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[Rediffusion] Les médias allemands face à l’AfD

24 décembre 2016

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[Rediffusion] Les médias allemands face à l’AfD

24 décembre 2016

Dossier. Les médias allemands face au succès du parti Alternative für Deutschland (AfD) aux élections régionales en Mecklembourg-Poméranie Occidentale.

L’État fédéral de Meck­lem­bourg-Poméranie Occi­den­tale est sans doute l’une des régions les plus mécon­nues de la République Fédérale d’Allemagne. Peu­plée ini­tiale­ment par des tribus slaves elle a été pro­gres­sive­ment ger­man­isée dans le sil­lage du fameux Drang nach Osten (« Poussée vers l’est ») du XIème siè­cle jusqu’à la défaite des Cheva­liers Teu­toniques à Tan­nen­berg (1410). Elle a égale­ment subi une forte influ­ence scan­di­nave : les Vikings sué­dois tout proches ont sou­vent rav­agé ses côtes du VIIIème au XIème siè­cle; Gus­tave-Adolphe Vasa en a con­quis une bonne par­tie pour le compte de la Suède pen­dant la Guerre de Trente ans (Traité de West­phalie, 1648) jusqu’à ce que le « Grand Électeur » de Bran­de­bourg, Frédéric-Guil­laume von Hohen­zollern la leur reprenne en infligeant aux Sué­dois la mémorable défaite de Fehrbellin (1675). Mais cette région se dis­tingue égale­ment par une côte sableuse aux con­tours tour­men­tés d’estuaires d’un roman­tisme à couper le souf­fle, des îles touris­tiques (Rügen, Use­dom) et un arrière-pays bosselé (relief post­glaciaire) pit­toresque où alter­nent prairies, lacs et forêts d’une nature sou­vent intacte. Excep­tion faite de quelques grandes villes anci­ennes, c’est une région large­ment rurale qui n’a pas été défig­urée par la révo­lu­tion indus­trielle, par ailleurs très ouverte sur l’est de l’Europe en l’absence d’obstacles topographiques dans cette direc­tion jusqu’à l’Oural.

Cette belle endormie vient d’être le théâtre d’un événe­ment his­torique : la spec­tac­u­laire per­cée du par­ti AfD avec 20% de suf­frages lors des élec­tions régionales.

Le par­ti Alter­na­tive für Deutsch­land (AfD) est un par­ti de droite con­ser­va­teur, démoc­rate et libéral anti-islam. La presse et les médias français n’ont cessé, dans leurs com­men­taires, de par­ler de « per­cée de l’extrême-droite » lors des élec­tions bran­de­bour­geois­es et pomérani­ennes. L’article en français dans Wikipé­dia est infin­i­ment plus nuancé dans sa description :

« Con­sid­éré comme un par­ti “anti-estab­lish­ment et classé plutôt du côté de la droite con­ser­va­trice, son appar­te­nance à la ten­dance pop­uliste est dis­cutée — l’AfD rejette cette clas­si­fi­ca­tion, tout en déclarant n’être “ni de gauche ni de droite”. Il adhère en juin 2014 au groupe des Con­ser­va­teurs et réformistes européens, qu’il quitte en avril 2016 après la scis­sion de l’Alliance pour le pro­grès et le renou­veau l’an­née précédente. »

Aucun jour­nal alle­mand ne désigne l’AfD comme un par­ti d’extrême-droite. Les ter­mes util­isés sont générale­ment « recht­spop­ulis­tisch » et « kon­ser­v­a­tiv », soit « pop­uliste de droite » et « con­ser­va­teur » — un terme qui ferait plutôt référence à une par­tie du néo-con­ser­vatisme améri­cain, qui défend la démoc­ra­tie et le libéralisme.

« Cer­tains sci­en­tifiques voient dans son pro­gramme poli­tique des ten­dances pop­ulistes de droite, mais ce par­ti est majori­taire­ment con­sid­éré comme con­ser­va­teur. (Die Zeit, 05/09/2016). Les autres médias main stream (Süd­deutsche Zeitung, die Welt, Die Zeit) utilisent ce même qual­i­fi­catif dans leurs arti­cles, idem pour les médias audio­vi­suels. Le qual­i­fi­catif d’extrême-droite devrait néces­saire­ment désign­er une ten­dance poli­tique visant à instau­r­er un État fort et autori­taire, cen­tral­isé, avec abo­li­tion de la démoc­ra­tie, du plu­ral­isme poli­tique et de la lib­erté d’expression.

Alter­na­tive für Deutsch­land (AfD) défend farouche­ment la Grundge­setz, la loi fon­da­men­tale démoc­ra­tique alle­mande, net­te­ment plus démoc­ra­tique que les insti­tu­tions de la Vème République française. Le par­ti souhaite même la com­pléter en y intro­duisant des élé­ments de démoc­ra­tie directe afin de prévenir toute con­fis­ca­tion du pou­voir à l’avenir.

La même chose vaut d’ailleurs du FPÖ autrichien, de l’UDC suisse, du PVV néer­landais, du SD sué­dois, tous par­tis démoc­rates sou­verain­istes, libéraux, favor­ables au con­trôle migra­toire, hos­tiles à l’islam et pro-israéliens que les médias français évo­quent tous en per­ma­nence comme étant « d’extrême-droite ».

Les grands traits « conservateurs » et « populistes » du programme d’Alternative für Deutschland (AfD)

Le néo-conservatisme de l’AfD

Le pro­gramme économique de l’AfD présente des traits large­ment inspirés du libéralisme :
— moin­dre pro­gres­siv­ité de l’im­pôt (point 11.1),
— lim­i­ta­tion des dépens­es publiques et de la fis­cal­ité (point 11.2),
— abo­li­tion de tous les impôts sur les sociétés, la for­tune et la suc­ces­sion (point 11.3),
— restau­ra­tion du secret ban­caire (point 11.7).

« Ceci con­vient au pro­gramme économique de l’AfD, qui s’inspire de principes néolibéraux et affiche un fort scep­ti­cisme par rap­port aux inter­ven­tions de l’État dans l’économie, veut soulager les entre­pris­es, accorder davan­tage de respon­s­abil­ité aux citoyens. Süd­deutsche Zeitung, 05/09/2016. Le Süd­deutsche Zeitung est de ten­dance sociale-démocrate.

À not­er que l’AfD souhaite met­tre un terme à une poli­tique de libre-échange indif­féren­cié pour lui sub­stituer un libre-échange dif­féren­cié en fonc­tion des sit­u­a­tions et des con­di­tions struc­turelles. Le par­ti s’est par exem­ple déclaré hos­tile au TTIP/Tafta.

Le « populisme » d’AfD

Le « pop­ulisme » de l’AfD peut se déclin­er en deux volets : l’euroscep­ti­cisme et la volon­té d’instaurer une poli­tique d’immigration restric­tive, notam­ment de l’immigration musul­mane.

Le pro­gramme de l’AfD prévoit :

  • Le renon­ce­ment à l’euro ; l’AfD con­sid­ère en effet que cette mon­naie ne saurait fonc­tion­ner en l’absence d’homogénéité des struc­tures économiques et des tra­di­tions de poli­tique économique des dif­férents pays européens ; l’AfD croit à la résilience à long terme de ces phénomènes et ne croit pas à la pos­si­bil­ité d’une con­ver­gence; l’AfD prône le retour au DM et aux autres devis­es nationales ;
  • L’AfD souhaite la totale restau­ra­tion de la sou­veraineté lég­isla­tive des par­lements nationaux européens, c’est-à-dire la sub­sti­tu­tion du cen­tral­isme par un fédéral­isme inté­gral au sein de l’UE (le terme de « fédéral­isme » étant pris ici au sens pro­pre et non au sens de « cen­tral­isme » qu’il a sou­vent en France quand on par­le d’Europe). Mais cette demande est bel et bien une demande de restau­ra­tion de la démoc­ra­tie con­fisquée par Bruxelles.

« L’AfD prône la dis­so­lu­tion de la zone Euro et le retour aux mon­naies nationales comme le DM. » Die Welt 05/09/2016

L’AfD est en out­re hos­tile aux décon­struc­tions socié­tales, comme le mariage pour tous.

« Les points forts du pro­gramme de ce par­ti sont : l’exigence d’une sor­tie de l’Euro, le plaidoy­er en faveur de la famille tra­di­tion­nelle et de l’énergie nucléaire, l’exigence de davan­tage de démoc­ra­tie directe. Die Zeit, 05/09/2016

Ce pre­mier sujet sen­si­ble dans une Europe de l’ouest où les « avancées (= décon­struc­tions) socié­tales » sont cen­sées ne pou­voir être remis­es en cause, même démoc­ra­tique­ment (total­i­tarisme). Mais le véri­ta­ble tor­chon rouge est la volon­té de met­tre en place une poli­tique de lim­i­ta­tion de l’immigration, et surtout l’hostilité à l’islam.

L’AfD pense en effet que la poli­tique d’immigration alle­mande – ou plutôt son absence – est dev­enue folle. Elle exige le renon­ce­ment à la pen­sée mag­ique et religieuse, et l’adoption d’une poli­tique restric­tive et surtout rationnelle dans ce domaine.

La ques­tion de l’immigration n’a en effet jamais été une ques­tion morale, religieuse ou raciale. Toute immi­gra­tion a des con­séquences économiques et sociales qui peu­vent, selon les con­di­tions dans lesquelles elle survient, être pos­i­tives ou néga­tives, comme le démon­trent les études réal­isées par l’État alle­mand lui-même. L’AfD a tou­jours rejeté l’idéologie « antiraciste » comme étant une impos­ture et pro­pose la mise en place d’une poli­tique rationnelle de l’immigration et d’asile.

« C’est parce que nous tenons à l’État de droit que nous esti­mons que la poli­tique d’immigration doit être régle­men­tée par la loi selon des critères clairs, s’inspirant par exem­ple de ceux qui exis­tent en Aus­tralie ou au Cana­da. Ce qui est décisif, ce sont les con­nais­sances lin­guis­tiques, la for­ma­tion, les con­nais­sances pro­fes­sion­nelles et les exi­gences du marché alle­mand du tra­vail. L’AfD rejette totale­ment toute immi­gra­tion à la seule charge du sys­tème social alle­mand – y com­pris en prove­nance des pays de l’Union Européenne. » (Por­tail AfD).

Cette poli­tique ne con­siste donc pas à fer­mer les fron­tières, mais à les réguler. La dernière phrase de ce pro­gramme implique en out­re claire­ment que l’AfD veut met­tre fin aux accords de Schen­gen : la restau­ra­tion de l’État de droit sig­ni­fie celle des frontières…

Ce dis­cours touche des pans entiers de la société allemande :

« (Leif-Erik) Holm (can­di­dat de l’AfD à la prési­dence en Meck­lem­bourg-Poméranie Occi­den­tale, NDLR) l’a dit et répété : “Nous ne lais­serons pas plus longtemps les anciens par­tis con­duire notre pays à la cat­a­stro­phe” et encore “La police fédérale doit con­trôler nos fron­tières” ». Frank­furter All­ge­meine Zeitung (FAZ), 05/09/2016

On se rap­pellera ici oppor­tuné­ment de l’extraordinaire suc­cès de l’essai « Deutsch­land schafft sich ab (L’Allemagne se détru­it) » de Thi­lo Sar­razin, ven­du à des mil­lions d’exemplaires…

Et Frauke Petry – porte-parole de l’AfD depuis le 4 juil­let 2015 — marte­lant : « Plus de 90% des deman­deurs d’asile vien­nent alour­dir la charge de l’État-Prov­i­dence .

Fortes restrictions imposées à l’islam

« Un élé­ment cen­tral (de la poli­tique de l’AfD, NDLR) est con­sti­tué par le rejet général de l’islam. Cette reli­gion doit être refoulée en Alle­magne. Die Zeit, 05/09/2016

« L’AfD mène un com­bat cul­turel – pas une guerre des class­es » Süd­deutsche Zeitung (SZ), 05/09/2016

L’islam est con­sid­éré comme une reli­gion anti-démoc­ra­tique, total­i­taire, supré­ma­tiste, raciste et anti­sémite, phal­locrate et ségré­ga­tion­niste. Le fait que des indi­vidus nés musul­mans ne suiv­ent pas à la let­tre ses pré­ceptes ne change rien à son contenu.

L’AfD marche sur des œufs dans ce domaine, tant l’interdiction de la cri­tique de cette reli­gion a pro­gressé en détru­isant des pans entiers de la lib­erté d’expression et par­tant de la démoc­ra­tie. Le pro­gramme de l’AfD énonce que l’islam ne fait pas par­tie de l’Allemagne. Il affirme même que ce dernier est ver­fas­sungswidrig (con­traire à la con­sti­tu­tion), ce qui ouvre théorique­ment la porte à son inter­dic­tion. Mais comme l’AfD veut cepen­dant main­tenir la lib­erté de culte, ce par­ti se pro­pose seule­ment d’interdire entre autres les minarets, l’appel du muezzin et le voile inté­gral, veut accepter tous les musul­mans qui recon­nais­sent la con­sti­tu­tion et renon­cent à tout ce qui, dans l’islam, y est con­traire. Le par­ti ne veut donc pas inter­dire l’islam, mais se con­tenter de dis­soudre les asso­ci­a­tions reje­tant la con­sti­tu­tion et la con­struc­tion et la ges­tion de mosquées inté­gristes, tout comme les finance­ments étrangers par des pays ou des indi­vidus islamistes. Les imams doivent être for­més en Alle­magne et en allemand.

Leif-Erik Holm : « Les citoyens ne veu­lent pas que notre pays et toute l’Europe devi­en­nent petit à petit un cal­i­fat » Die Welt, 05/09/2016

Cette atti­tude vis-à-vis de l’islam con­stitue le motif de cri­tique le plus vio­lent d’un estab­lish­ment qui a renon­cé à la démoc­ra­tie et à la lib­erté d’expression dans ce domaine en con­damnant, voire en pour­suiv­ant judi­ci­aire­ment toute cri­tique du total­i­tarisme islamique.

C’est surtout l’extrême-gauche qui enfonce le clou :

« Toute com­para­i­son directe du NSDAP et de l’AfD serait certes impro­pre et anachronique. Il y a cepen­dant des par­al­lèles éton­nants : ce ne sont plus “les juifs”, mais “l’islam” qui est devenu l’ennemi fan­tas­mé des pop­ulistes de droite. 75% des par­ti­sans de l’AfD voient dans l’islam un dan­ger pour l’Allemagne, selon une analyse de (l’institut de sondage) infrat­est-dimap sur le résul­tat des élec­tions. 86% ont répon­du oui à l’affirmation “le nom­bre des migrants me fait peur . Pas moins de 100% sont d’avis que le nom­bre des migrants doit être lim­ité. Le sujet des migrants a con­sti­tué pour 54% le motif de vote en faveur de l’AfD, suivi de la jus­tice sociale avec 48% (notons que ces électeurs con­sid­èrent que ce sont des mesures libérales, et non l’intervention tous azimuts de l’État, qui sont le meilleur garant de cette dernière, NDLR). » Tageszeitung (TAZ) 05/09/2016

L’électorat de l’AfD : clivages sociaux

Cer­tains jour­naux alle­mands ont don­né de l’électorat de l’AfD une image plutôt déval­orisante : « Mas­culin, diplôme de fin d’études sec­ondaires, au chô­mage » Die Welt 05/09/2016. « 28% des électeurs de l’AfD ont un faible niveau de for­ma­tion ». TAZ 05/09/2016.

Mais une étude de l’Insti­tut der deutschen Wirtschaft (Insti­tut de l’économie alle­mande) vient quelque peu tem­pér­er ces affir­ma­tions péremp­toires : selon elle, un tiers des sym­pa­thisants de l’AfD ferait par­tie des revenus de la tranche supérieure. Seul le très libéral FDP peut s’enorgueillir de scores com­pa­ra­bles. (Süd­deutsche Zeitung (SZ) 05/09/2016). Or le FDP est le seul par­ti à affich­er une pro­gres­sion aux élec­tions régionales de Meck­lem­bourg-Poméranie Occi­den­tale à part l’AfD. Ces deux par­tis séduisent claire­ment un élec­torat de petits entre­pre­neurs, de patrons de PME, d’artisans et de pro­fes­sions libérales, qui n’ont jamais demandé une immi­gra­tion de peu­ple­ment, con­traire aux très grandes entre­pris­es qui le font pour des raisons de col­lu­sion avec le monde poli­tique – un phénomène que nous avons déjà précédem­ment évoqué.

Un sondage des électeurs de l’AfD com­mandé par le Frank­furter All­ge­meine Zeitung (FAZ) le 05/09/2016 a mon­tré que ce par­ti obte­nait les meilleurs résul­tats chez les groupes suivants :

  • hommes (26%, con­tre 17% de femmes) âgés de 30 à 44 ans,
  • issus de la société civile et de l’économie privée (indépen­dants, arti­sans, com­merçants, petits entre­pre­neurs mais aus­si tra­vailleurs du privé en général),
  • ayant une for­ma­tion faible à moyenne,
  • issus des périphéries urbaines plutôt que citadins, voire ruraux. C’est ain­si que les cir­con­scrip­tions de Vor­pom­mern-Greif­swald II, III et V – rurales et à la fron­tière polon­aise – sont majori­taire­ment tombées aux mains de l’AfD. C’est de là que provient une bonne par­tie des députés AfD. Sur la par­a­disi­aque île touris­tique d’Usedom, 9 com­munes sur 16 ont voté à plus de 40% pour l’AfD ou le NPD (extrême-droite).

Les femmes, les fonc­tion­naires, les plus jeunes et les plus vieux sont donc moins ent­hou­si­astes, mais l’AfD dépasse les 10% dans tous les groupes et n’est donc rejetée nulle part.

Il est le pre­mier par­ti des tra­vailleurs, sans toute­fois rebuter com­plète­ment les fonc­tion­naires, les diplômés d’études supérieures ni les retraités. Les chômeurs votent égale­ment pour lui, sans pour autant rejeter le libéral­isme : ce sont les obsta­cles sys­témiques à l’emploi qui doivent être élim­inés, tout doit être fait pour que les béné­fi­ci­aires du Hartz IV (sorte de « RSA » à l’Allemagne) retour­nent à l’emploi coûte que coûte.

À not­er que plus de 15% des électeurs de l’AfD sont des transfuges de l’extrême-gauche, de l’alter-mondialisme et de l’antifascisme, séduits par la volon­té de l’AfD de met­tre fin à un libre-échange indif­féren­cié pour lui sub­stituer un libre-échange dif­féren­cié en fonc­tion des sit­u­a­tions et des con­di­tions struc­turelles. Ce sont en fait les class­es moyennes qui four­nissent les gros batail­lons des électeurs de l’AfD, sans toute­fois qu’aucun autre groupe ne soit totale­ment rebuté par ce parti.

L’électorat de l’AfD : clivages géographiques

Le prin­ci­pal cli­vage poli­tique struc­turel observ­able est géo­graphique : l’AfD engrange deux fois plus de voix (autour de 20% en moyenne) dans les régions de l’est issues de l’ex-RDA qu’à l’ouest (autour de 10% en moyenne). Mais elle n’est pas sans séduire les régions du sud (Bade-Wurtem­berg, Bav­ière, autour de 15% aux dernières élections).

Les états fédérés de l’est issus de l’ex-RDA rejet­tent le poli­tique­ment cor­rect et le gauchisme idéologique, qui leur rap­pel­lent de mau­vais sou­venirs pires que ceux de l’époque nazie. Le sud alé­manique et bavarois a une forte iden­tité his­torique extrême­ment anci­enne. Les états fédérés de l’ouest sont des régions arti­fi­cielle­ment créés après la guerre, sans iden­tité forte, rav­agées dès le XIXème siè­cle par la révo­lu­tion indus­trielle, et com­prenant de fortes com­mu­nautés turques ou afro-musul­manes cour­tisées électoralement.

Le consensus politique allemand déstabilisé

La per­cée de l’AfD désta­bilise le sys­tème poli­tique alle­mand, car il ne ren­tre pas dans le con­sen­sus qui s’est instal­lé après-guerre. Cette désta­bil­i­sa­tion est durable : l’analyse des résul­tats au Meck­lem­bourg-Poméranie Occi­den­tale mon­tre en effet deux phénomènes struc­turels essentiels :

  • la spec­tac­u­laire pro­gres­sion de l’AfD s’est faite au détri­ment de tous les autres partis,
  • l’AfD est par­v­enue à mobilis­er de nom­breux absten­tion­nistes ce qui a per­mis à ce par­ti de par­ler de “grand jour pour la démoc­ra­tie” suite aux dernières élec­tions : plus de la moitié des électeurs ont voté AfD par con­vic­tion, mais tout de même 42% par rejet des par­tis traditionnels.

« L’AfD a empiété sur les plates-ban­des de tous les par­tis. C’est ce que mon­trent les don­nées col­lec­tées par le groupe de recherche sur les élec­tions man­daté par la ZDF (2nde chaîne publique alle­mande). 17% des électeurs avaient coché SPD il y a cinq ans, 16% NPD (extrême-droite), 15% CDU (chré­tiens-démoc­rates), 3% Verts et FDP. Süd­deutsche Zeitung (SZ), 05/09/2016.

L’AfD est par­venu à se met­tre en phase avec le mécon­tente­ment gran­dis­sant au sein de la société alle­mande, et ce dans un pays économique­ment dynamique, avec un taux de chô­mage mod­éré, un excé­dent com­mer­cial appré­cia­ble et un endet­te­ment pub­lic et social accept­able… c’est bel et bien le Kul­turkampf (la « guerre des civil­i­sa­tions ») qui est au cœur de la crise en Allemagne.

Leif-Erik Holm a qual­i­fié Angela Merkel de « chancelière-dic­ta­teur », et la RFA d’« auto­cratie dom­inée par des tyrans ». Des mots qui touchent les lais­sés-pour-compte et les dégoûtés de la politique…

« Il y a sûre­ment beau­coup de vacanciers à Use­dom pen­dant l’été, mais les étrangers (extra-européens) ou les deman­deurs d’asile sont raris­simes dans tout le Meck­lem­bourg-Poméranie Occi­den­tale. Pourquoi donc la ques­tion des réfugiés domine-t-elle à un tel point le débat là où ils sont absents ? […] La xéno­pho­bie fonc­tionne en effet sans étrangers, déclar­ent des experts tels que le pro­fesseur de poli­tique de Mainz Jür­gen Fal­ter : “Ces électeurs n’ont pas besoin de con­fronta­tion pour fan­tas­mer un enne­mi imag­i­naire. Il leur suf­fit de croire que celle-ci pour­rait se pro­duire”. » TAZ, 05/09/2016

Comme dans les pays d’Europe cen­trale, les län­der de l’est ne veu­lent en aucun cas subir les hor­reurs qu’ils con­sta­tent à l’ouest. Ils les prévi­en­nent donc en freinant des qua­tre fers. C’est un phénomène de sépa­ra­tion des pop­u­la­tions non-mis­ci­bles et de con­sti­tu­tion de réserves. À l’ouest, le clien­télisme oblige les poli­tiques à faire le grand écart en ménageant les électeurs musul­mans. Mais les com­mu­nautés se sépar­ent sur le ter­rain et rêvent cha­cune de deux pays diamé­trale­ment opposés.

Tout se passe par ailleurs comme si, et ce à l’instar des ten­dances con­stat­a­bles dans les pays d’Europe cen­trale, les Alle­mands de l’est regar­daient de plus en plus l’ancienne puis­sance colo­niale russe avec les yeux de Chimène : « De nom­breux par­ti­sans de l’AfD et le Front de gauche (alle­mand) font davan­tage con­fi­ance à Pou­tine qu’à Merkel » (Die Zeit, 05/09/2016) ; « La con­fi­ance en Pou­tine est supérieure de presque un tiers (30%) par­mi les sou­tiens de l’AfD à la moyenne nationale. C’est égale­ment le cas chez les électeurs de gauche (rad­i­cale) (31%). C’est ce qui ressort d’une enquête menée par l’institut de sondage For­sa com­mandé par le Zeit. » Die Zeit, 05/09/2016.

La montée de la crise politique en Allemagne

Les par­tis de l’establish­ment ont réa­gi par des mesures d’urgence à la crise à l’est. Il existe ain­si depuis 2015 des grandes coali­tions (rouge-noir, soit SPD-CDU) dans cinq états fédérés dont 4 dans l’ex-RDA : Berlin, Meck­lem­bourg-Poméranie Occi­den­tale, Saxe-Anhalt, Saxe et Sarre (Ouest). Ce type de coali­tion appa­raît dans un pays en crise, mais épris de con­sen­sus. Il con­siste néan­moins à abolir le sys­tème par­ti­san dans les faits et l’histoire mon­tre qu’elles ne sont jamais que des sit­u­a­tions tran­si­toires. Ce fut par exem­ple le cas de la célèbre Grande Coali­tion du chance­li­er Kurt-Georg Kiesinger (1966 – 1969), qui ne fit guère que mar­quer la tran­si­tion en douceur d’une dom­i­na­tion de la démoc­ra­tie chré­ti­enne (1949 – 1966) vers celle de la social-démoc­ra­tie (1969 – 1981) dans le cadre des boule­verse­ments qui ont abouti à la crise de 1968–69, en atten­dant le retour de bâton néo-con­ser­va­teur de 1981.

L’avenir reste incer­tain. L’AfD pour­rait tri­om­pher à l’est mais pas ou net­te­ment moins à l’ouest, la ques­tion du sud restant un dilemme. Une alliance de la Bav­ière et du Bade-Wurtem­berg avec les états fédérés de l’est pour­rait entraîn­er un blocage poli­tique au niveau de l’assemblée haute, le Bun­desrat (Con­seil fédéral), con­sti­tué des représen­tants des 16 régions. Un désac­cord irré­c­on­cil­i­able entre les par­tis de l’establish­ment et l’AfD entraîn­erait une crise poli­tique majeure en Alle­magne dans l’impossibilité de réalis­er le sacro-saint con­sen­sus, sachant que nul ne peut prédire l’évolution d’un CDU men­acé d’implosion interne, sans compter que nom­bre de mem­bres de la CSU bavaroise ne sont pas hos­tiles à l’AfD.

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