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Trump remonte : la campagne dans les médias américains

13 septembre 2020

Temps de lecture : 7 minutes
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Trump remonte : la campagne dans les médias américains

Alors que Donald Trump est classé définitivement du côté satanique pour les médias français de grand chemin, qu’en est-il outre-Atlantique? De notre correspondant sur place.

Jeffrey Goldberg, pétard mouillé

Com­mençons par l’écume des vagues, cet inutile qui nour­rit la dernière ligne droite de toute course prési­den­tielle : la bombe médi­a­tique, gardée en réserve le plus tard pos­si­ble pour faire le max­i­mum de dégâts lorsque l’adversaire monte dans les sondages. Ain­si de l’article de Jef­frey Gold­berg paru dans The Atlantic le 3 sep­tem­bre 2020, repris et ampli­fié le lende­main par Politi­co. Bref, Gold­berg, apparem­ment admi­ra­teur de feu le séna­teur McCain qui haïs­sait Trump, accuse Trump d’avoir annulé la vis­ite d’un cimetière en France parce que peu lui impor­tait, selon « la source », de se déplac­er pour une bande de « loosers » et de « suck­ers » (poires, gogos, cocus) à savoir les sol­dats améri­cains morts en 1918. Et Trump aurait ajouté, en colère, que les États-Unis n’auraient jamais dû inter­venir dans la pre­mière guerre mon­di­ale, s’interrogeant publique­ment : « qui étaient les bons, qui étaient les mau­vais? ».

La « nou­velle » a ensuite été reprise telle quelle par Le Monde le 6 sep­tem­bre, accolée à une autre présen­tant Trump comme con­va­in­cu qu’il y avait désor­mais un enne­mi de l’intérieur aux États-Unis. Il par­lait de la chien­lit urbaine. Le jour­nal titrait « Prési­dent Trump, an IV : l’ennemi intérieur ». Pas­sons sur le fait que ce même 6 sep­tem­bre, le par­rain de la guerre d’Irak John Bolton, pour­tant adver­saire résolu de Trump, infir­mait cette « nou­velle » dans l’émission de Martha McCal­lum sur Fox News (« j’étais là. Le voy­age au cimetière d’Aisne-Marne a été annulé à cause du mau­vais temps. L’hélicoptère ne pou­vait pas vol­er de façon sécu­ri­taire. Jamais Trump n’a insulté nos sol­dats »). Pas­sons encore sur le fait qu’à ce jour dix-neuf fonc­tion­naires ont repris la posi­tion de Bolton. Bref, Gold­berg a dû s’expliquer.

Qui est l’ennemi?

Ne pas­sons pas sur le fait que Trump, l’ancien pop­uliste devenu con­ser­va­teur, se trompe d’ennemi intérieur en piochant dans les repous­soirs éculés du social­isme ou du marx­isme oubliant que son adver­saire objec­tif est l’ultra-libéralisme cap­i­tal­iste : cela ne lui don­nera pas une vic­toire suff­isante pour absorber la manip­u­la­tion pos­si­ble de mil­lions de votes à dis­tance pro­mue par ses adver­saires, une grande par­tie des Etats ayant con­ver­ti la procé­dure excep­tion­nelle du vote par cor­re­spon­dance en procé­dure ordi­naire, automa­tique, mer­ci COVID!

Et recon­nais­sons que le Monde, déposi­taire des Écri­t­ures Saintes, a eu rai­son sans le savoir : il y a bien un enne­mi de l’intérieur aux États-Unis. Ce n’est pas Trump qui voit des enne­mis intérieurs partout, c’est le pou­voir de l’Etat pro­fond qui voit en Trump l’ennemi intérieur. Un pou­voir qui avait immé­di­ate­ment com­pris que Trump n’était pas une sim­ple anom­alie, et qu’il avait ouvert une boite de Pan­dore qui risquait de lui sur­vivre : le phénix pop­uliste.

Quant aux médias, ils ne com­pren­nent que trop bien pourquoi (ils ont fait Trump!) l’olibrius avait réus­si à s’insérer dans la choré­gra­phie bien orchestrée et respectable d’un show lucratif qui inter­vient tous les qua­tre ans, l’élection prési­den­tielle. En bons exé­cu­tants, ils ne font que leur tra­vail. On leur dit hier de pro­mou­voir (directe­ment et plus sou­vent indi­recte­ment) Trump, ils le font. On leur dit aujourd’hui de démolir Trump. Ils le font. Mais, pressen­tent-ils seule­ment que le pou­voir change, que de nou­veaux patrons appa­rais­sent, et que ces derniers finis­sent tou­jours par chang­er de servi­teurs? Les médias de grand chemin réalisent-ils qu’il pour­raient être un jour obsolètes?

Le patron du patron ?

La ques­tion n’est donc pas de savoir qui sera le nou­veau patron de la Mai­son Blanche, mais qui sera le patron du patron, l’État pro­fond ou un com­posé dif­férent.

Les médias, eux-mêmes en cours de con­cen­tra­tion finan­cière, avaient dor­mi dans le même lit que l’armée pen­dant les guer­res en Irak (on dis­ait que les médias étaient offi­cielle­ment « embed­ded ») leur enchâsse­ment, depuis Trump, s’est fixé sur l’État per­ma­nent, dit « pro­fond », lui-même enchâssé dans la caste des titans de l’après-guerre : le com­plexe mil­i­taro-indus­triel.

Pen­dant qua­tre ans les médias, troupes aux­il­i­aires, ont soutenu les divi­sions blind­ées. Autrement dit les agences de ren­seigne­ment qui espéraient met­tre un terme à l’expérience Trump selon un mod­èle bien rodé depuis l’époque Juan Perón : sor­tie d’un doc­u­ment « offi­ciel » venu de nulle part (un rap­port, un livre etc.), explo­sion médi­a­tique, out­rage général­isé, sup­port­ers ébran­lés, com­mis­sions d’enquête, limo­geage. Bref une orches­tra­tion don­nant l’apparence de la légal­ité. Durant cette phase « légale », Trump a eu droit à Muller, qui a fait dur­er l’affaire suff­isam­ment pour que Trump perde la Cham­bre des représen­tants en 2018, et donc se trou­ve empêtré dans une vraie-fausse procé­dure d’impeachment, jusqu’à son acquit­te­ment par le Sénat le 5 févri­er… après Wuhan.

Pas encore anéan­ti par la peur de mourir, le peu­ple améri­cain n’avait pas suivi, voy­ant dans ces affaires de bass­es manœu­vres du « Swamp » (le marécage de Wash­ing­ton).

Crainte du désordre

Les argu­ments du com­plexe mil­i­taro-indus­triel épuisés, il a fal­lu pass­er à la coali­tion antifas-BLM-grandes entre­pris­es de pro­duits de grande con­som­ma­tion, matérielle ou cul­turelle, tous favor­ables aux fron­tières ouvertes (ce qui explique que le Min­istre de la Jus­tice, William Barr, par­le main­tenant de remon­ter les pistes du finance­ment des désor­dres afin de déter­min­er si actes crim­inels il y a eu). L’objectif de cette phase « pseu­do-légale » (le droit de man­i­fester masquant des infrac­tions vio­lentes au code pénal) est de pro­jeter à l’égard de Trump une impres­sion de fin de règne, d’incompétence ges­tion­naire. Mais aus­si de sub­tile­ment « faire peur au bour­geois » en exerçant un chan­tage sur l’électeur : si tu votes Trump, ça va empir­er. Kamala Har­ris (can­di­date à la vice-prési­dence de Biden, très proche d’Obama) allant jusqu’à dire qu’il s’agit d’un mou­ve­ment qui doit con­tin­uer

Donc médi­a­tique­ment, on vend à la pop­u­la­tion l’image d’un prési­dent qui n’est pas clair dans sa rela­tion avec les Russ­es (on com­mence à dire que ces derniers manip­u­lent Black Lives Mat­ter, et les agences de ren­seigne­ment recom­men­cent à dire que les Russ­es veu­lent Trump cepen­dant que les chi­nois « préfèr­eraient » Biden). Un Prési­dent qui ne con­trôle pas le chaos de la rue, et qui par son com­porte­ment cli­vant provo­quera une vague révo­lu­tion­naire s’il est réélu.

Ce genre d’attaques a ten­dance à ne pas fonc­tion­ner. Car la base trumpi­enne (class­es moyennes et por­tions crois­santes du pro­lé­tari­at, blanc, noir et his­panique), a ten­dance à rester com­bat­tive… en temps nor­mal.

L’ordre sanitaire et son exploitation

Aus­si, pour faire tomber Trump, le trait de génie a été de pass­er dans « l’anormal », de l’ordre con­sti­tu­tion­nel à l’ordre san­i­taire, le bébé de l’übercapitalisme tech­nétron­ique. Donc don­ner à Trump l’occasion de se ren­dre ridicule, utilis­er la pandémie pour pani­quer la pop­u­la­tion, et « détru­ire » l’électorat trump­iste en fer­mant l’économie, donc ruinant les class­es moyennes, ne serait-ce que le temps suff­isant pour élim­in­er Trump à la prési­den­tielle. Cette stratégie visant à fab­ri­quer des électeurs mal­heureux par le fou­et de la pandémie a été d’entrée détec­tée par https://www.ojim.fr/etats-unis-tucker-carlson-le-journaliste-de-fox-news-a-suivre-ou-a-abattre-seconde-partie/ Tuck­er Carl­son. Si l’on y ajoute l’impossibilité san­i­taire de faire des ral­lyes (force de Trump), ou la préc­itée dis­tor­sion des lois sur le vote par cor­re­spon­dance (qui seront gérés par les par­tis) tout en sup­p­ri­mant un nom­bre con­sid­érable de bureaux de votes (à cause du COVID, bien sûr), la tâche de Trump se com­plique.

Trump, homme de télé-réal­ité qui com­mençait seule­ment à com­pren­dre com­ment nav­iguer dans le sys­tème wash­ing­tonien, a été giflé par la pandémie qui l’a trans­posé sans préavis en ter­ra incog­ni­ta : inter­a­gir avec les 50 Etats du pays, et avec la bureau­cratie san­i­taire.

Pour ce qui est des Etats, la sagesse poli­tique eût voulu qu’il prenne ses dis­tances avec ces derniers, se con­tentant d’être un appor­teur de ser­vices. Et surtout il lui fal­lait ven­dre aux électeurs un mes­sage sim­ple : c’est dans les Etats démoc­rates qu’il y a le plus ou de crise économique, ou de mor­tal­ité du COVID, ou de vio­lences urbaines. Électeurs de ces états, votez donc pour le change­ment, « drain the Swamp »! Son nar­cis­sisme naturel l’a poussé au con­traire à se met­tre en avant, de fac­to subis­sant le feu pour des erreurs ou fautes qu’il n’avait pas com­mis­es. Il a servi de para­ton­nerre aux Etats, et a passé son temps à réa­gir plutôt qu’à atta­quer.

Sur la bureau­cratie san­i­taire, il est tombé dans la fon­drière. il n’a jamais maitrisé le mes­sage. La sagesse eût été de créer un groupe inter­na­tion­al de réflex­ion indépen­dant, avec de vrais médecins de ter­rain plutôt que les habituelles stars d’état-major con­t­a­m­inées par les grands groupes phar­ma­ceu­tiques ou les fon­da­tions « tech­nétron­iques » qui, indépen­dam­ment de leurs biais poli­tiques, n’avaient de cesse que de pro­téger leur vivi­er de patients pour leurs mul­ti­ples essais clin­iques. D’où la méfi­ance de l’establishment à l’égard des pro­duits à usage pré­coce vieux et pas chers qui auraient pu directe­ment réduire le flux de cas graves, vivi­er des essais clin­iques.

Promesses imprudentes

Plus grave encore, Trump a accrédité et propagé la thèse selon laque­lle le virus est ter­ri­ble­ment dan­gereux et qu’il l’éradiquerait. Il a poussé sur un dépistage mas­sif alors que l’on sait qu’il faut plutôt sim­ple­ment se con­cen­tr­er sur les pop­u­la­tions à risque et les pro­téger par la dis­tan­ci­a­tion sociale ou le con­fine­ment micro-géré, tout en lais­sant tra­vailler les autres. Trump a donc con­tribué lui-même à propager la peur et à l’inconfort psy­chologique de ses pro­pres électeurs. En out­re, il fait des promess­es qua­si-inten­ables : des traite­ments et vac­cins avant son élec­tion! Il n’est pas sur­prenant que Kamala Har­ris dén­i­gre déjà le « vac­cin Trump ».

Gagnant sur le vote direct, perdant par correspondance ?

En dépit des insuff­i­sances du per­son­nage, il n’est plus exclu que Trump soit « élu » le 3 novem­bre au soir. Mais il n’est pas exclu non plus que Trump perde, quelques jours, voire quelques semaines après, avec le dépouille­ment tardif de plusieurs dizaines de mil­lions de bul­letins (vote par cor­re­spon­dance). Les deux cam­pagnes ont d’ailleurs nom­mé plusieurs cen­taines d’avocats dans cette per­spec­tive. Avec du recul, et en con­clu­sion, on con­state que le COVID-19 n’a pas détru­it Trump, qui se rétablit comme il le fit avec le « Rus­si­a­gate », mais pen­dant un temps a désori­en­té ses électeurs, qui sem­blent peu à peu se res­saisir.

Dernière obser­va­tion : en quelques mois tout a fonc­tion­né comme si le pays avait été remis à un syn­dic de fail­lite en charge de sa restruc­tura­tion selon un nou­veau mod­èle économique et social. Le COVID-19 a ain­si fait mieux que Gre­ta, et mieux qu’aucune explo­sion de bulle finan­cière ne l’aurait fait. Dev­enue san­i­taire, la grande crise économique est dev­enue accept­able, voire souhaitée par la pop­u­la­tion. Par le jeu des migra­tions, on avait déjà procédé à un trans­fert de pro­lé­tari­at. Depuis, les géants de la tech­nétron­ique ont mis le tur­bo : ils ont con­tin­ué de s’enrichir pen­dant la crise, les secteurs des PME et du petit com­merce sont vit­ri­fiès. C’est une nou­velle redis­tri­b­u­tion des cartes, l’avènement d’une nou­velle élite, ain­si que l’a pub­lié l’Institut Illi­ade dans une inter­view qui laisse à sug­gér­er que, plané­taire­ment, de nou­veaux patrons sont en train de rem­plac­er les anciens.

En refu­sant de con­tr­er le nou­v­el über­cap­i­tal­isme tech­nétron­ique qui pour­tant le cen­sure vicieuse­ment, Trump prend le risque de pass­er pour un vul­gaire con­ser­va­teur et de per­dre. Mais qui sommes-nous pour tout prédire? Rien n’est joué, à suiv­re…

Voir ici notre chronique du mois de juil­let 2020 sur l’élection prési­den­tielle améri­caine.

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