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Libération : Quand la rubrique « Désintox » fait de l’intox
Publié le 

16 décembre 2016

Temps de lecture : 4 minutes
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Libération : Quand la rubrique « Désintox » fait de l’intox

Le 8 décembre Libération publiait dans sa rubrique « Désintox » un article intitulé « Migrants : comment la fachosphère intoxique en recyclant les données publiques » signé par le journaliste Valentin Graff. En cause, un article paru sur le site Fdesouche et intitulé « La preuve que les ONG sont complices des passeurs ».

« Voilà, ni plus ni moins, ce que nous promet Fdes­ouche en relayant sur son site et sur Twit­ter, la vidéo d’une fon­da­tion néer­landaise, Gefi­ra (pour «Glob­al Analy­sis from the Euro­pean Per­spec­tive»), qui se présente comme un think-tank », écrivait le jour­nal­iste de Libéra­tion. « L’intox » de Fdes­ouche se référait à un arti­cle de la fon­da­tion néer­landaise Gefi­ra : « NGOs are smug­gling immi­grants into Europe on an indus­tri­al scale » (« Les ONG font pass­er les immi­grants en Europe à une échelle indus­trielle »). « Une obscure fon­da­tion néer­landaise », pour Libéra­tion qui pré­cise d’emblée que ce rap­port est non signé. Pour­tant, si aucun nom d’auteur n’est indiqué, il est bien revendiqué par la fon­da­tion Gefi­ra, une organ­i­sa­tion enreg­istrée aux Pays-Bas, comme étant le fruit de sa pro­pre enquête et de son pro­pre tra­vail de rédac­tion.

Après « l’intox » de Fdes­ouche et de Gefi­ra, voici donc la curieuse « dés­in­tox » de Libéra­tion :

L’étude de Gefi­ra est, à plusieurs égards, aus­si super­flue que fausse. Elle illus­tre surtout jusqu’à la car­i­ca­ture un des ressorts du com­plo­tisme con­sis­tant à faire croire qu’on révèle des choses même quand elles sont par­faite­ment publiques. Ce qui est le cas ici. Le mou­ve­ment des bateaux des ONG ? Plutôt que de s’ennuyer à pass­er deux mois à enquêter (sic) sur le site www.marinetraffic.com, les auteurs auraient pu souscrire gra­tu­ite­ment à un abon­nement d’essai d’un mois pour expédi­er en cinq min­utes leur enquête. Ils auraient pu jeter un œil sur les nom­breux reportages des pho­tographes embar­qués sur les navires de sauve­tage. Ils auraient pu aus­si se référ­er tout sim­ple­ment aux com­mu­niqués de presse des organ­i­sa­tions human­i­taires citées, par­mi lesquelles Médecins sans fron­tières (MSF), Save the chil­dren, MOAS, etc., qui revendiquent leur activ­ité de sauve­tage de migrants en mer Méditer­ranée.

La Désintox intoxique

Mais plutôt que de subir la dés­in­tox de Libéra­tion, il suff­i­sait de lire atten­tive­ment le rap­port de Gefi­ra. Si le jour­nal­iste avait pris la peine de cli­quer sur les liens con­tenus dans l’article incrim­iné, il se serait aperçu que la fon­da­tion néer­landaise avait égale­ment suivi les com­mu­niqués de presse et les reportages pub­liés par les ONG depuis leurs navires de sauve­tage, puisque la méth­ode d’enquête est détail­lée ici sur un exem­ple con­cret : « Caught in the act : NGOs deal in migrant smug­gling » (« Pris­es sur le fait : les ONG font du traf­ic de migrants »). En out­re, loin d’affirmer qu’il révélait des choses cachées, le texte de Gefi­ra mis en cause par Libéra­tion donne claire­ment ses sources dès le cha­peau de l’article : marinetraffic.com pour le suivi en temps réel des bateaux, et data.unhcr.org pour le nom­bre d’immigrants en sit­u­a­tion irrégulière débar­qués en Ital­ie.

Ce qui veut claire­ment dire que le nom­bre total d’immigrants indiqué par Gefi­ra (39192) n’est pas attribuable aux seules ONG suiv­ies du 1/10/2016 au 24/11/2016. Pour­tant, Libéra­tion écrit, tou­jours pour « dés­in­tox­i­quer » :

L’“enquête” de Gefi­ra est encore plus cocasse con­cer­nant le nom­bre d’arrivées (39 192 en moins de deux mois), que Gefi­ra attribue à l’activité des navires de ces ONG. “Nous avons compt­abil­isé le nom­bre d’arrivées de migrants africains”, écrit pom­peuse­ment le rédac­teur qui a en fait sim­ple­ment, et en un clic, accédé aux chiffres du Haut-com­mis­sari­at des Nations unies aux réfugiés (HCR) sur les arrivées quo­ti­di­ennes de migrants en Ital­ie (c’est ici).

L’arroseur arrosé

Or, il est écrit à la deux­ième ligne de l’article de Gefi­ra : « Using data from data.unhcr.org, we have kept track of the dai­ly arrivals of African immi­grants in Italy. » (« En util­isant les don­nées pub­liées sur data.unhcr.org, nous avons suivi les arrivées quo­ti­di­ennes d’immigrants africains en Ital­ie »).

Les fins lim­iers de Libéra­tion, qui ont com­pris de tra­vers les rap­ports de la fon­da­tion Gefi­ra, ont donc décroché leur télé­phone pour savoir com­bi­en d’immigrants avaient été trans­portés par huit des neufs ONG mis­es en cause, afin d’apporter la preuve du men­songe qu’ils croy­aient avoir relevé. Notons au pas­sage que les ONG con­cernées sont les suiv­antes : MOAS, Jugend Ret­tet, Sticht­ing Bootvlucht­ing, Médecins Sans Fron­tières, Save the Chil­dren, Proac­ti­va Open Arms, Sea-Watch.org, Sea-Eye et Life Boat.

« Cha­cune des huit ONG mis­es en cause », nous dit Libéra­tion. Hum hum. Non seule­ment ils ne savent pas lire, mais en plus ils ne savent pas compter et ils en ont oublié une ! Mais c’est mal­gré tout ici que nous obtenons la seule infor­ma­tion utile de cette pseu­do dés­in­tox, puisqu’elle vient com­pléter ce qu’on peut lire sur le site gefira.org : 8 ONG ont trans­porté à elles seules avec leur ser­vice de navette, en moins de deux mois, 14 954 immi­grants clan­des­tins (sur 39 192 en tout). Mer­ci donc au jour­nal Libéra­tion de nous con­firmer au pas­sage, même si ce n’était pas le but, le bien-fondé du titre de l’article de Gefi­ra accu­sant les ONG de faire pass­er les immi­grants en Europe à une échelle indus­trielle.

Frontex et les ONG organisent le travail des passeurs

Libéra­tion rap­pelle « à toutes fins utiles » à ses lecteurs « que les ONG agis­sent en coopéra­tion avec les gardes-côtes ital­iens et Fron­tex ». Voilà encore une piqûre de dés­in­tox tout à fait inutile, puisque Gefi­ra explique pré­cisé­ment sur son site que ce sont les gardes-côtes ital­iens qui, prévenus à l’avance par les passeurs, appel­lent les navires des ONG pour les ori­en­ter 10 ou 12h à l’avance vers la zone prévue pour l’organisation du « sauve­tage » en mer. Et ce n’est qu’une fois le dis­posi­tif en place que les passeurs libyens font par­tir les zodi­acs rem­plis à ras bord de clan­des­tins. C’est en tout cas l’accusation des enquê­teurs néer­landais à laque­lle Libéra­tion ne daigne pas répon­dre.

En d’autres ter­mes, la cure de dés­in­tox­i­ca­tion ne s’attaque pas à « l’intox » sup­posée de Fdes­ouche qui était résumée, rap­pelons-le, par le titre : « La preuve que les ONG sont com­plices des passeurs », elle la con­firme involon­taire­ment…

« Ce n’est pas en faisant mine d’apporter des infos cachées (qui sont en fait des infor­ma­tions publiques mal com­pris­es) qu’on éclaire un débat », nous explique gen­ti­ment Valentin Graff pour con­clure son texte. Mais ce n’est pas non plus en se con­tentant de sur­v­ol­er un arti­cle que l’on veut com­menter et en ne prenant pas la peine de cli­quer sur les liens ren­voy­ant aux expli­ca­tions qu’on éclaire le débat. Comme dis­ait Wil­son Churchill « je ne crois aux sta­tis­tiques que j’ai moi-même fal­si­fiées ». La rubrique Dés­in­tox ? Une belle intox !

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