Après des mois de pourparlers, le groupe britannique Sky a décidé de rompre son contrat de coentreprise avec le controversé média émirati Sky News Arabia. Les Britanniques ne leur laissent que le nom.
L’annonce a été révélée par The Guardian le 31 mai dernier. Sky UK a décidé de mettre fin à sa participation dans Sky News Arabia, cédant à International Media Investments (IMI, structure d’investissement étatique émirati) la totalité du contrôle stratégique et opérationnel de la chaîne.
Divorce consommé
Le divorce était déjà dans l’air depuis mars 2026. The Telegraph, ainsi que d’autres sources, avaient fait écho de l’intention de Sky UK de ne pas renouveler la licence de marque à IMI. La direction du média arabe avait, alors, démenti l’information.
Tout a commencé en décembre 2025, lorsque The Telegraph a publié une enquête révélant que Sky News Arabia avait dépêché, dès novembre 2025, sa journaliste Tsabih Mubarak Khatir à El-Fasher au Soudan. Une région qui a été le théâtre d’atrocités attribuées aux Forces de soutien rapide (RSF), soutenues par les Émirats.
Le quotidien londonien a révélé que la journaliste de Sky News Arabia était mariée à un dignitaire du mouvement rebelle. D’autres sources affirment qu’il s’agirait d’Ibrahim Al-Mirghani, membre du gouvernement des RSF et ancien ministre des Télécommunications sous le régime de l’ancien président Omar el-Béchir.
Au service de la propagande de guerre
Plus accablant encore, l’envoyée spéciale de la chaîne émiratie a été filmée en train de saluer chaleureusement une officière des RSF, laquelle, dans d’anciennes vidéos, avait incité les miliciens à violer les femmes d’El-Fasher. Ces images avaient suscité l’indignation de la communauté soudanaise.
La journaliste a de surcroît été accusée, dans les reportages qu’elle a réalisés sur place, de nier des preuves de massacres commis par les forces du général Hamidti, commandant en chef des RSF. À vrai dire, la reporter ne faisait que suivre une ligne éditoriale ouvertement acquise aux thèses des insurgés soudanais.
Le journaliste soudanais indépendant Hesham Alameen nous a confirmé ces informations. Il estime que Sky News Arabia s’est « complètement discrédité » par ses couvertures « outrageusement tendancieuses » du conflit soudanais. « Après cette décision (de rupture avec le groupe britannique Sky, Ndlr.), Sky News Arabiya ne pourra plus prétendre jouer un rôle international », ajoute notre interlocuteur. Et d’enchaîner : « D’ailleurs, plus personne au Soudan ne suit cette chaîne, en dehors des adeptes du Parti démocratique unioniste », allié des miliciens du général Hamidti.
Des articles diffusés par le site de la chaîne tentent d’accréditer la thèse selon laquelle les images satellites documentant les ravages de la guerre étaient fabriquées. Or, une mission onusienne dépêchée sur les lieux dès novembre 2025 avait établi des massacres.
Après cette « razzia » médiatique émiratie, le gouvernement soudanais légitime a interdit, dès décembre 2025, à Sky News Arabia d’émettre sur son territoire. En avril 2024, plusieurs médias arabes, dont Al-Arabiya et Sky News Arabia, ont été suspendus par le ministère soudanais de la Communication, pour « manque de professionnalisme et de transparence » dans la couverture des événements qui secouaient ce pays.
« Média trottoir »
L’annonce du divorce entre les deux médias a fait les choux gras de la presse hostile aux Émirats (et à la normalisation avec Israël). « Même Sky News a lâché les Émirats ! », titre l’incontournable quotidien libanais Al-Akhbar.
Même tempo chez le site d’information Al-Adassa : « Sky se déleste de la propagande émiratie ». Ce média pro-qatari estime que la décision prise par le groupe britannique « met à nu une politique faite de blanchiment de crimes de guerre commis par les Émirats arabes unis et leurs alliés soudanais ».
Pour Emirates Leaks, site d’investigation dédié à l’actualité émiratie, cette rupture est un coup dur pour le soft power émirati qui était en pleine ascension.
Sur les réseaux sociaux, le très anti-émiratie Osama Gaweesh reproche à Sky UK de ne pas avoir révélé les causes réelles de cette rupture. L’influenceur égyptien ne va pas demain mourir pour traiter Sky News Arabia de « média trottoir ».
Mariage de raison
Lancée le 6 mai 2012 entre BSkyB (ancêtre de Sky Group) et Abu Dhabi Media Investment Corporation, aujourd’hui intégrée à IMI, Sky News Arabia obéissait dès le départ à des objectifs communs.
Pour les Émiratis : se doter d’un média pro-gouvernemental performant capable de rivaliser avec les deux principales chaînes du Golfe, Al Jazeera (Qatar) et Al Arabiya (saoudienne). Les initiateurs du projet misaient sur ce label occidental pour espérer gagner en crédibilité dans un champ médiatique saturé.
Sky News Arabia s’est vite imposée dans le paysage audiovisuel arabe. Avec ses 52,93 millions d’abonnés et de followers cumulés, cette chaîne était sur la voie de bousculer ses rivaux, mais sa rupture avec la société mère risque de freiner durablement son élan.
Dans l’univers local, Al-Jazeera demeure indétrônable avec 108,8 millions d’abonnés, talonnée par Al-Arabiya (dont le siège a été, soit dit en passant, rapatrié de Dubaï il y a quelques mois), avec 105,8 millions au total.
Derrière ce duo, la nouvelle chaîne qatarie montante AlarabyTV totalise 68 millions d’abonnés. Al Hadath, chaîne d’info en continu du groupe Al-Arabiya, présente un profil proche, avec près de 65 millions d’abonnés.
Pour le partenaire britannique, il s’agissait d’étendre son influence dans une région stratégique devenue, en quelques années, une plaque tournante du business mondial. Autre atout, qui sera simultanément son malheur : le nouveau média émirati assumait une ligne radicalement favorable à la normalisation avec Israël.
Tout marchait bien, mais les dépassements dans la région attribués au président émirati Mohammed ben Zayed (Soudan, Yémen, Libye…), puis l’éclatement de la guerre du Moyen-Orient, ont fini par démythifier ce nouvel eldorado aux yeux des faiseurs d’opinion britanniques.
L’ordre donné, pendant les frappes iraniennes de mars dernier, par les autorités de Dubaï pour faire taire les influenceurs (dont de nombreux Britanniques), a peut-être achevé de désillusionner les médias britanniques les plus optimistes.
Mussa A.
Correspondant de l’OJIM au Maghreb

