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Dossier : Liberté de la presse bafouée, l’indignation sélective épargne l’Ukraine
Publié le 

26 janvier 2015

Temps de lecture : 6 minutes
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Dossier : Liberté de la presse bafouée, l’indignation sélective épargne l’Ukraine

Parmi les chefs d’État qui ont défilé pour la liberté de la presse à Paris le 11 janvier dernier, il en est un dont la présence n’a scandalisé personne et qui est pourtant à la pointe de la répression des journalistes dans son pays : Piotr Porochenko, président de l’Ukraine.

Le 11 jan­vi­er dernier, Reporters Sans Fron­tières épinglait la présence de cer­tains chefs d’État à la marche répub­li­caine qui rassem­blait plus de 2 mil­lions de per­son­nes à Paris et une quar­an­taine de chefs d’É­tat sous l’égide de François Hol­lande.

Dans un com­mu­niqué, l’or­gan­i­sa­tion s’indignait « de la présence à la “marche répub­li­caine” à Paris de dirigeants de pays dans lesquels les jour­nal­istes et les blogueurs sont sys­té­ma­tique­ment brimés, tels l’Égypte, la Russie, la Turquie, l’Algérie et les Émi­rats arabes unis ». « Il serait intolérable que des représen­tants d’États étrangers qui réduisent les jour­nal­istes au silence dans leurs pays prof­i­tent de l’émotion pour ten­ter d’améliorer leur image inter­na­tionale », con­tin­u­ait l’ONG qui con­clu­ait, un poil lyrique : « Nous ne devons pas laiss­er les pré­da­teurs de la lib­erté de la presse cracher sur les tombes de Char­lie Heb­do ».

Ces « pré­da­teurs de la lib­erté de la presse » étaient désignés : le Pre­mier Min­istre turc, les min­istres des affaires étrangères de l’É­gypte, de l’Al­gérie, des Émi­rats Arabes Unis et de la Russie, ain­si que le chef d’é­tat du Con­go. Il y avait pour­tant dans le défilé un autre chef d’É­tat d’un pays où la lib­erté de la presse est bien mal en point, où l’on tue les jour­nal­istes, où la cen­sure — jus­ti­fiée par la pro­pa­gande guer­rière — règne en maîtresse et où les cas de pres­sions physiques ou morales sur les jour­nal­istes sont légion. Il s’ag­it de Piotr Porochenko, prési­dent de l’Ukraine.

Des journalistes accusés d’atteinte à l’intégrité territoriale de l’Ukraine

Selon le rap­port de RSF pour 2014, 6 jour­nal­istes ont été tués en Ukraine au courant de l’année alors qu’ils cou­vraient la guerre civile dans l’est du pays et 33 autres y ont été enlevés. Bizarrement, le pays ne recule que d’une place dans le classe­ment des pays les plus respectueux de la lib­erté de la presse où elle est quand même, il est vrai, à la 127e place sur 180.

Si RSF se mon­tre plus empressé de dénon­cer la répres­sion des jour­nal­istes par les rebelles de Donet­sk et Lugan­sk que celle du pou­voir ukrainien, l’ONG a quand même relevé l’augmentation des per­sé­cu­tions con­tre les jour­nal­istes et l’in­for­ma­tion libre par ce même pou­voir depuis la révo­lu­tion du Maï­dan à Kiev début 2014. La chronique tenue par RSF est instruc­tive même si elle oublie mal­heureuse­ment cer­tains faits, et pas des moin­dres.

L’État ukrainien a ain­si inter­dit à près de cinquante jour­nal­istes russ­es de pénétr­er sur le ter­ri­toire ukrainien, et donc d’exercer leur droit d’informer ; il a égale­ment con­duit une perqui­si­tion au siège de la rédac­tion du prin­ci­pal jour­nal rus­so­phone ukrainien, Vesti, sus­pec­té d’« atteinte à l’intégrité ter­ri­to­ri­ale de l’Ukraine ». Ce motif per­met de fait au pou­voir ukrainien de pour­suiv­re toute per­son­ne sou­tenant les insurgés du Don­bass, y com­pris celles qui organ­ise une aide human­i­taire… Ain­si la chanteuse Iulia Chiche­ri­na, qui a don­né un con­cert à Lugan­sk, le chanteur Ios­sif Kob­zon ou encore l’ac­teur Mikhail Porechenkov ont-ils été mis en exa­m­en selon cette incrim­i­na­tion fourre-tout. Mais il y a pire. L’assem­blée nationale ukraini­enne à peine élue a en effet annon­cé étudi­er la sus­pen­sion des licences d’émis­sion pour tous les médias audio­vi­suels “détenus pour plus d’un quart par des investis­seurs russ­es”, ce qui représente les trois quarts du paysage audio­vi­suel du pays !

Quant à la chaîne télévisée Inter, elle a fail­li per­dre sa licence pour avoir sim­ple­ment dif­fusé une émis­sion tra­di­tion­nelle dans l’e­space post-sovié­tique, « Ogonëk », où se suc­cè­dent des chan­sons inter­prétées par des stars russ­es, notam­ment Iosif Kob­zon, qui fait l’ob­jet d’une mise en exa­m­en par la jus­tice ukraini­enne pour avoir don­né un con­cert dans le Don­bass et y avoir livré des médica­ments et de l’in­su­line.

Pour couron­ner le tout, un min­istère de l’In­for­ma­tion a été créé début décem­bre et est entré en fonc­tion le 19 jan­vi­er 2015 sous le nom de « min­istère de la poli­tique de l’in­for­ma­tion » qui n’augure rien de bon sur le ter­rain de la lib­erté de la presse.

Enlèvements, arrestations arbitraires, reconduites à la frontière…

Par ailleurs, depuis la révo­lu­tion de févri­er, de nom­breux jour­nal­istes russ­es ont con­nu des vicis­si­tudes en Ukraine. Deux jour­nal­istes russ­es de Life­news ont ain­si été enlevés et retenus par les forces armées ukraini­ennes du 18 au 25 mai où ils ont subi des inter­roga­toires à Kiev par les ser­vices secrets ukrainiens (SBU). Deux autres jour­nal­istes ont été retenus par le SBU du 6 au 9 juin. Le 13, un jour­nal­iste ukrainien a été tor­turé par les mil­i­taires ukrainiens. Le 16, une équipe de télévi­sion russe a été inter­pel­lée à Dne­propetro­vsk. Le 18, le rédac­teur en chef de deux médias indépen­dants de Mar­i­oupol a été enlevé par six hommes du SBU. Après une pre­mière arresta­tion en mai, le Bri­tan­nique Gra­ham Phillips, qui col­la­bore à Rus­sia Today, a été arrêté par le SBU le 22 juil­let et relâché à la fron­tière polon­aise trois jours plus tard avec une inter­dic­tion de pénétr­er sur le ter­ri­toire ukrainien durant trois ans. Du 1er au 6 août, trois jour­nal­istes de la télévi­sion Canal 112 Ukraine ont été détenus et inter­rogés avec bru­tal­ité par des sol­dats ukrainiens. Le 5 août, Andreï Ste­nine, pho­tographe de Rossiya Segod­nia dis­parais­sait. Du 24 au 26 août, deux jour­nal­istes du Télé­graphe de Crimée étaient détenus par des ultra­na­tion­al­istes de Secteur Droit en Ukraine. Le 21 août, un Français, poète, jour­nal­iste indépen­dant et cor­re­spon­dant de guerre pour la DNR était arrêté par un groupe para­mil­i­taire nation­al­iste ukrainien ; il a été libéré le 7 sep­tem­bre sans que cette arresta­tion arbi­traire, assor­tie qui plus est de mau­vais traite­ments, n’émeuve le Quai d’Or­say ou la presse française pour­tant tou­jours prête à s’indign­er pour le moin­dre man­que­ment à l’égard d’un jour­nal­iste.

Et encore cette liste ne reflète-t-elle qu’une petite part des nom­breuses exac­tions com­mis­es con­tre les jour­nal­istes durant l’année 2014 en Ukraine. Selon l’Insti­tut de l’in­for­ma­tion de masse qui com­pile les nou­velles d’a­gres­sions à l’en­con­tre des jour­nal­istes, 7 jour­nal­istes sont morts et 286 ont été agressés physique­ment en 2014 en Ukraine. Par ailleurs, il y a eu 148 cas d’ob­struc­tion avérée et 138 cas de cen­sure pure et sim­ple. Et ce sans compter évidem­ment l’au­to­cen­sure per­ma­nente à l’œuvre dans les médias ukrainiens, ni la dif­fu­sion d’« infor­ma­tions » fauss­es sous cou­vert de patri­o­tisme et de guerre totale con­tre des rebelles assim­ilés à la fig­ure arché­typ­al de « l’en­vahisseur russe ».

L’an­née 2015 ne s’an­nonce mal­heureuse­ment pas meilleure dans ce domaine : depuis le 1er jan­vi­er, il y a déjà eu selon l’in­sti­tut 8 jour­nal­istes agressés, 5 cas de répres­sion de la lib­erté d’ex­pres­sion et 3 cas de cen­sure. La sit­u­a­tion tend même à s’ag­graver dans des régions très éloignées du con­flit — notam­ment à l’ouest et au nord du pays, du fait du développe­ment de la cen­sure et de la mon­tée en puis­sance des intérêts politi­co-mafieux dans cer­taines régions du pays.

Les « oublis » de RSF

Par ailleurs, il est intéres­sant de not­er que RSF ment par omis­sion dans sa chronique. Par exem­ple, en « oubliant » d’indi­quer que le rédac­teur en chef de deux médias indépen­dants de Mar­i­upol, enlevé le 18 juin par le SBU qui avait recon­nu le détenir, a été tué. Son corps a en effet été retrou­vé à Dne­propetro­vsk mi-juil­let. Autre oubli fâcheux : le 24 mai, le pho­tographe ital­ien Andrea Rochel­li et son tra­duc­teur russe Andreï Mironov ont été tués à Sla­vian­sk. Les cir­con­stances sont pour le moins embar­ras­santes pour la « démoc­ra­tie » ukraini­enne : leur voiture, tout ce qu’il y a de civile, a été prise pour cible par les mortiers ukrainiens situés sur le mont Kara­chun, une colline tenue par les sol­dats ukrainiens qui dom­i­naient et pilon­naient alors Sla­vian­sk la rebelle, qu’ils repre­naient du reste peu de temps après. L’OCDE et l’I­tal­ie ont demandé à l’Ukraine des expli­ca­tions offi­cielles mais per­son­ne n’a pour­tant jugé utile de men­er une enquête impar­tiale sur les cir­con­stances de leur mort.

Autres oub­lis de RSF : la mort d’Ig­or Kor­neljuk, cor­re­spon­dant de la télévi­sion offi­cielle russe (VGTRK) et de son pre­neur de son Anton Vloshine. Le 17 juin, les deux hommes ont été tués par des tirs de mortiers ukrainiens à Met­allist, dans la ban­lieue de Lugan­sk qui était alors sur la ligne de front. Par ailleurs, si RSF men­tionne la dis­pari­tion d’An­dreï Ste­nine, pho­tographe de Rossiya Segod­nia, l’or­gan­i­sa­tion oublie dans sa chronique de sig­naler sa mort, ain­si que celle de deux jour­nal­istes d’un média local, ICor­pus, sur­v­enue le 6 août. L’ar­mée ukraini­enne avait alors ouvert le feu sur un con­voi de véhicules civils qui fuyaient la zone de com­bats, et où se trou­vaient les trois jour­nal­istes, dont les corps ont été retrou­vés sur place. Mal­gré le tol­lé causé par la décou­verte des corps, jamais le gou­verne­ment ukrainien n’a daigné s’ex­pli­quer, encore moins s’ex­cuser.

Après la man­i­fes­ta­tion du 11 jan­vi­er pour la lib­erté de la presse, Porochenko est ain­si ren­tré chez lui, con­tin­uer la guerre, pilon­ner à coups d’obus les grandes villes du Don­bass (30 per­son­nes sont mortes pour la seule ville de Gorlov­ka le 19 jan­vi­er), lancer son min­istère de l’In­for­ma­tion et con­tin­uer à réprimer les jour­nal­istes qui osent cri­ti­quer la rhé­torique nation­al­iste du gou­verne­ment de Kiev.

Du moment qu’ils ne sont pas vic­times des rebelles du Don­bass, les jour­nal­istes qui meurent ou sont agressés au quo­ti­di­en en Ukraine sem­blent bien seuls. Une indig­na­tion sélec­tive qui est comme une deux­ième mort pour ceux de Char­lie.

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