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Un témoignage suisse sur le journalisme « devenu muet »

11 décembre 2020

Temps de lecture : 4 minutes

Accueil | Veille médias | Un témoignage suisse sur le journalisme « devenu muet »

Un témoignage suisse sur le journalisme « devenu muet »

Un témoignage suisse sur le journalisme « devenu muet »

Nous empruntons à notre confrère L’Antipresse de Slobodan Despot une lettre à la rédaction (qui célèbre avec succès son cinquième anniversaire) de Guy Mettan sur la situation des journalistes et du journalisme.

Guy Met­tan, jour­nal­iste indépen­dant, a été rédac­teur en chef de La Tri­bune de Genève et fon­da­teur du Club Suisse de la Presse. Il est député au Grand Con­seil de Genève et l’auteur de plusieurs ouvrages. Dernier livre paru : Le con­ti­nent per­du. Plaidoy­er pour une Europe démoc­ra­tique et sou­veraine, Édi­tions des Syrtes, 2019. Voir égale­ment : « Guy Met­tan et le «“fes­ti­val off” de l’information dans la Genève inter­na­tionale », Antipresse 006 | 10.1.2016 ; « Fin de par­tie en Europe… ou début de la vraie con­struc­tion ? », Antipresse 183 | 02.06.2019.

GUY METTAN: «LES MÉDIAS SONT DEVENUS MUETS». CONFESSION D’UN JOURNALISTE À L’ANTIPRESSE

Meilleurs vœux et longue vie à Antipresse ! Réus­sir pen­dant cinq ans, tous les dimanch­es, à tenir les lecteurs en haleine par la grâce de l’écriture et l’audace de la pen­sée mérite bien quelques éloges.

C’est donc avec plaisir que je m’associe à cet anniver­saire par cette petite con­fes­sion, hélas dép­ri­mante, sur la presse et le méti­er de journaliste.

Chaque année, l’Institut Reuters et l’Université d’Oxford pub­lient une enquête sur la crédi­bil­ité de l’information dans 38 pays. Le con­stat est sans appel : dans les pays occi­den­taux, la con­fi­ance dans les nou­velles pub­liées par les médias étab­lis ne cesse de chuter. Elle a passé sous la barre des 50 % pour la pre­mière fois en 2018, avec un taux de con­fi­ance moyen de 49 %, s’effondrant dans la plu­part des grands pays démoc­ra­tiques comme la France (-14 % de baisse entre 2015 et 2018, à 24 % au total), l’Allemagne (-13 % à 47 %), ou encore en Grande Bre­tagne (-11 % à 40 %). La Suisse n’échappe pas à la règle avec un score en dessous de la moyenne mon­di­ale (46 %). Par­al­lèle­ment, la pro­por­tion de gens qui se méfient des nou­velles dif­fusées par les médias et cherchent à les éviter ne cesse d’augmenter (32 % en 2018 con­tre 29 % en 2017). (Cf. Reuters Dig­i­tal News Report 2020.)

Déni de responsabilité

Pourquoi la crédi­bil­ité des médias s’effondre-t-elle ? On pour­rait penser que les édi­teurs et les jour­nal­istes sont han­tés par cette ques­tion. Pas du tout ! Dans les rédac­tions, on se plaint de la mul­ti­pli­ca­tion des fake news, on bro­carde le suc­cès des sites, des chaînes et des films « com­plo­tistes », on se lamente sur la con­cur­rence d’internet par rap­port au papi­er, mais on n’aime pas inter­roger sa pro­pre responsabilité.

Ce tabou est pour­tant une des caus­es du prob­lème car il engen­dre de mau­vais­es répons­es. Au lieu de com­bat­tre l’érosion de leur lec­torat et la fuite du pub­lic vers les sup­ports dits « alter­nat­ifs » en mis­ant sur l’information, les médias font tout le con­traire : ils investis­sent dans le mar­ket­ing et le lift­ing de leur maque­tte. Ils agis­sent comme ces poli­tiques qui, con­fron­tés à une crise ou à un peu­ple en colère, con­clu­ent qu’il faut « amélior­er la communication ».

Une production opaque

Le sec­ond tabou, tout aus­si absolu, vient du fait que les médias ne s’intéressent jamais à la manière dont ils pro­duisent l’information. Les con­spir­a­tionnistes et les médi­as­cep­tiques pensent que les jour­nal­istes priv­ilégient leurs pro­pres intérêts sur le devoir d’informer avec hon­nêteté. C’est inex­act. Le prob­lème est à la fois plus pro­fond et plus com­plexe. Il tient aux impérat­ifs économiques (des pro­prié­taires mil­liar­daires qui poussent aux prof­its et veil­lent à la défense de leurs intérêts), aux con­traintes insti­tu­tion­nelles (réac­tions des pou­voirs poli­tiques et économiques en place), aux valeurs pro­fes­sion­nelles (l’obligation de faire du neuf et de l’original) et à la pres­sion du milieu social (le désir de plaire à ses pairs et à son milieu). C’est tout cela qui con­duit à une infor­ma­tion formatée.

La ten­dance à met­tre en avant la nou­veauté de la nou­velle plutôt que son impor­tance intrin­sèque con­duit ain­si à un résul­tat per­vers : la « news » clin­quante l’emporte presque tou­jours sur l’information de fond, jugée ennuyeuse parce que « déjà vue ». Les infor­ma­tions com­plex­es, récur­rentes, durables, passent à la trappe.

Autre biais, les jour­nal­istes appren­nent rapi­de­ment à anticiper les cri­tiques de leurs pairs et les réac­tions des puis­sants, annon­ceurs, dirigeants poli­tiques, lob­by­istes, grands patrons, experts renom­més. Pour éviter les ennuis et les remar­ques des chefs, l’autocensure devient un gage de survie et de longévité professionnelle.

Le pouvoir des symboles

Enfin, les jour­nal­istes sont de red­outa­bles manip­u­la­teurs de sym­bol­es, puisque c’est leur méti­er. Ils appren­nent rapi­de­ment à user de ce pou­voir, qui leur con­fère une notoriété et un statut social auquel il est très dif­fi­cile de renon­cer. Le con­formisme pour la plu­part, le cynisme pour les plus dés­abusés, la pos­ture anti­con­formiste soigneuse­ment cal­i­brée pour les plus hardis, finis­sent par envahir toute la médiasphère.

Voilà pourquoi, mal­gré la log­or­rhée qu’ils débitent à longueur de journée, nos jour­naux, nos radios et nos chaînes de TV sont, en réal­ité, bien muets.

Comme jour­nal­iste pra­ti­quant depuis quar­ante ans, dans toutes sortes de médias et à toutes sortes de respon­s­abil­ités, j’ai naturelle­ment souscrit aux règles écrites et non écrites du jour­nal­isme. Je ne suis pas meilleur que les autres. Mais avec le recul et l’expérience, j’ai appris que l’Information, le Sens, la Pen­sée qui font avancer, ne vien­nent jamais de la masse. Surtout dans des péri­odes aus­si con­fus­es que la nôtre.

Vers le journalisme de traverse

Pen­dant les épo­ques trou­bles, à la fin de l’empire romain, sous l’inquisition, pen­dant les révo­lu­tions, sous les dic­tatures, la flamme qui éclaire a tou­jours été main­tenue par une poignée de gens inspirés, copistes anonymes, alchimistes en quête de vérité comme le Zénon de L’Œuvre au Noir, juifs traqués, dis­si­dents internés en asile psy­chi­a­trique, qui se sont sen­tis pouss­er des ailes de jour­nal­istes. Avec ou sans carte de presse.

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