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Yuval Noah Harari, la nouvelle marque à la mode

15 avril 2020

Temps de lecture : 7 minutes
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Yuval Noah Harari, la nouvelle marque à la mode

Temps de lecture : 7 minutes

C’est la nouvelle coqueluche du monde intellectuel. Plus qu’un auteur, l’Israélien Harari est une marque, « Sapienship », avec sa « Public Relations Team » et son « Yuval Noah Harari International office ». Il est dans tous les médias, sa parole est d’or et les médias progressistes l’aiment. Harari, je suis partout ou le nouveau prophète .

Il est partout

Yuval Noah Harari est d’abord un phénomène édi­to­r­i­al, ouvrir son site en français, c’est d’emblée tomber sur cette cita­tion : « L’Histoire com­mença quand les humains inven­tèrent les dieux et se ter­min­era quand les humains devien­dront des dieux ». Le pro­gramme sans cesse réitéré de l’idéologie du Pro­grès — aujourd’hui pimen­tée d’un soupçon d’ultra-technologies. Best-sell­er, his­to­rien, pro­fesseur à l’université hébraïque de Jérusalem II, il inter­vient en réal­ité dans de nom­breux col­lo­ques, uni­ver­sités et pub­lie dans une myr­i­ade de médias, sous forme de textes ou d’entretiens. Ses deux pre­miers ouvrages, Sapi­ens : une brève his­toire de l’humanité et Homo Deus : une brève his­toire de l’avenir, dont les titres sont tout un pro­gramme, sont traduits dans une cinquan­taine de langues et restent en pile dans les librairies français­es plus de deux ans après leur paru­tion, comme s’ils étaient des nou­veautés permanentes.

Houba, Houba, U Ba Khin

Il ne cache aucune de ses options per­son­nelles : homo­sex­uel, ce qui lui per­met « de remet­tre en ques­tion les idées reçues », végan, libéral sur le plan économique et lib­er­taire sur le plan cul­turel, pra­ti­quant la médi­ta­tion boud­dhique Vipas­sana selon les pré­ceptes de son « maître » S.N. Goen­ka, dans la tra­di­tion d’un dénom­mé Sayagyi U Ba Khin.

Goen­ka aurait appris en Bir­manie, avant de for­mer des assis­tants-enseignants et d’ouvrir des cen­tres de médi­ta­tion partout dans le monde où il y a des bobos. Harari est le pro­to­type exem­plaire du libéral-lib­er­taire con­tem­po­rain, une star par nature de tous les médias con­venus, comme conçu à cette fin. C’est pourquoi il était pos­si­ble de le lire dans le Finan­cial Times, par exem­ple, le 20 mars 2020, déjà au sujet du coro­n­avirus, avant de voir son nom réap­pa­raître dans les médias français.

La parole de Yuval Noah Harari ? Dans Le Monde of course

Harari est une telle entre­prise qu’ayant acquis les droits du texte du Finan­cial Times le 20 mars 2020, L’Express inter­dit sa repro­duc­tion aux autres organes de presse. Il en va de même avec une tri­bune du Monde, pub­liée sous « copy­right Yuval Noah Harari » le 5 avril 2020 et titrée « Le véri­ta­ble anti­dote à l’épidémie n’est pas le repli, mais la coopéra­tion ». C’est d’ailleurs plus sou­vent dans Le Monde qu’ailleurs que Yuval Noah Harari s’exprime en France. Dans ce cas pré­cis, la tri­bune est une tra­duc­tion d’un texte juste paru dans l’hebdomadaire Time.

La tri­bune com­mence ainsi :

« Face à l’épidémie due au coro­n­avirus, beau­coup accusent la mon­di­al­i­sa­tion et pré­ten­dent que le seul moyen d’éviter que ce scé­nario se repro­duise est de démon­di­alis­er le monde. Con­stru­ire des murs, restrein­dre les voy­ages, lim­iter les échanges. Et pour­tant, si le con­fine­ment, à court terme, est essen­tiel pour frein­er l’épidémie, l’isolationnisme, à long terme, provo­querait un effon­drement de l’économie sans offrir aucune pro­tec­tion con­tre les mal­adies infec­tieuses. Au con­traire. Le véri­ta­ble anti­dote à l’épidémie n’est pas la ségré­ga­tion, mais la coopération. »

Tout est dit en quelques mots, des mots qui ressem­blent à ceux pronon­cés par le prési­dent Macron et par les autres représen­tants de la mon­di­al­i­sa­tion en France, tant de LREM, du MEDEF que de LR. Entre autres. Les mots sont ici choi­sis avec atten­tion : « con­stru­ire des murs », « restrein­dre », « lim­iter », « iso­la­tion­nisme », « effon­drement de l’économie », « ségré­ga­tion ».

Voilà qui pour­rait dés­abuser quiconque penserait que le monde d’après sera un monde où l’hyper-libéralisme mon­di­al­isé hors sol serait lim­ité : c’est le con­traire qui est annoncé.

Yuval le dit, les épidémies même pas peur

La tri­bune explique ensuite qu’il ne faudrait pas se fier aux apparences : « l’ampleur et l’impact des épidémies ont con­sid­érable­ment dimin­ué », une affir­ma­tion cen­sée être démon­trée ici par une com­para­i­son ultra rapi­de entre les grandes épidémies d’autrefois, du Moyen-Age par exem­ple, et celles de main­tenant. Harari omet tout de même de dire que la mon­di­al­i­sa­tion telle que nous la vivons est un phénomène récent et que les prin­ci­paux pro­grès sci­en­tifiques ayant per­mis de faire reculer les grandes épidémies l’ont été dans dans le cadre de fron­tières nationales et d’aires civilisationnelles.

Il omet aus­si de sig­naler que jamais l’humanité n’a été oblig­ée de se con­fin­er face à un virus qui, a pri­ori, si tout est dit, ne serait en rien com­pa­ra­ble, juste­ment, avec des mal­adies telles que la grippe espag­nole ou la peste noire. Si la mon­di­al­i­sa­tion hyper-libérale, pour­voyeuse d’inégalités économiques à toutes les échelles, de mou­ve­ments de migrants inusités dans l’histoire humaine, de déplace­ments de tra­vail inutiles et inces­sant, d’échanges de pro­duits dont la néces­sité est plus que dis­cutable, asso­ciée à l’absence de lim­ites n’est pas la cause de ce virus, son orig­ine n’étant pas encore claire, elle en a par con­tre favorisé l’expansion comme elle pour­rait aisé­ment faciliter celle d’une nou­velle grippe espagnole.

Coopération versus mondialisation

Pour Harari, la sci­ence est supérieure aux virus. Ces derniers mutent de façon aveu­gle tan­dis que nous les com­bat­tons de façon raison­née et en con­science, et ce com­bat demande des échanges. Il a en par­tie rai­son, la coopéra­tion sci­en­tifique n’est pas ici en cause et les sci­en­tifiques coopèrent très bien chaque jour sans avoir besoin de par­courir des mil­liers de kilo­mètres. Harari évoque la coopéra­tion sur tous les plans, se mon­trant bien naïf sur l’ensemble des trou­bles induits par la mon­di­al­i­sa­tion, cette dernière étant fondée sur le pré­sup­posé que l’échange con­duit au bon­heur. Ain­si : « Nous sommes habitués à penser la san­té en ter­mes nationaux, mais fournir un meilleur sys­tème de san­té aux Iraniens et aux Chi­nois aide à pro­téger aus­si les Israéliens et les Français des épidémies. Pour le virus, il n’y a aucune dif­férence entre des Iraniens, des Chi­nois, des Français et des Israéliens. Pour le virus, nous sommes tous des proies. Cette vérité toute sim­ple devrait être une évi­dence pour tous, mais mal­heureuse­ment elle échappe même à cer­tains per­son­nages par­mi les plus impor­tants de la planète. »

Maintenir le mondialisme

Mais la véri­ta­ble cible que le pro­gres­siste Harari n’avait pas encore désignée la voici : « L’humanité fait face aujourd’hui à une grave crise, pas seule­ment à cause du coro­n­avirus, mais aus­si à cause de la défi­ance que les hommes ont les uns envers les autres. Pour vain­cre une épidémie, il faut que les gens aient con­fi­ance dans les experts sci­en­tifiques, les citoyens dans les autorités publiques, et que les pays se fassent mutuelle­ment con­fi­ance. Ces dernières années, des politi­ciens irre­spon­s­ables ont délibéré­ment sapé la con­fi­ance que l’on pou­vait avoir en la sci­ence, envers les autorités publiques et dans la coopéra­tion inter­na­tionale. En con­séquence, nous faisons aujourd’hui face à cette crise sans lead­ers mon­di­aux sus­cep­ti­bles d’inspirer, d’organiser et de financer une réponse glob­ale coor­don­née. » Beau­coup de lecteurs pour­raient alors penser que la coqueluche libérale-lib­er­taire accuse, sinon la mon­di­al­i­sa­tion, du moins ses acteurs poli­tiques. Ce n’est pas le cas :

La respon­s­abil­ité de la non réac­tiv­ité coor­don­née reviendrait aux États-Unis et donc… à Don­ald Trump. Au pop­ulisme en somme. Harari le dit claire­ment : « La xéno­pho­bie, l’isolationnisme et la méfi­ance car­ac­térisent pra­tique­ment désor­mais l’ensemble du sys­tème inter­na­tion­al. ». Avec un monde qui retrou­verait de la décence com­mune, c’est-à-dire des lim­ites, la petite multi­na­tionale d’Harari « per­formerait » moins. Dif­fi­cile à envis­ager pour un libéral-lib­er­taire, quel qu’il soit, surtout quand sa petite entre­prise dis­tribue de bons div­i­den­des idéologiques.

Pho­to : cap­ture d’écran vidéo, entre­tien à Euronews, mai 2019