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L’hystérie médiatique peut ruiner des vies : l’affaire des « néonazis » de Châteauroux

5 mai 2021

Temps de lecture : 5 minutes

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L’hystérie médiatique peut ruiner des vies : l’affaire des « néonazis » de Châteauroux

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L’hystérie médiatique peut ruiner des vies : l’affaire des « néonazis » de Châteauroux

5 mai 2021

Ou comment une non-affaire a été sciemment envenimée et exacerbée par la presse locale, La Nouvelle République, puis nationale, au mépris d’à peu près toutes les règles du journalisme, de la technique d’enquête et de la déontologie…

Le jour­nal Présent vient de faire un long retour sur cette « affaire » qui n’en est pas une, mais qui a tout de même duré une ving­taine d’années : pre­mière enquête en 2001 ; explo­sion de « l’affaire » en 2004 ; fin de celle-ci en avril 2021. En fait, on peut dire que si, comme le souligne très juste­ment Fran­cis Berg­eron dans le quo­ti­di­en Présent, « C’est une affaire d’Outreau poli­tique ! ». Nous n’allons pas ici vous racon­ter « l’affaire » en détails, Présent a tout dit ou presque sur le volet polici­er, vous pou­vez retrou­ver leurs arti­cles ici. Ce qui nous intéresse, c’est le rôle cen­tral de la presse joué dans ce scan­dale. Car ce qui a per­mis une audi­ence extra­or­di­naire à cette mas­ca­rade est la volon­té féroce et destruc­trice de La Nou­velle République et de ses jour­nal­istes locaux, à Château­roux et dans la région. Une volon­té féroce, d’avoir le « scoop » de leur car­rière en dénonçant un « groupe néon­azi » armé et dan­gereux sévis­sant dans le Berry, alors qu’il n’en était rien ! Le juge d’instruction Nico­las Léger n’hésitant pas à don­ner des infor­ma­tions fauss­es et à organ­is­er de grands moyens (quartiers bouclés, 70 gen­darmes, héli­cop­tère, chiens traque­urs, écoutes télé­phoniques etc…) pour don­ner un sem­blant de crédi­bil­ité à son enquête. Tout cela goulû­ment récupéré, et exagéré, par La Nou­velle République. Comme au mer­veilleux temps de l’Union Sovié­tique, La Nou­velle Prav­da se fit plus poli­tique que le com­mis­saire poli­tique, ten­ant à mer­veille son rôle de déla­tion dans ce Procès de Moscou sur Loire.

La Nouvelle République veut casser du nazi…

Tout com­mence début avril 2004, un arti­cle cat­a­strophiste paraît dans le jour­nal sous la plume de Bruno Mas­cle, le titre a de quoi inquiéter les bour­geois de Château­roux « Un grou­pus­cule néon­azi armé a été déman­telé dans l’Indre ». On y par­le tout d’abord d’un « véri­ta­ble arse­nal, d’armes de guerre, d’armes de poings, d’un obus de morti­er » et même « d’un masque a gaz et de casques alle­mands de la Sec­onde Guerre Mon­di­ale ». Le jour­nal­iste fait mon­ter la sauce en pré­cisant qu’il y a aus­si « une abon­dante lit­téra­ture révi­sion­niste et homo­phobe » une « prise de guerre » selon le plumi­tif Mas­cle. Le nom com­plet du « chef pré­sumé » est tout de suite livré à la Vox Pop­uli : Paul-Emmanuel Thore ; ain­si que le nom de son père, Hen­ri Thore, respectable opti­cien dont la bou­tique avait pignon sur rue. L’article rap­pelle oppor­tuné­ment que le « grou­pus­cule néon­azi » (en fait un groupe mil­i­tant nation­al-catholique appelé L’Épervier) fai­sait une « pro­pa­gande mus­clée dans les col­lèges et lycées » et que « le trou­ble à l’ordre pub­lic était évi­dent ». Ces mili­ciens du XXIe siè­cle ne sont rien de moins qu’une « organ­i­sa­tion de com­bat », dont le chef tient un bar-restau­rant (la Tav­erne St Georges) à Saint-Maur (Thérèse, rap­pelle-toi qu’Hitler a fait son putsch dans une brasserie). D’ailleurs M. Thore organ­ise des con­certs dans son bar, déjà que lui-même a des sym­pa­thies « extrémistes » sa clien­tèle est encore plus « sul­fureuse », un long encart rap­pelle les liens sup­posés entre le bouc émis­saire berri­chon et Fab­rice Robert, ancien d’Unité Rad­i­cale, comme Maxime Bruner­ie, c’est celui qui a voulu tuer le Grand Jacques. S’ensuit le court, mais héroïque, réc­it de la prise d’assaut par les gen­darmes des dif­férentes pro­priétés de la famille Thore. Le tout sur une demi-page avec en haut, bien en évi­dence, les pho­tos de la Tav­erne St Georges et de la « prise de guerre » saisie par les Gendarmes…prise de guerre com­posée de vieux fusils d’époque ou de chas­se, de feux d’artifices et de fusils de paint­ball. Comme c’est trop com­pliqué pour Bruno Mas­cle d’aller véri­fi­er le butin, on en restera à « l’arsenal de guerre et l’obus de morti­er ».

Ceci n’était que le premier article

Le 8 avril 2004, c’est-à-dire dans la même semaine, La Nou­velle République sort un sec­ond arti­cle. Cette fois, c’est Jacky Courtin qui s’en charge ; il en remet une couche sur les par­ents des col­légiens et lycéens qui avaient « alerté la Ligue des Droits de l’Homme » et sur le label musi­cal géré par Paul-Emmanuel Thore Bleu, Blanc, Rock qui « agit dans le cadre d’une guerre cul­turelle », pro­pos de Fab­rice Robert très oppor­tuné­ment sor­ti de tout con­texte. Le jour­nal a au moins, pour cette fois, l’honnêteté de rap­porter les pro­pos des avo­cats de la défense (Frédéric Pichon et Jérôme Tri­om­phe) comme quoi c’est « Beau­coup de bruit pour rien ». Cepen­dant, on a pris soin de met­tre en pho­to la « prise de guerre » en plus gros sur la page.

…encore et encore !

Le troisième arti­cle, où Bruno Mas­cle reprend la main, en prof­ite pour faire les poubelles de la scène rock locale avec le très obscur groupe « Ellip­tik », dont la chanteuse appa­raît en pho­to avec un tee-shirt anti­nazi. La chanteuse con­fie, presque au bord des larmes « Nous nous sommes bien pro­duits à la Tav­erne St Georges, mais les mois et con­certs pas­sant, nous avons relevé des signes inquié­tants (!) Des jeunes ont fait un vote à main lev­ée de manière claire­ment hitléri­enne (sic) Nous avons fait une démarche auprès de la Ligue des Droits de l’Homme pour dénon­cer de tels com­porte­ments (re sic) » Fort heureuse­ment, ce bon vieux Bruno souligne que « Ellip­tik se pro­duira (…) lors d’un con­cert de sol­i­dar­ité pour les enfants du Togo ».

Toute­fois, le week-end des 10 et 11 avril 2004, une rumeur fait son chemin à Château­roux : la « prise de guerre » ne serait con­sti­tuée que de quelques « pétoires », et l’affaire serait donc grande­ment exagérée. Inac­cept­able pour l’expert inter­na­tion­al en arme­ment, et acces­soire­ment jour­nal­iste à la Nou­velle République, Hervé Aus­sant, qui se fend d’un « Point de Vue » dans les colonnes où il alerte « Il n’est pas très dif­fi­cile pour un ama­teur éclairé de ren­dre actives des armes neu­tral­isées ». Il con­tin­ue « Le sys­tème de la rumeur est de retour (…) l’extrême droite est douée dans ce domaine », notre ana­lyste ose même « C’est d’autant plus dan­gereux qu’il agit en l’occurrence sur des jeunes peu rom­pus aux tech­niques de la manip­u­la­tion » Une cel­lule de pro­pa­gande fas­ciste est active à Châteauroux !

Enfin le 27 avril 2004, La Nou­velle Prav­da rap­porte dans un encadré l’arrestation de la mère de P.-E Thore, en citant son nom com­plet, comme de juste.

Que peut-on reprocher exacte­ment aux jour­nal­istes de La Nou­velle République dans notre affaire ? Eh bien à peu près tout, de A jusqu’à Z. En école de jour­nal­isme, ou bien au début du méti­er, on vous apprend à véri­fi­er et revéri­fi­er vos sources, à enquêter un min­i­mum, sans for­cé­ment par­ler d’une inves­ti­ga­tion ultra poussée : vous n’êtes pas sûr d’une infor­ma­tion ? Allez la véri­fi­er par vous-même, c’est la base.

On peut aus­si reprocher à ces « jour­nal­istes » le ton volon­taire­ment par­ti­san et les asso­ci­a­tions oppor­tunes de leurs arti­cles, mais ils ne sont certes pas les seuls à ne pas respecter la déon­tolo­gie jour­nal­is­tique .

La presse nationale rentre en scène

Une telle men­ace con­tre la République et ses « valeurs » ne pou­vait pas rester can­ton­née au Berry : L’Obs, Le Parisien, La Dépêche du Midi, Libéra­tion, L’Humanité, Le Monde en font leurs choux gras. Ils repren­nent tous les élé­ments du juge Nico­las Léger, ain­si que les arti­cles de La Nou­velle République. Ils envoient des jour­nal­istes sur place, font appel à des cor­re­spon­dants locaux, mais étrange­ment la ver­sion reste la même, inchangée. On peut aus­si relever que Le Parisien jette en pâture à ses lecteurs le nom com­plet de Paul-Emmanuel Thore, exacte­ment comme La Nou­velle République, alors qu’il est pré­sumé inno­cent. Les autres jour­naux cités plus haut auront au moins la décence de ne pas don­ner de noms, ou du moins pas de nom de famille.

Et tout ça pour quoi ?

Aujourd’hui, Paul-Emmanuel Thore et sa famille ont été recon­nu inno­cents des accu­sa­tions les plus déli­rantes ; en fait tout ce que la jus­tice a trou­vé c’est de con­damn­er Hen­ri Thore à 200 euros d’amende pour un fusil non déclaré. Vingt ans de procé­dure… pour ça. Mais si Paul-Emmanuel a été réha­bil­ité par la jus­tice, le tri­bunal médi­a­tique, lui, est qua­si-per­pétuel. Son nom est trou­vable sur Google en deux clics. Il restera assim­ilé à la notion de « néon­azisme » toute sa vie grâce aux vail­lants arti­cles de La Nou­velle Prav­da, ce qui, comme il le con­fie à Présent « m’a empêché pen­dant tout ce temps (20 ans) d’être embauché défini­tive­ment ».

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