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Michel Desmurget : le digital rend crétin
Publié le 

22 octobre 2019

Temps de lecture : 5 minutes
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Michel Desmurget : le digital rend crétin

Sept ans déjà, en 2012, nous vous rendions compte en du précédent ouvrage du docteur en neurosciences Michel Desmurget sur les méfaits de la télévision. Il repart au combat avec « La fabrique du crétin digital, les dangers des écrans pour nos enfants » (Seuil, 2019, 426p, 20 €). À lire et faire lire d’urgence pour ceux qui croient que le digital augmente l’homme. Nous reproduisons la critique parue le 20 octobre 2019 chez notre confrère l’Antipresse, sous la signature de l’excellent Pascal Vandenberghe. Les intertitres sont de notre rédaction.

CANNIBALE LECTEUR de Pascal Vandenberghe

LES DOSSIERS (À CHARGE) DE L’ÉCRAN

Que n’a‑t-on pas déjà enten­du qui nous vante les mérites et bien­faits des écrans de toute sorte! De la télévi­sion au smart­phone, en pas­sant par les jeux vidéo et autres tablettes, la pro­pa­gande bat son plein, quitte à ignor­er délibéré­ment les très nom­breuses études qui prou­vent la nui­sance des écrans, en par­ti­c­uli­er chez les enfants et les jeunes, pre­mières cibles — et vic­times — de ce fléau. On voudrait fab­ri­quer une généra­tion de crétins qu’on ne s’y prendrait pas autrement !

Expéri­ence vécue, que les lecteurs de cette chronique ont sans doute déjà con­nue aus­si: au restau­rant une famille avec des enfants en bas âge. Pour que les par­ents aient « la paix », les enfants (de deux à quinze ans) passent tout le temps du repas rivés à leur écran. Il est vrai qu’outre la tran­quil­lité dont ils béné­fi­cient de la sorte, les par­ents n’ont bien sou­vent aucune rai­son de croire que ce temps passé devant un écran nuira au développe­ment et à la san­té de leurs enfants : les médias, les pseu­do « spé­cial­istes » et « experts » auto­proclamés font tout pour les ras­sur­er, allant même jusqu’à leur faire croire que leurs enfants — les soi-dis­ant dig­i­tal natives — dévelop­per­ont ain­si de nou­velles « com­pé­tences » dont ils seraient eux-mêmes dépourvus. Ain­si, ô mir­a­cle du numérique, le cerveau humain, qui jusque-là met­tait des dizaines de mil­liers d’années pour se mod­i­fi­er, se ver­rait en une seule généra­tion fon­da­men­tale­ment trans­for­mé. En mieux, naturelle­ment : plus rapi­des, plus réac­t­ifs, plus, plus, plus…

Où le plus se transforme en moins

Il était temps qu’une syn­thèse rigoureuse vienne, d’un côté démen­tir les men­songes éhon­tés dont on nous bas­sine, de l’autre présen­ter les résul­tats des très nom­breuses études sci­en­tifiques inter­na­tionales à grande échelle qui démon­trent les indis­cuta­bles et cat­a­strophiques dégâts que provoque l’usage des écrans pour le développe­ment de cerveaux pas encore for­més. C’est chose faite grâce à la récente paru­tion de La fab­rique du crétin dig­i­tal (1), de Michel Desmur­get. Doc­teur en neu­ro­sciences et directeur de recherch­es à l’Inserm, Michel Desmur­get n’en est pas à son coup d’essai dans la démys­ti­fi­ca­tion: avant d’élargir son champ d’étude aux écrans en général, il avait déjà décrit les nui­sances de la télévi­sion sur les enfants dans TV lobot­o­mie (2) il y a quelques années.

2400 heures par an devant un écran pour un lycéen

Le con­stat qu’il dresse dans ce nou­veau livre est effarant. D’abord sur les heures passées en moyenne chaque jour devant un écran par les enfants des pays occi­den­taux: près de 3 heures dès deux ans, 4h45 de 8 à 12 ans et près de 6h45 entre 13 et 18 ans ! Ensuite sur les con­séquences de cette « assiduité numérique » : « sur la san­té (obésité, développe­ment car­dio-vas­cu­laire, espérance de vie réduite…), sur le com­porte­ment (agres­siv­ité, dépres­sion, con­duites à risque…) et sur les capac­ités intel­lectuelles (lan­gage, con­cen­tra­tion, mémori­sa­tion…) »

Il n’y a pas d’enfant mutant

L’auteur com­mence par démon­ter le mythe de «l’enfant mutant» et la légende des dig­i­tal natives. Cette intro­duc­tion révèle déjà à quel point les médias sont au ser­vice de leurs annon­ceurs pub­lic­i­taires, fab­ri­quant de la réas­sur­ance, voire de la con­tre-infor­ma­tion pour endormir le pékin. Les enfants sont les prin­ci­paux influ­enceurs des achats de leurs par­ents. Capter cette « clien­tèle » est donc fon­da­men­tal pour les mar­ques, dans tous les domaines. Et cela passe par la pub­lic­ité sur les écrans. Desmur­get passe ensuite au crible les pro­pos des pré­ten­dus « experts » (jour­nal­istes, chercheurs, insti­tu­tions) et leur méth­ode du cher­ry-pick­ing, expres­sion anglo-sax­onne inspirée d’un com­porte­ment nor­mal de con­som­ma­teur : devant l’étal, on choisit les plus belles ceris­es. En d’autres ter­mes, ces « experts » ne reti­en­nent des études sci­en­tifiques que les élé­ments qui les arrangent. Autre méth­ode de manip­u­la­tion: les études « boi­teuses », icon­o­clastes, sou­vent com­mandées et/ou financées par les mar­ques, qui vien­nent con­tredire toutes les autres études sur un sujet, et qui sont brandies comme des vérités.

Après cette pre­mière par­tie qui nous per­met de com­pren­dre com­ment, sur quelles bases et avec quelles méth­odes la pro­pa­gande se déploie(3), la sec­onde par­tie est con­sacrée aux con­séquences tous azimuts de cet usage des écrans sur les enfants, sché­mas et preuves à l’appui. Par­faite­ment doc­u­men­té, avec près de qua­tre-vingts pages de notes de ren­voi bib­li­ographiques, Desmur­get valide tous ses pro­pos et con­clu­sions par les études qu’il a con­sultées et sur lesquelles il s’appuie. Les sché­mas qui illus­trent les résul­tats de cer­taines études sont cri­ants et sans appel.

Sept règles contre la lobotomisation

Pour ter­min­er, Desmur­get pro­pose sept « règles d’or » pour éviter la lobot­o­mi­sa­tion de nos chères petites têtes blondes : pas d’écran du tout (quel qu’il soit) avant six ans ; après six ans: pas plus de trente min­utes à une heure ; pas d’écran dans la cham­bre d’un enfant ; pas de con­tenus inadap­tés ; pas le matin avant l’école ; pas le soir avant de dormir ; un seul écran à la fois (pas de tablette à la main pen­dant que la télé est allumée). Et vous ne serez pas sur­pris si l’auteur clame haut et fort que la lec­ture de livres papi­er, à l’inverse de tous ces écrans, favorise le développe­ment du cerveau des enfants (et acces­soire­ment ne rend pas obèse et ne nuit pas au som­meil d’un enfant). Et con­state aus­si — mais c’est une telle évi­dence ! — que toutes ses péri­odes d’écran se font au détri­ment de la rela­tion par­ent-enfant qui est déter­mi­nante dans l’équilibre et le bien-être d’un enfant.

Enten­dons-nous bien : Desmur­get par­le d’abord de con­som­ma­tion récréa­tive du numérique, c’est-à-dire inutile et super­flue, sans remet­tre en ques­tion l’indispensable util­i­sa­tion des écrans à laque­lle nous sommes soumis pro­fes­sion­nelle­ment. Mais sans épargn­er pour autant par une verte cri­tique l’entrée du numérique à l’école — les dégâts sur le cerveau des enfants sont les mêmes, quel que soit l’usage —, dont l’un des objec­tifs, sous le fal­lac­i­eux pré­texte de « mod­erni­sa­tion », est plus basse­ment de pou­voir rem­plac­er des pro­fesseurs for­més pour cela par des « accom­pa­g­na­teurs », moins for­més, mais aus­si moins bien payés. Avec des résul­tats qui sont à l’inverse de l’objectif « péd­a­gogique » : en 2015, l’étude PISA de l’OCDE mon­trait que les pays qui ont le plus investi en équipements infor­ma­tiques (nom­bre d’ordinateurs par étu­di­ant) sont ceux qui ont vu les per­for­mances de leurs élèves baiss­er le plus sévère­ment en math­é­ma­tiques, lec­ture et sci­ences entre 2003 et 2012. Ce qui tend à mon­tr­er que l’utilisation des out­ils infor­ma­tiques en lieu et place des méth­odes d’enseignement tra­di­tion­nelles est un désas­tre à tous égards. C’est donc un livre que devraient lire non seule­ment tous les par­ents, mais aus­si les respon­s­ables de l’instruction publique.

Si je partage le con­stat de l’auteur, qui estime que «ce que nous faisons subir à nos enfants est inex­cus­able [et que] jamais sans doute, dans l’histoire de l’humanité, une telle expéri­ence de décérébra­tion n’avait été con­duite à aus­si grande échelle», je suis moins opti­miste que lui qui, dans son épi­logue, voit une «lueur d’espoir» dans un début de prise de con­science chez les pro­fes­sion­nels de l’enfance. Dans ce domaine comme dans d’autres, les moyens et les méth­odes de la pro­pa­gande font preuve de «créa­tiv­ité» et dis­posent de ressources phénomé­nales, surtout quand «décérébra­tion» rime avec busi­ness, avec en prime la béné­dic­tion des États. Con­tre la puis­sance des acteurs du numérique et des mar­ques qui s’appuient sur eux pour pro­mou­voir leurs pro­duits, qui se chiffre en cen­taines de mil­liards de dol­lars, le com­bat est loin d’être gag­né !

Notes

  1. Michel Desmur­get, La fab­rique du crétin dig­i­tal. Les dan­gers des écrans pour nos enfants (Le Seuil, 2019).
  2. Michel Desmur­get, TV lobot­o­mie. La vérité sci­en­tifique sur les effets de la télévi­sion. (Max Milo, 2012, J’ai Lu, coll. « J’ai lu doc­u­ment », 2013)
  3. Sa démon­stra­tion et ses expli­ca­tions sont d’ailleurs une espèce de « petit manuel de dépro­pa­gan­di­s­a­tion » util­is­able dans bien d’autres domaines.

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