­duit une forme d’angoisse qui entrave la réflex­ion. Ain­si, l’information en con­tinu se borne à pro­duire et cadr­er l’information, mais elle n’informe pas réelle­ment, sat­u­rant son audi­ence d’une avalanche d’images et de com­men­taires impos­si­bles à traiter cor­recte­ment dans un temps si court. Par ailleurs, ce sys­tème de pro­duc­tion mas­sive favorise l’endogamie et le pla­giat, cha­cun répé­tant ce que dit le con­frère et/ou con­cur­rent pour « meubler » les innom­brables heures d’antenne. Un phénomène qui se véri­fie égale­ment sur la toile où 64 % des arti­cles jour­nal­is­tiques sont des copiés-col­lés d’autres sites.

Un tel mod­èle infor­matif aliène égale­ment les jour­nal­istes eux-mêmes, réduits à un rôle de sim­ple « col­lecte » mécanique des infor­ma­tions et de dif­fu­sion qua­si-automa­tique de celles-ci, sans fil­tre ana­ly­tique ni mise en per­spec­tive. Une activ­ité qui pour­rait très bien à terme être totale­ment robo­t­isée. D’ailleurs, «l’une des prin­ci­pales pro­priétés des chaînes d’information en con­tinu est pré­cisé­ment le décalage entre le vol­ume de pro­duc­tion de la chaîne et les effec­tifs des rédac­tions ou encore les bud­gets », indi­quaient dès 2002 Dominique Mar­che­t­ti et Olivi­er Bais­née1.

Mettre fin à « l’infobésité »

Pour faire face à cette « infobésité »2 qui priv­ilégie l’émotion et le spec­tac­u­laire sur la com­préhen­sion et la réflex­ion, Pierre Rim­bert fait la propo­si­tion rad­i­cale de l’interdiction pure et sim­ple de toutes les chaînes d’information en con­tinu, et non pas seule­ment celles qui déplaisent au pou­voir parce que jugées trop « con­ser­va­tri­ces » (à savoir en l’occurrence la chaîne de Vin­cent Bol­loré CNews) comme l’avait évo­qué la min­istre de la Cul­ture Rima Abdul-Malak dans les colonnes du Monde3.

Dans cette per­spec­tive, con­statant que la mul­ti­pli­ca­tion des « sup­ports » infor­mat­ifs n’a nulle­ment per­mis d’améliorer que ce soit la plu­ral­ité ou la qual­ité de l’information, les chaînes ain­si inter­dites seraient rem­placées par un « canal pub­lic d’intérêt général » basé sur le « principe d’impartialité »4 l’obligeant, sur chaque dossier, à relay­er les dif­férents points de vue, même les plus minori­taires et les plus con­tro­ver­sés. Une propo­si­tion certes large­ment dis­cutable mais qui serait incon­testable­ment révo­lu­tion­naire au regard de l’hégémonie idéologique libérale-lib­er­taire qui règne actuelle­ment sur un monde de l’information totale­ment verrouillé.

« Com­ment ? Inter­dire des canaux d’information dans une belle et grande démoc­ra­tie comme la France ? Mais vous n’y pensez-pas ! » s’exclamera sans doute le choeur des vierges médi­a­tiques, effarouchées par un tel pro­jet. Une belle et unanime indig­na­tion qui ne man­quera pas de faire sourire, quelque peu amère­ment, les jour­nal­istes de RT et de Sput­nik5….

Notes

  • 1Dominique Mar­che­t­ti, Olivi­er Bais­née, L’é­conomie de l’in­for­ma­tion en con­tinu, revue Réseaux 2002/4 (numéro14), pages 181 à 214.
  • 2David Shenk, Data Smog:Surviving the infor­ma­tion Glut, Harp­er Collins, New Yorg 1997.
  • 3Entre­tien de la min­istre au Monde, 16 jan­vi­er 2023.
  • 4 « Fair­ness doc­trine », règle appliquée aux Etats-Unis de 1949 à 1987.
  • 5 Ces deux chaînes ont été inter­dites d’antenne par le Con­seil de l’Union Européenne en juin 2022 (voir ojim.fr/rt-france-fin-de-partie/).