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Chesterton et le clergé médiatique

18 octobre 2020

Temps de lecture : 5 minutes
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Chesterton et le clergé médiatique

Gilbert Keith Chesterton (1874–1936) a écrit en août 1901 (The Speaker) une acerbe description de la presse de son temps. Remplacez la guerre des Boers par le Covid, l’élection présidentielle américaine ou la Syrie et voyez si le texte a vieilli. Nous empruntons la traduction à Slobodan Despot sur le site Antipresse qui fourmille d’observations utiles et coruscantes. Les intertitres sont de notre rédaction.

K. Chesterton : Les nouveaux prêtres

Par­mi les dif­férents réc­its con­tra­dic­toires de la guerre sud-africaine (NDR la sec­onde guerre des Boers 1899/1902), réc­its qui, dans leur dis­par­ité, seront prob­a­ble­ment con­sid­érés par les his­to­riens comme les descrip­tions de plusieurs événe­ments his­toriques dif­férents, il y a une ver­sion des faits sur laque­lle, aus­si sim­ple soit-elle, il sem­ble que per­son­ne n’ait per­cuté. Il s’agit cer­taine­ment d’une théorie nou­velle et pour­tant tout à fait raisonnable et défend­able selon laque­lle il n’y a pas de guerre du tout en Afrique du Sud. Après tout, il pour­rait s’agir d’une vaste légende inven­tée par une con­spir­a­tion unanime de jour­nal­istes. Lord Kitch­en­er pour­rait en fait rôder dans Lon­dres, déguisé avec une paire de fauss­es mous­tach­es. Il se peut que ce ne soient pas les Boers qui soient à Sainte-Hélène, mais les Bri­tan­niques, à l’abri des regards jusqu’à ce que la péri­ode d’une guerre de con­quête nor­male soit ter­minée. Les quelques généraux qui se trou­vent dans le secret ont peut-être été con­va­in­cus par le gou­verne­ment qu’il est néces­saire de plan­i­fi­er de grands événe­ments afin d’inspirer aux dif­férentes branch­es de l’Empire le sen­ti­ment de son unité. Si nous sup­posons (la sup­po­si­tion est en effet osée) qu’il existe un con­ti­nent appelé Afrique ou un peu­ple appelé Boers, n’est-il pas ten­able que ces burghers irré­c­on­cil­i­ables ne soient rien d’autre qu’un ensem­ble de jeunes députés con­ser­va­teurs cour­tois qui ont sac­ri­fié quelques mois de leurs loisirs à une grande néces­sité patri­o­tique et au goût du sport? Le général De Wet pour­rait bien, après tout, s’avérer être Lord Hugh Cecil vivant une dou­ble vie d’une ubiq­ui­té sin­gulière entre la cam­brousse et la Cham­bre des Com­munes. En tout cas, il n’est pas très dif­fi­cile de con­cevoir que tout ce drame que nous dévorons nuit et jour puisse être un for­mi­da­ble mythe jour­nal­is­tique. Lorsqu’ils vont jusqu’à nous affab­uler des batailles entières (comme ils l’ont fait récem­ment), il n’est pas si dif­fi­cile de croire que les jour­nal­istes pour­raient car­ré­ment inven­ter des guer­res.

Très peu d’entre nous, je crois et j’espère, accepteraient le point de vue sug­géré ci-dessus comme étant le moins du monde vraisem­blable, mais lorsque nous en vien­drons à nous deman­der logique­ment pourquoi cela ne serait pas vrai et sur quel fonde­ment repose notre con­vic­tion de l’existence d’une guerre, nous risquons de ne pas trou­ver à l’appui de cette con­vic­tion un très grand nom­bre de raisons irréfuta­bles.

Pouvoir des journalistes

Les jour­nal­istes, aus­si loin que porte le regard, tien­nent tout entre leurs mains. S’ils choi­sis­saient d’annoncer que la France vient de devenir un régime despo­tique sous l’autocratie bien­veil­lante de M. Stead, que le chanoine Mac­Coll s’est con­ver­ti au con­fu­cian­isme et qu’il est devenu un Box­er, que le tsar de Russie a abdiqué parce qu’il était anar­chiste, ou que la Sicile a soudaine­ment som­bré dans la mer, je ne vois pas, pour peu que la cor­po­ra­tion soit unanime, ce que nous pour­rions faire d’autre que de les croire. Par con­séquent, il est à tout le moins amu­sant de penser que tous les grands événe­ments qui ont sec­oué l’Europe ces dernières années ne sont peut-être que des pro­duits de l’imagination, que le Con­grès de la paix n’aura peut-être été qu’une réu­nion cen­sée avoir eu lieu entre dif­férentes nations cen­sées exis­ter, ou que le roi Hum­bert d’Italie est tou­jours vif et jovial, dans la mesure où la jovi­al­ité est com­pat­i­ble avec une cer­taine dose de doute quant à la présence réelle de cha­cun sur cette terre.

Les nouveaux prêtres

Nous arrivons ain­si à une con­clu­sion qui est en soi assez remar­quable. Les jour­nal­istes sem­blent être, dans un sens presque lit­téral, les prêtres du monde mod­erne. Ils ne sont peut-être pas à la hau­teur de l’énorme respon­s­abil­ité qui a été con­fiée à Pierre, mais on peut au moins dire que tout ce qu’ils lient sur cette terre est lié sur terre, et que tout ce qu’ils délient sur cette terre est délié sur terre. Ils ont essen­tielle­ment et absol­u­ment les mêmes fonc­tions que celles des anciens prêtres, mais leur pou­voir d’illusion est encore plus grand et leur respon­s­abil­ité envers le monde encore moin­dre.

Une com­para­i­son entre les prêtres et les jour­nal­istes serait frap­pante sur de nom­breux points. L’homme qui entrait jadis en reli­gion changeait de nom afin d’effacer toute trace de sa per­son­nal­ité mondaine. De même, le jour­nal­iste adopte un pseu­do­nyme ou reste lit­térale­ment anonyme parce qu’il a rejoint la con­frérie d’une grande insti­tu­tion qui revendique son droit à absorber tout ce qu’il pour­ra pro­duire. L’influence et le pou­voir du prêtre tenaient presqu’entièrement dans le fait qu’il était le seul por­teur de nou­velles. Lui seul avait les clés de la mai­son de la con­nais­sance, et sa déca­dence con­sis­tait, comme dans le cas des phar­isiens que le Christ a dénon­cés, à ne pas y entr­er lui-même ou à bar­rer le pas­sage à ceux qui auraient voulu y entr­er.

De la connaissance à la censure

En d’autres ter­mes, la cor­rup­tion du sac­er­doce s’est pro­duite au moment pré­cis où il est passé d’une minorité organ­isée pour trans­met­tre la con­nais­sance à une minorité organ­isée pour la retenir. Le grand dan­ger de déca­dence du jour­nal­isme est presque de même nature. Le jour­nal­isme véhicule la poten­tial­ité de devenir l’une des mon­stru­osités et des tromperies les plus effrayantes qui aient jamais frap­pé l’humanité. Cette hor­ri­ble trans­for­ma­tion se pro­duira à l’instant exact où les jour­nal­istes réalis­eront qu’ils peu­vent devenir une aris­to­cratie. En théorie, ils sont la voix du peu­ple, la quin­tes­sence même, pour ain­si dire, de l’opinion com­mune. Mais n’oublions pas que cela a été encore plus vrai pour les prêtres. Les pon­tif­es, qui posaient leurs pieds sur le cou des rois, étaient en théorie des hommes d’une pro­fonde humil­ité, plus hum­bles que le dernier des men­di­ants. Leur car­ac­tère excep­tion­nel con­sis­tait, en principe, à être excep­tion­nelle­ment unis aux pau­vres, excep­tion­nelle­ment indif­férents aux apparences, excep­tion­nelle­ment humains, excep­tion­nelle­ment effacés. Pour­tant, ils ont fini par com­pren­dre qu’ils étaient une aris­to­cratie, et ils ont trompé et intimidé l’humanité pen­dant de nom­breux siè­cles. Le ter­ri­ble dan­ger pour les jour­nal­istes est qu’ils décou­vrent le fait enivrant qu’ils sont une minorité, car une minorité peut tou­jours devenir une aris­to­cratie.

Dépendance à la minorité

Ils n’en doivent pas moins rester une minorité, et nous dépen­dons tous finale­ment des minorités: de la minorité qu’on appelle les den­tistes, ou de la minorité qu’on appelle les cor­don­niers. De tous les lieux com­muns que le ratio­nal­isme mod­erne a fab­riqués, le plus ridicule est celui qui nous représente comme tes­tant toutes choses par l’expérience. Si nous nous en tenions à l’expérience directe, nous ne devri­ons pas croire au con­ti­nent améri­cain ou à la face cachée de la Lune. Notre croy­ance en l’existence de l’Amérique ne dépend finale­ment et absol­u­ment que d’une chose: de notre con­fi­ance dans la nature humaine; c’est-à-dire qu’elle repose exacte­ment sur le même fonde­ment que le crédit que de nom­breux hommes ont accordé, à de nom­breuses épo­ques, aux his­toires de chevaux volants et de gens ressus­cités d’entre les morts.

Le réel remis en cause

Sup­posé qu’un jour que tous les hommes devi­en­nent vrai­ment cyniques, que tout réc­it fondé sur un témoignage soit aus­si bien sus­cep­ti­ble d’être un bobard qu’une preuve, et tout le con­ti­nent occi­den­tal se dis­sipera comme une nuée, tout comme l’Atlantide et Asgard(6). Si les hommes étaient vrai­ment cyniques, l’Amérique ne serait peut-être qu’une fake news(7) améri­caine.

Responsabilités du clergé

La con­clu­sion, à mon avis, est très sim­ple, mais très grave et pres­sante. Il faut faire com­pren­dre à ces nou­veaux prêtres l’effroyable respon­s­abil­ité qui leur incombe. Il faut leur enseign­er les leçons d’une cer­taine van­ité sac­er­do­tale: il faut les décourager de cette humil­ité facile qui est une forme dan­gereuse de cynisme. Ils doivent com­pren­dre qu’ils exer­cent, plus que tous les hommes, une pro­fes­sion sacrée, que l’humanité les met con­stam­ment à l’épreuve, qu’ils sont éter­nelle­ment sur le banc des accusés avec tous rois, les prêtres et tous les dirigeants. S’ils nous trahissent, s’ils don­nent des signes indu­bita­bles de scep­ti­cisme et de croy­ance en la vic­toire des mots et des oppor­tu­nités, si jamais ils refusent net­te­ment d’être un clergé, et un grand clergé, il ne restera que deux options à tout homme sain d’esprit: soit de douter de tout et de tout le monde, soit de met­tre immé­di­ate­ment les voiles pour véri­fi­er si un endroit appelé Pékin existe vrai­ment.

The Speak­er, 17 août 1901. Traduit de l’anglais et annoté par Slo­bo­dan Despot.

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