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Claude Chollet, président de l’OJIM, répond aux questions de l’ISSEP
Publié le 

10 août 2019

Temps de lecture : 6 minutes
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Claude Chollet, président de l’OJIM, répond aux questions de l’ISSEP

Pre­mière dif­fu­sion le 15/05/2019

Deux étudiants de l’ISSEP (Institut de sciences sociales, économiques et politiques), dirigé par Marion Maréchal à Lyon, ont posé le 16 avril 2019 cinq questions à Claude Chollet sur la naissance de l’Ojim, ses réflexions et ses projets. Nous reproduisons ici ses réponses.

Com­ment l’Ojim est-il né, à quoi cor­re­spond cet acronyme, et quels objec­tifs pour­suit-il ?

En 2012 j’avais été agacé des par­tis pris des médias au moment de l’élection prési­den­tielle et plutôt que de ron­chon­ner dans mon coin, j’ai résolu de créer un instru­ment qui per­me­t­trait de scruter l’envers du décor de la scène médi­a­tique et de not­er cer­tains de ses a pri­ori. À l’ère dig­i­tale le plus sim­ple était de créer un site inter­net que je voulais appel­er Obser­va­toire des médias. Le titre était déjà pris par un site fort médiocre mais béné­fi­ciant de l’antériorité. J’ai donc choisi OJIM Obser­va­toire des Jour­nal­istes et de l’information médi­a­tique, un titre un peu redon­dant mais facile à retenir. En 2017 nous avons gardé l’acronyme OJIM mais sommes devenus L’Observatoire du jour­nal­isme, qui donne un angle plus large.

Il n’y a pas d’information neutre, toute information est un produit transformé, mis en scène.

L’objectif est « d’informer sur ceux qui vous infor­ment ». Il n’y a pas d’information neu­tre, toute infor­ma­tion est un pro­duit trans­for­mé, mis en scène. Un fait brut qui n’est pas trans­mis n’est pas une infor­ma­tion. Ce proces­sus de trans­for­ma­tion est fait par des médi­ans, les jour­nal­istes eux-mêmes insérés dans dif­férents envi­ron­nements, poli­tique, économique, édu­catif, his­torique. On ne peut deman­der à un jour­nal­iste – ni à quiconque – d’être objec­tif, cha­cun à son his­toire, son édu­ca­tion, son milieu, la sub­jec­tiv­ité ne peut être évitée. Par con­tre le com­porte­ment du jour­nal­iste doit ten­dre à la loy­auté, à l’honnêteté vis à vis du réel.

C’est peu dire que cette exi­gence basique de loy­auté est peu répan­due en France. Je ne généralise pas, dans la règle des 20/80 il y a sûre­ment au moins 20% de jour­nal­istes loy­aux ou qui voudraient l’être. Par­mi ces 20% une par­tie voit cette loy­auté entravée par les action­naires des médias, leur hiérar­chie, la pres­sion de leurs col­lègues, une forme de pré­car­ité et la peur du qu’en dira-t-on. Les autres ron­ron­nent entre eux, dans des con­di­tions économiques var­iées, allant de la totale pré­car­ité au vedet­tari­at avec toutes les étapes inter­mé­di­aires sur le plan de leur statut financier ou sym­bol­ique. Tout ceci donne un paysage glob­al mono­col­ore, libéral lib­er­taire, avec des nuances à l’intérieur d’une même tonal­ité. Plus ou moins libéral sur le plan économique, net­te­ment plus lib­er­taire sur le plan socié­tal. Le lib­er­tarisme en ce cas devient le cache sexe d’un libéral­isme financier sans fron­tières (en dehors de celles de l’argent qui n’en con­naît que peu). Comme l’AFP et les écoles de jour­nal­isme sont dans le même moule, le pro­duit final appa­raît aplati, tou­jours dans le même sens, et où cer­tains thèmes (immi­gra­tion, insécu­rité, mul­ti­cul­tur­al­isme) ne doivent pas être abor­dés sous men­ace de mise au ban. Ou alors être traités selon des codes con­venus que nul ne peut trans­gress­er s’il veut pro­gress­er pro­fes­sion­nelle­ment ou sim­ple­ment garder son emploi. Dans ce domaine la meilleure cen­sure est tou­jours l’autocensure, sous le regard des autres. Cha­cun est sur­veil­lé et sur­veil­lant.

Com­ment « informer sur ceux qui vous infor­ment » ? Comme tout bon arti­san nous avons besoin d’outils. Tout d’abord les por­traits de jour­nal­istes, factuels, au plus près du réel. Nous ne fer­ons pas le por­trait des quelques 37000 cartes de presse, nous nous intéres­sons aux vedettes ou à ceux qui sont dans l’actualité. Un peu plus de 200 por­traits à ce jour, régulière­ment actu­al­isés. Les info­gra­phies de groupes de médias ensuite, qui pos­sède, qui dirige, qui pro­duit l’information. Une trentaine à ce jour, sou­vent util­isées dans dif­férentes écoles, avec ou sans men­tion de l’origine. Enfin de manière quo­ti­di­enne nous jetons des coups de pro­jecteur sur les manip­u­la­tions en tout genre que l’on peut observ­er aus­si bien à la radio, la télévi­sion ou dans la presse écrite. Nous sommes ain­si un aigu­il­lon pour que les médias rem­plis­sent leur mis­sion : informer et non pas comme sou­vent nous édu­quer. Nous lev­ons le rideau et jetons un coup d’œil dans les couliss­es. Et nous aler­tons sur les men­aces gran­dis­santes con­tre la lib­erté d’expression.

Quels sont les enseigne­ments à tir­er des obser­va­tions réal­isées par l’Ojim sur les médias, sur leur capac­ité à refléter l’opinion générale et à ren­dre compte des réal­ités ren­con­trées par les Français ?

Un grand nom­bre de jour­nal­istes – mais pas tous – sont en quelque sorte hors sol. Comme Raphaël Glucks­mann ou BHL ils se sen­tent plus près d’un intel­lectuel de New York ou de San Fran­cis­co que du lecteur de Limo­ges. Vivant sou­vent dans un entre soi étroit, passés par les mêmes écoles, lisant les mêmes livres, fréquen­tant les mêmes endroits, ayant les mêmes incli­na­tions poli­tiques, ils sont sor­tis du réel. Le réel résiste ? Eh bien c’est que le réel a tort ou qu’il est manip­ulé par les méchants.

Tout un pan idéologique de la société médiatique tente de se protéger du réel en marginalisant ou en éliminant ceux qui rappellent à la réalité.

La fig­ure du méchant est pro­téi­forme, pop­uliste, sou­verain­iste, tra­di­tion­al­iste, com­plo­tiste, sou­vent russe, enne­mi du libéral­isme lib­er­taire, en un mot fas­ciste. Un proces­sus moral qui per­met de s’exonérer de toute cul­pa­bil­ité, ce sont les vilains qui sont coupables. Les vilains ce sont les dia­bles mal inten­tion­nés, qui s’opposent au camp du bien, lequel exprime une sorte d’essence angélique. La mode des infox/fake news va dans ce sens. Si les peu­ples votent mal c’est qu’ils ont été trompés par le camp du mal. S’il y a un camp du mal il doit être non pas com­bat­tu mais éradiqué, c’est le sens des nom­breuses manœu­vres con­tre la lib­erté d’expression des deux dernières années. Loi de con­trôle des réseaux soci­aux en Alle­magne, copiée en France un an plus tard. Zèle des réseaux soci­aux pour abroger les « dis­cours de haine ou extrémistes ». Pro­jets déli­rants de créer des tri­bunaux spé­ci­aux stat­u­ant au pénal sans audi­ence et sans con­tra­dic­tion (rap­port Avia/Taïeb/Amellal remis à Emmanuel Macron en sep­tem­bre 2018). C’est tout un pan idéologique de la société médi­a­tique qui tente de se pro­téger du réel en mar­gin­al­isant ou en élim­i­nant ceux qui rap­pel­lent à la réal­ité.

Com­ment le monde médi­a­tique réag­it-il depuis qu’il est soumis à la con­cur­rence d’Internet ?

De trois manières dif­férentes. Il y a eu tout d’abord une sorte d’explication fourre-tout vis à vis d’internet. Si les médias ont des dif­fi­cultés c’est à cause d’internet. Ce qui est vrai sur le plan économique. Face­book et Google pom­pent entre 70 et 80% de la pub­lic­ité numérique qui rem­place la pub­lic­ité tra­di­tion­nelle. Ce qui est vrai aus­si sur le plan déon­tologique, le pub­lic ayant accès à d’autres sources d’information décou­vre cer­tains aspects du réel qui sont mal traités dans les médias dom­i­nants ou passés sous silence.

Dans un deux­ième temps c’est le pas­sage à la démon­i­sa­tion dont j’ai par­lé en répon­dant à la ques­tion précé­dente : pour que les hor­reurs pop­ulistes ne séduisent pas le bon peu­ple trompé par les infox, encadrons inter­net (Christophe Bar­bi­er a déclaré « les Chi­nois y arrivent bien »), et accen­tuons nos efforts non pour informer le pub­lic mais pour le réé­du­quer. Enfin, la pres­sion économique exis­tant, tous les médias sans excep­tion ont leur pro­longe­ment dig­i­tal ou bien investis­sent mas­sive­ment le secteur pour des raisons finan­cières qui se com­pren­nent aisé­ment. Autre con­séquence, les grands groupes se diver­si­fient : con­férences, con­grès, croisières etc.

Un jour­nal­isme indépen­dant, respectueux des règles déon­tologiques et jouant un rôle de con­tre-pou­voir vous parait-il encore pos­si­ble aujourd’hui, et sous quelles con­di­tions ?

Rien n’est impos­si­ble et une forte minorité de jour­nal­istes s’efforcent à la loy­auté et à l’honnêteté dans des con­di­tions dif­fi­ciles. Il faut com­mencer par le nerf de la guerre, sans lequel rien n’est envis­age­able. Si des aides indi­rectes (TVA réduite, tar­ifs postaux) sem­blent souhaita­bles, il faut sup­primer les aides directes dont prof­i­tent pour l’essentiel les grands groupes. À titre d’exemple, l’addition des aides 2012/2017 pour les groupes médias de Bernard Arnault, du groupe Das­sault ou de Niel/Pigasse dépasse les 200 mil­lions d’euros. Les con­tribuables finan­cent les médias des mil­liar­daires qui n’ont pas investi pour des raisons de prof­it mais pour gag­n­er de l’influence.

Les contribuables financent les médias des milliardaires qui n’ont pas investi pour des raisons de profit mais pour gagner de l’influence.

Par­al­lèle­ment, il faut diver­si­fi­er les finance­ments. Un pre­mier pas a été con­sti­tué avec le nou­veau statut de sociétés de presse coopéra­tives. Accen­tuons ce mou­ve­ment en favorisant fis­cale­ment encore plus ces entre­pris­es. On pour­rait imag­in­er qu’une par­tic­i­pa­tion sous forme de souscrip­tion ouvre droit (il pour­rait y avoir un pla­fond à fix­er) à une défis­cal­i­sa­tion sig­ni­fica­tive pour les par­ti­c­uliers (supérieure au 66% des dons aux asso­ci­a­tions) et déclenche en même temps un abon­de­ment de l’État de la même somme, ceci une fois pour toutes. Un sys­tème plus juste que l’aide à la dif­fu­sion qui ne prof­ite qu’aux plus rich­es. On créerait ain­si des médias pos­sédés par leurs lecteurs, la coopéra­tive pou­vant aus­si recevoir des action­naires indus­triels tou­jours minori­taires. Un autre chantier réside dans la trans­for­ma­tion des écoles de jour­nal­isme qui dans leur grande majorité sont des écoles de bour­rage de crâne. Il ne s’agit pas de les sup­primer mais de les met­tre en con­cur­rence.

Com­ment, selon vous, faudrait-il faire évoluer le paysage médi­a­tique français pour qu’il reflète plus fidèle­ment les opin­ions présentes dans la société française et réc­on­cili­er les Français avec leurs médias ?

Vaste pro­gramme, aurait dit le général. Les enquêtes annuelles de La Croix/Kantar indiquent que la défi­ance des français envers les médias s’accroît d’année en année. On ne chang­era pas cette sit­u­a­tion d’un coup de baguette mag­ique. Mais l’émergence de nou­veaux médias dépen­dant de leurs lecteurs et non de sub­ven­tions, et celle de nou­veaux jour­nal­istes attachés à la loy­auté et l’honnêteté per­me­t­tra peut-être de remon­ter la pente. Il y fau­dra du temps et du courage. Autant com­mencer tout de suite.

Louise et Michel, étu­di­ants de l’ISSEP

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