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Étienne Gernelle

5 avril 2020

Temps de lecture : 7 minutes
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Étienne Gernelle

Une créature “fogienne” au Point

« C’est le système de Franz. Il jette des gens dans un aquarium puis il regarde comment ça se passe. » Entré au Point en 2001, Étienne Gernelle est une pure expérimentation de Franz-Olivier Giesbert. Bosseur, passionné de nouvelles technologies et russophile à l’esprit d’aventure, il a la particularité d’avoir, en 2000, relié Samarkand (Ouzbékistan) à Oulan-Bator (Mongolie) en vélo. Au Point, il a également montré son endurance en gravissant les échelons jusqu’à devenir récemment le nouveau patron du troisième hebdomadaire d’information français. La suite nous dira si cette nomination « darwinienne » entraînera la survie ou la mort de ce jeune poulain « fogien ».

Né en mai 1976 à Paris, Éti­enne Ger­nelle passe sa ten­dre enfance au Togo où il va « à l’é­cole en slip » et pos­sède même une « anti­lope domes­tique ». Son père, ingénieur agronome pour la banque mon­di­ale et l’OMC et con­seiller du min­istre de l’Agriculture, meurt d’une crise car­diaque alors qu’il n’a que 12 ans. De retour en métro­pole, il y passe son ado­les­cence et y fait ses études avant de débar­quer dans le journalisme.

Formation

Pas d’é­cole de jour­nal­isme pour Ger­nelle. Passé par le lycée Saint-Jean-de-Passy, il entame ensuite des études d’é­conomie et de droit avant de se diriger vers l’In­sti­tut d’é­tudes poli­tiques de Paris, duquel il sort diplômé.

Parcours

Il débute dans le jour­nal­isme par un stage à Libéra­tion puis au Figaro, au ser­vice étranger. Il cou­vre notam­ment la sit­u­a­tion géopoli­tique du Pak­istan, agité par des guer­res tribales.

C’est avec ce CV plutôt léger qu’il entre au Point en 2001, au ser­vice économie, où il doit ren­dre compte du volet social. Décrit par ses col­lègues comme bon cama­rade, décon­neur mais surtout « bosseur incroy­able », ambitieux et intel­li­gent, il passe par les ser­vices aéro­nau­tique, défense et énergie. En 2008, alors qu’il fait part à FOG de son envie de lancer son pro­pre jour­nal, celui-ci le dis­suade en lui assur­ant qu’il va « faire fail­lite ». Quelques mois plus tard, il est nom­mé directeur adjoint de la rédac­tion, puis directeur de la rédac­tion en 2010.

En jan­vi­er 2014, pour­suiv­ant son ascen­sion, il devient à 37 ans le nou­veau patron du Point, troisième mag­a­zine d’ac­tu­al­ité français. Nom­mé directeur de la pub­li­ca­tion par Franz-Olivi­er Gies­bert, il suc­cède à ce dernier mais con­fie que « le vrai patron, c’est Franz. Je n’ai pas d’ob­jec­tif de pou­voir, je ne jouerai pas les roitelets. »

À son nou­veau poste, il sera, entre autres, chargé d’as­sur­er la tran­si­tion numérique de l’heb­do­madaire. Beau­coup d’e­spoirs reposent sur les épaules de ce jeune homme dynamique, pas­sion­né de nou­velles tech­nolo­gies, qui con­sid­ère qu’un jour­nal est avant tout une « entre­prise tech­nologique » et que le papi­er n’a d’avenir qu’en tant que « pro­duit de luxe ».

Dans un long entre­tien à Téléra­ma, Franz-Olivi­er Gies­bert avait assuré ne plus être « l’homme de la sit­u­a­tion ». « Je con­tin­uerai d’écrire des édi­tos et des arti­cles, je don­nerai un coup de main sur la Une. Mais je n’i­rai plus sys­té­ma­tique­ment aux réu­nions. Je ne ferai pas le vieux papy qui emmerde tout le monde en dis­ant ‘de mon temps…’ », avait-il ajouté, sûr de son poulain. Mal­gré tout, du côté de la rédac­tion, on con­fie déjà que, sur Ger­nelle, « l’emprise (de FOG, ndlr) est totale ».

Au cours de son man­dat, Le Point, tra­di­tion­nelle­ment con­sid­éré comme une revue cen­triste-libérale aux accents con­sen­suels, provoque le cour­roux des puis­sants. Yazid Sabeg, l’homme de réseaux algériens nom­mé com­mis­saire à l’égalité des chances par Sarkozy, porte plainte con­tre le jour­nal pour un arti­cle jugé diffam­a­toire por­tant sur son rôle dans l’élimination du rebelle ango­lais Jonas Sav­im­bi. Ce dernier obtien­dra gain de cause le 15 octo­bre 2015, à la suite de quoi Mélanie Delat­tre, auteure de l’article, et Ger­nelle doivent vers­er respec­tive­ment 1.500€ et 1.000€ au plaig­nant. Mais l’hebdomadaire n’est pas en reste.

Le 24 mai 2018, il titre « Le dic­ta­teur : Jusqu’où ira Erdo­gan » avec, en cou­ver­ture, la pho­to du prési­dent turc, Recep Tayip Erdo­gan. La une sus­cite des remous prévis­i­bles au sein de la dias­po­ra turque en France, majori­taire­ment acquise au chef de l’AKP, le jour de la paru­tion : les affich­es sont retirées de force des devan­tures des kiosques, les libraires sont pris à par­ti de façon véhé­mente alors que la rédac­tion reçoit des men­aces de mort. Sans se démon­ter, la rédac­tion récidive en octo­bre 2019 avec une cou­ver­ture encore plus offen­sive : « L’éradicateur ». Le numéro con­tient un dossier à charge sur les agisse­ments du leader turc, qui est accusé de vouloir met­tre en œuvre un net­toy­age eth­nique con­tre les Kur­des. Erdo­gan dépose plainte con­tre l’hebdomadaire le lende­main auprès du bureau du pro­cureur général d’Ankara pour « insulte à chef d’état. »

Toute­fois, les men­aces externes ne sont pas for­cé­ment les plus red­outa­bles dans un pays où la gauchi­sa­tion des esprits sem­ble avoir atteint un point de non-retour. Ain­si, la CGT, syn­di­cat qui règne sans partage sur le secteur de l’impression et de la dis­tri­b­u­tion de la presse écrite depuis la fin de la guerre, refuse de met­tre en vente en mai 2019 un numéro ayant pour titre « Salvi­ni : Le nou­v­el homme fort de l’Europe », au pré­texte que la cou­ver­ture met à l’honneur « un facho d’opérette ». Le directeur de pub­li­ca­tion s’insurge con­tre cette cen­sure sournoise dans son édi­to : « les mil­i­tants cégétistes ont opéré eux-mêmes une sélec­tion – dis­ons-le, une dis­crim­i­na­tion – entre les titres. De quel droit ? La lib­erté de la presse est-elle désor­mais à la mer­ci de la com­mis­sion de cen­sure de la CGT  ? ». Si l’islam est bien le com­mu­nisme du XXIe siè­cle, pour invers­er la cita­tion célèbre de Jules Mon­nerot, il y a fort à pari­er que les audaces édi­to­ri­ales de Ger­nelle s’amenuiseront de façon sig­ni­fica­tive dans les années qui viennent.

Télévision

Présent sur le petit écran, Éti­enne Ger­nelle inter­roge des per­son­nal­ités poli­tiques sur BFMTV. Il est égale­ment un inter­venant réguli­er sur LCI dans « LCI Matin ».

Il forme un duo avec Fab­rice Nicol­i­no, un rescapé de l’attentat con­tre la rédac­tion de Char­lie Heb­do, pen­dant une émis­sion d’On n’est pas couchés le 14 sep­tem­bre 2019, la pro­duc­tion de l’émission ayant mis en place un sys­tème de rota­tion des chroniqueurs d’une émis­sion à l’autre.

Ce qu’il gagne

Dans le por­trait que lui a con­sacré Libéra­tion, on apprend qu’É­ti­enne Ger­nelle « ne veut pas par­ler de son salaire ». Pour autant, celui-ci évoque « moins de 10 000 euros par mois ».

Publications

  • Les nou­veaux défis du Pét­role, Milan, 2006.

Il l’a dit

« Pour la première fois, un pays non européen, non chrétien, non blanc peut devenir la première puis­sance mon­di­ale. Et c’est un change­ment mérité. Quand on va dans les usines en Chine, on découvre les « héros » de cette renais­sance chi­noise. Ils se don­nent un mal de chien, ils sont vifs, ils ont faim. Nous, nous n’avons plus faim, nous sommes repus. S’ils nous passent devant, tant mieux ! J’ai tou­jours détesté cette espèce d’arrogance occi­den­tale. Je crois que l’Occident n’est pas fait pour gou­vern­er le monde ad vitam aeter­nam. », Rue Saint Guil­laume n°158, avril 2010.

« C’est le sys­tème de Franz. Il jette des gens dans un aquar­i­um puis il regarde com­ment ça se passe. », Libéra­tion, 18 mars 2014.

« J’ai une petite mon­tée de ten­sion. Je suis opti­miste, mais je ne fais pas le malin », idem.

« Pour un jour­nal­iste, devenir chef, ce n’est pas naturel. Avant, j’étais le bar­man du jour­nal. J’avais la clé d’une grande armoire pleine de bouteilles. Et plus de pou­voir qu’aujourd’hui ! », idem.

« Je vais pas com­mencer à faire le grand patron, c’est ridicule. Ils m’ont vu arriv­er il y a treize ans, j’avais les cheveux longs, j’étais bar­bu, je por­tais des cha­peaux kirghizes, et tout le monde se foutait de ma gueule », idem.

« Naturelle­ment, je ne crois pas à la théorie du com­plot. Je ne suis pas très enclin à ça », Europe 1, 20 mars 2014.

« Il faut arrêter le mas­sacre de vendeurs de jour­naux ! C’est hon­teux, c’est un vrai scan­dale. Il y a plusieurs raisons à ce mas­sacre. Tout d’abord, les grèves de Presstal­is nous ont fait énor­mé­ment de mal. Les marchands de jour­naux tra­vail­lent beau­coup, gag­nent peu et en plus on leur met des bâtons dans les roues avec ces grèves et avec la Loi Bichet qui date de 1947 et qui est cen­sée assur­er le libre accès de tous les jour­naux dans les points de ventes. Or, il y a un encom­bre­ment. Les marchands de jour­naux le racon­tent: plus de la moitié, voire les deux tiers de leurs linéaires sont encom­brés de jour­naux qu’ils ne vendent jamais. Il est impos­si­ble de vivre avec les deux tiers d’un linéaire qui ne se vend pas! Il faut assou­plir cette loi Bichet et per­me­t­tre aux marchands de jour­naux de ven­dre autre chose que de la presse. Il faut libéralis­er ce sys­tème. On ne tend pas la main pour deman­der de l’ar­gent mais il faut qu’on nous laisse tra­vailler. Il faut laiss­er vivre les marchands de jour­naux ! », Le Figaro, 27 mars 2013.

« Tous les soirs, je dors avec mon iPad. », Le Figaro, 22 avril 2010.

« Le vrai patron, c’est Franz. Je n’ai pas d’ob­jec­tif de pou­voir, je ne jouerai pas les roitelets », Straté­gies, 16 jan­vi­er 2014.

« Le Point a tou­jours cul­tivé l’im­per­ti­nence, avec des unes comme “Mess­mer doit par­tir” en 1973. C’est sou­vent Franz qui a les idées de “couv”. Il a du pif », Straté­gies, 16 jan­vi­er 2014.

« Je con­sid­ère qu’un jour­nal est une entre­prise tech­nologique. Il n’ex­iste pas d’autre option, même si le papi­er a encore un avenir, celui d’un pro­duit de luxe », Straté­gies, 16 jan­vi­er 2014.

« Erdo­gan a fait empris­on­ner de nom­breux jour­nal­istes en Turquie et pense peut-être que ses pul­sions de cen­sure peu­vent s’ex­ercer aus­si dans des pays où la presse est libre. L’hubris du maître d’Ankara con­naît vis­i­ble­ment peu de lim­ites. Il sera déçu : nous ne lâcherons rien. », Le Point, 28 novem­bre 2019.

« Quelqu’un peut-il dire à Philippe Mar­tinez que le mur de Berlin est tombé il y a presque trente ans ? », Le Point, 16 mai 2019.

Ils l’ont dit

« Il a tou­jours été super bon cama­rade, très décon­neur. A l’époque, on fai­sait sou­vent des fêtes », Patrick Bonaz­za, patron du ser­vice économique au Point, Libéra­tion, 18 mars 2014.

« Au bout de quelques années, je me suis dit “lui, il va tourn­er en rond.” Mais j’aurais jamais eu l’idée de dire à Gies­bert “le nou­veau patron est dans mon ser­vice !” C’est Gies­bert qui l’a fer­ré tout seul. », Patrick Bonaz­za, idem.

« Ces excen­tric­ités ont char­mé Gies­bert. Les deux hommes sont très com­plices », Isabelle Hanne, idem.

« Éti­enne est un bosseur incroy­able. Je n’ai tou­jours cru qu’à ça. Moi, j’ai tou­jours tra­vail­lé comme un chien », FOG, idem.

« Éti­enne Ger­nelle a un atout maître. Il con­naît bien Inter­net, con­traire­ment à son prédécesseur, et saura men­er la tran­si­tion numérique à bien », Isabelle Hanne, idem.

« Ils pensent pareil. Libéraux, pro-européens, anti­fonc­tion­naires, avec tous les clichés sur l’éducation, la san­té », un col­lab­o­ra­teur du Point à pro­pos d’É­ti­enne Ger­nelle et de FOG, idem.

« C’est un jeune garçon ambitieux, intel­li­gent, mais il a Franz dans l’oreillette en per­ma­nence. L’emprise est totale. Mais un jour, on tue le père », un jour­nal­iste du Point, idem.

« Je ne cher­chais pas un dou­ble. Je n’ai pas voulu que mon suc­cesseur soit for­maté comme moi. On s’est engueulés sur des trucs de fond »,FOG, idem.

« Éti­enne Ger­nelle a un côté ado grison­nant, fêtard con­trar­ié, regard som­bre. Il dit “truc” tout le temps et a un petit cheveu sur la langue. Il se racon­te en “élève moyen” qui n’a eu le bac que “grâce au sport” »,Isabelle Hanne, idem..

« Il se dis­tin­guait des autres, c’est clair. Pas­sion­né aus­si bien par les affaires mil­i­taires que par le Moyen-Ori­ent, s’in­téres­sant au tra­vail des autres… Aujour­d’hui encore, je con­sid­ère qu’il fait par­tie de la mai­son du grand reportage du Figaro », Pierre Rous­selin, directeur adjoint de la rédac­tion du Figaro chargé de l’in­ter­na­tion­al, Straté­gies, 16 jan­vi­er 2014.

« Lorsque je voulais pro­mou­voir quelqu’un, Jean Daniel me demandait tou­jours: “Est-il capa­ble de chang­er d’avis ?” La prin­ci­pale qual­ité d’É­ti­enne, c’est sa capac­ité à douter, sa grande adapt­abil­ité. Son absence totale d’ego, surtout. L’ego, c’est l’en­ne­mi du bon man­ag­er, et ce, dans toutes les entre­pris­es », FOG, Straté­gies, 16 jan­vi­er 2014.

« Gies­bert ajoute un peu de poivre ici et là. Mais Ger­nelle s’est imposé, sans être flo­rentin pour un rond, notam­ment par sa force de tra­vail. Il ne sup­porte pas les glan­deurs », Patrick Bonaz­za, Straté­gies, 16 jan­vi­er 2014.

« Le trait sail­lant de la per­son­nal­ité, c’est son amour de la Russie », Syl­vain Tes­son, Straté­gies, 16 jan­vi­er 2014.

Crédit pho­to : cap­ture d’écran vidéo Le Point via Youtube (DR)

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Bonjour à tous, après quelques semaines de vacances au cours desquelles nous avons sélectionné les meilleurs articles du premier semestre, nous reprenons le cours normal de nos parutions. Bonne rentrée pour certains d'entre vous, bonne fin de vacances pour les autres et bonne lecture pour tous.