La Chute de la Maison Juppé
Libération : Quand la rubrique « Désintox » fait de l’intox

Libération : Quand la rubrique « Désintox » fait de l’intox

Le 8 décembre Libération publiait dans sa rubrique « Désintox » un article intitulé « Migrants : comment la fachosphère intoxique en recyclant les données publiques » signé par le journaliste Valentin Graff. En cause, un article paru sur le site Fdesouche et intitulé « La preuve que les ONG sont complices des passeurs ».

« Voilà, ni plus ni moins, ce que nous promet Fdesouche en relayant sur son site et sur Twitter, la vidéo d’une fondation néerlandaise, Gefira (pour «Global Analysis from the European Perspective»), qui se présente comme un think-tank », écrivait le journaliste de Libération. « L’intox » de Fdesouche se référait à un article de la fondation néerlandaise Gefira : « NGOs are smuggling immigrants into Europe on an industrial scale » (« Les ONG font passer les immigrants en Europe à une échelle industrielle »). « Une obscure fondation néerlandaise », pour Libération qui précise d’emblée que ce rapport est non signé. Pourtant, si aucun nom d’auteur n’est indiqué, il est bien revendiqué par la fondation Gefira, une organisation enregistrée aux Pays-Bas, comme étant le fruit de sa propre enquête et de son propre travail de rédaction.

Après « l’intox » de Fdesouche et de Gefira, voici donc la curieuse « désintox » de Libération :

L’étude de Gefira est, à plusieurs égards, aussi superflue que fausse. Elle illustre surtout jusqu’à la caricature un des ressorts du complotisme consistant à faire croire qu’on révèle des choses même quand elles sont parfaitement publiques. Ce qui est le cas ici. Le mouvement des bateaux des ONG ? Plutôt que de s’ennuyer à passer deux mois à enquêter (sic) sur le site www.marinetraffic.com, les auteurs auraient pu souscrire gratuitement à un abonnement d’essai d’un mois pour expédier en cinq minutes leur enquête. Ils auraient pu jeter un œil sur les nombreux reportages des photographes embarqués sur les navires de sauvetage. Ils auraient pu aussi se référer tout simplement aux communiqués de presse des organisations humanitaires citées, parmi lesquelles Médecins sans frontières (MSF), Save the children, MOAS, etc., qui revendiquent leur activité de sauvetage de migrants en mer Méditerranée.

La Désintox intoxique

Mais plutôt que de subir la désintox de Libération, il suffisait de lire attentivement le rapport de Gefira. Si le journaliste avait pris la peine de cliquer sur les liens contenus dans l’article incriminé, il se serait aperçu que la fondation néerlandaise avait également suivi les communiqués de presse et les reportages publiés par les ONG depuis leurs navires de sauvetage, puisque la méthode d’enquête est détaillée ici sur un exemple concret : « Caught in the act : NGOs deal in migrant smuggling » (« Prises sur le fait : les ONG font du trafic de migrants »). En outre, loin d’affirmer qu’il révélait des choses cachées, le texte de Gefira mis en cause par Libération donne clairement ses sources dès le chapeau de l’article : marinetraffic.com pour le suivi en temps réel des bateaux, et data.unhcr.org pour le nombre d’immigrants en situation irrégulière débarqués en Italie.

Ce qui veut clairement dire que le nombre total d’immigrants indiqué par Gefira (39192) n’est pas attribuable aux seules ONG suivies du 1/10/2016 au 24/11/2016. Pourtant, Libération écrit, toujours pour « désintoxiquer » :

L’”enquête” de Gefira est encore plus cocasse concernant le nombre d’arrivées (39 192 en moins de deux mois), que Gefira attribue à l’activité des navires de ces ONG. “Nous avons comptabilisé le nombre d’arrivées de migrants africains”, écrit pompeusement le rédacteur qui a en fait simplement, et en un clic, accédé aux chiffres du Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) sur les arrivées quotidiennes de migrants en Italie (c’est ici).

L’arroseur arrosé

Or, il est écrit à la deuxième ligne de l’article de Gefira : « Using data from data.unhcr.org, we have kept track of the daily arrivals of African immigrants in Italy. » (« En utilisant les données publiées sur data.unhcr.org, nous avons suivi les arrivées quotidiennes d’immigrants africains en Italie »).

Les fins limiers de Libération, qui ont compris de travers les rapports de la fondation Gefira, ont donc décroché leur téléphone pour savoir combien d’immigrants avaient été transportés par huit des neufs ONG mises en cause, afin d’apporter la preuve du mensonge qu’ils croyaient avoir relevé. Notons au passage que les ONG concernées sont les suivantes : MOAS, Jugend Rettet, Stichting Bootvluchting, Médecins Sans Frontières, Save the Children, Proactiva Open Arms, Sea-Watch.org, Sea-Eye et Life Boat.

« Chacune des huit ONG mises en cause », nous dit Libération. Hum hum. Non seulement ils ne savent pas lire, mais en plus ils ne savent pas compter et ils en ont oublié une ! Mais c’est malgré tout ici que nous obtenons la seule information utile de cette pseudo désintox, puisqu’elle vient compléter ce qu’on peut lire sur le site gefira.org : 8 ONG ont transporté à elles seules avec leur service de navette, en moins de deux mois, 14 954 immigrants clandestins (sur 39 192 en tout). Merci donc au journal Libération de nous confirmer au passage, même si ce n’était pas le but, le bien-fondé du titre de l’article de Gefira accusant les ONG de faire passer les immigrants en Europe à une échelle industrielle.

Frontex et les ONG organisent le travail des passeurs

Libération rappelle « à toutes fins utiles » à ses lecteurs « que les ONG agissent en coopération avec les gardes-côtes italiens et Frontex ». Voilà encore une piqûre de désintox tout à fait inutile, puisque Gefira explique précisément sur son site que ce sont les gardes-côtes italiens qui, prévenus à l’avance par les passeurs, appellent les navires des ONG pour les orienter 10 ou 12h à l’avance vers la zone prévue pour l’organisation du « sauvetage » en mer. Et ce n’est qu’une fois le dispositif en place que les passeurs libyens font partir les zodiacs remplis à ras bord de clandestins. C’est en tout cas l’accusation des enquêteurs néerlandais à laquelle Libération ne daigne pas répondre.

En d’autres termes, la cure de désintoxication ne s’attaque pas à « l’intox » supposée de Fdesouche qui était résumée, rappelons-le, par le titre : « La preuve que les ONG sont complices des passeurs », elle la confirme involontairement…

« Ce n’est pas en faisant mine d’apporter des infos cachées (qui sont en fait des informations publiques mal comprises) qu’on éclaire un débat », nous explique gentiment Valentin Graff pour conclure son texte. Mais ce n’est pas non plus en se contentant de survoler un article que l’on veut commenter et en ne prenant pas la peine de cliquer sur les liens renvoyant aux explications qu’on éclaire le débat. Comme disait Wilson Churchill « je ne crois aux statistiques que j’ai moi-même falsifiées ». La rubrique Désintox ? Une belle intox !

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