Les conquêtes d’Abu Dhabi dans l’univers médiatique occidental viennent d’essuyer un énième échec. Malgré tous les signaux de « bonne conduite » et d’allégeance qu’ils ne cessent d’envoyer à leurs alliés occidentaux, au risque de s’attirer les foudres des Arabes, il y a des domaines où les Emiratis ne passent pas.
Les Émiratis ne s’étaient pas encore remis du coup de masse qu’ils avaient reçu, fin mai dernier, avec la rupture brutale qui s’était produite entre le britannique Sky News et Sky News Arabia. Les voici qui doivent faire face à un nouveau revers.
Après avoir postulé depuis plus de deux ans pour racheter le prestigieux titre londonien The Telegraph, le groupe américano-émirati RedBird IMI (contrôlé à 75 % par l’émirati IMI) a été contraint de céder sa place à un puissant groupe allemand, Axel Springer.
La genèse
Il faut savoir que RedBird IMI avait repris la dette des anciens propriétaires britanniques, mais n’a pas pu finaliser le rachat, suite à une campagne acharnée menée par des politiques et des députés hostiles à tout investissement étranger dans la presse locale, sous prétexte que cela en influencerait les lignes éditoriales.
Ceux-ci arguaient du fait que les Émirats arabes unis, principal actionnaire du groupe, affichaient un bilan « peu glorieux » en matière de droits de l’homme et de liberté d’expression (voir notre article paru en juin 2025).
Mais ce n’est pas le cas avec les Allemands ! De guerre lasse, RedBird IMI a accepté l’offre d’Axel Springer. En moins de deux mois, ce dernier, assuré du feu vert de Londres (mais aussi de Vienne et de Dublin), a annoncé avoir bouclé l’opération, le 30 juin dernier, en versant 575 millions de livres au groupe américano-émirati.
La direction a été la première à s’en réjouir : « Le Telegraph est enfin en sécurité sous la direction ambitieuse d’Axel Springer », a écrit le quotidien londonien dans un éditorial.
Qui est Axel Springer ?
Fondé en 1946 à Berlin, Axel Springer est devenu l’un des plus puissants groupes de presse européens, avec plus de 10 000 salariés et une présence dans plus de 25 pays.
Il compte des titres emblématiques tels que le tabloïd Bild, le quotidien Die Welt, ainsi que plusieurs marques numériques internationales telles que Politico, Business Insider, Morning Brew ou encore la coentreprise polonaise avec Ringier (Fakt, Newsweek, Onet…).
Cette acquisition du Telegraph constitue l’un des plus vastes investissements de son histoire, après le rachat du site d’information américain Politico pour environ 1 milliard de dollars en 2021.
Il est à noter, par ailleurs, que le groupe allemand a devancé une offre concurrente du propriétaire du Daily Mail (DMGT), qui espérait lui aussi mettre la main sur le Telegraph avant d’être pris de court par la proposition d’Axel Springer.
Axel Springer promet d’injecter des moyens dans le développement numérique, les abonnements et l’offre événementielle du Telegraph, tout en réaffirmant la « préservation de l’indépendance éditoriale » de la rédaction.
Une crise de confiance
Cette affaire a suscité de nombreuses réactions.
Les médias émiratis se sont emparés de cet énième affront pour régler des comptes avec leurs « amis » britanniques. Minimisant la déroute des Emiratis dans cette affaire, l’incontournable Sky News Arabia s’est consolé en avançant que la vente du Telegraph par RedBird IMI au groupe allemand était, au contraire, une bonne affaire. En vendant pour 575 millions de livres, celui-ci a engrangé 75 millions de bénéfice.
Du côté de la presse proche de Doha (toujours à l’affût du moindre faux pas des frères ennemis d’Abu Dhabi), Arabi21 estime que l’échec des Émirats à acquérir le Daily Telegraph s’explique par « une forte opposition politique au Royaume-Uni ». Ce site trouve légitimes les réserves formulées par la classe politique britannique sur le choix d’un pays « dont le palmarès en matière de la liberté de la presse est des plus sombres. »
De son côté, Al-Jazzera, qui ne rate pourtant pas l’occasion de caricaturer la politique émiratie, rappelle que le nouveau propriétaire de Telegraph (et de Politico, entre autres) a récemment réuni ses journalistes pour les mettre devant un choix : « Soutenir Israël ou démissionner » ! Une allusion à une polémique récente autour de Mathias Döpfner, le PDG d’Axel Springer. Fin avril, lors d’une réunion interne tendue à Politico, des journalistes ont accusé ce dernier d’utiliser le média pour promouvoir un agenda politique personnel, notamment via ses éditoriaux très pro-israëliens et pro-américains dans le contexte des conflits au Moyen-Orient. Döpfner a répondu clairement lors de la réunion, un enregistrement audio ayant fuité : le soutien à Israël fait partie des valeurs fondamentales non négociables du groupe. Si un journaliste ne partage pas celles-ci, il devrait démissionner et travailler ailleurs.
Les journalistes du Telegraph sont prévenus.
Mussa A., correspondant de l’Ojim en zone MENA
Voir aussi : Diffusion de RT dans l’UE : l’interdiction étendue aux sites gratuits, selon la Cour de justice

