Arrêté à l’aube alors qu’il était encore convalescent, Maciej Świrski, ancien président du Conseil polonais de la radiodiffusion et de la télévision se retrouve au cœur d’une affaire vieille de neuf ans. L’Institut Ordo Iuris y voit le dernier épisode d’une série de violations du droit orchestrées par la coalition de Donald Tusk pour s’emparer des médias publics, le tout dans un silence assourdissant de Bruxelles.
Le 14 juillet à 6h05 du matin, des agents du Bureau central anticorruption (CBA) ont frappé à la porte d’une maison de vacances de la région de Suwałki pour y arrêter Maciej Świrski, 64 ans, membre du Conseil national de la radiodiffusion et de la télévision (KRRiT), qu’il a présidé de 2022 à 2025. En convalescence après un infarctus, l’intéressé, pris d’un pic de tension, a d’abord été conduit aux urgences, avant son interrogatoire. Deux jours plus tard, il annonçait que le parquet avait bloqué son compte épargne. L’Institut Ordo Iuris et son Observatoire de l’État de droit font partie de ceux qui documentent depuis plus de deux ans les violations du droit commises par la coalition de Donald Tusk, dont cette arrestation matinale n’est que le dernier épisode.
Le KRRiT, l’Arcom polonais
Le KRRiT est l’équivalent polonais de l’Arcom, mais, contrairement au régulateur français créé par une simple loi, c’est un organe constitutionnel, que l’article 213 de la Constitution charge de veiller à la liberté d’expression et au pluralisme dans l’audiovisuel. Ses cinq membres – deux nommés par la Diète, un par le Sénat et deux par le président de la République – sont désignés pour six ans, quand l’Arcom en compte neuf, dont deux issus des hautes juridictions.
L’Arcom nomme les présidents de l’audiovisuel public, compétence que le KRRiT a perdue en 2016 ; en revanche, c’est le régulateur polonais qui répartit la redevance entre les médias publics. Surtout, la majorité parlementaire ne peut pas révoquer les membres du KRRiT en cours de mandat sans l’accord du président de la République (par rejet de son rapport annuel par les deux chambres, confirmé par le chef de l’État), et le mandat de l’équipe actuelle court jusqu’à l’automne 2028.
Prise de contrôle médiatique
C’est là l’origine du conflit : faute de moyen légal de mettre la main sur le régulateur, le gouvernement de Donald Tusk, investi le 13 décembre 2023, a pris le contrôle des médias publics par la force. Le 19 décembre 2023, au mépris d’une ordonnance du Tribunal constitutionnel, le ministre de la Culture Bartłomiej Sienkiewicz révoquait les directions de la télévision publique TVP, de la radio publique et de l’agence de presse PAP, comme l’OJIM l’avait alors relaté. Puis, après le veto du président Andrzej Duda à la loi de financement des médias publics, il plaçait les sociétés en liquidation. Les tribunaux du registre du commerce ont refusé d’inscrire ces changements, jugés illégaux, et le Tribunal constitutionnel a confirmé en janvier 2024 l’inconstitutionnalité du procédé.
Face à ce chaos juridique, le KRRiT a décidé en février 2024 de verser la redevance sur des comptes de dépôt judiciaires plutôt qu’à des sociétés dont on ne savait plus qui les représentait légalement, l’argent étant débloqué à mesure que les tribunaux validaient l’inscription des liquidateurs, comme pour plusieurs radios régionales. Preuve que le problème était systémique : en juillet 2026, plus de 316 millions de zlotys (74 millions d’euros) dormaient toujours sur ces comptes.
Ce bras de fer a valu au président du KRRiT une procédure de destitution devant le Tribunal d’État, chargé de juger les plus hauts responsables. Le ministre Sienkiewicz avait donné le ton en avril 2024, accusant Maciej Świrski de bloquer la redevance « parce que ce ne sont pas ses collègues politiques qui dirigent les médias ». En mai 2024, 185 députés de la coalition déposaient une demande de mise en accusation. La commission parlementaire a poursuivi ses travaux malgré une ordonnance d’octobre 2024 du Tribunal constitutionnel lui enjoignant de les suspendre, et le 25 juillet 2025 la Diète votait la mise en accusation à la majorité absolue, alors que le Tribunal constitutionnel venait de juger qu’une majorité des trois cinquièmes était requise. Un vote sans effet juridique ; la procédure est au point mort depuis septembre 2025.
Trois jours plus tard, le 28 juillet 2025, les quatre autres membres du KRRiT retiraient à Maciej Świrski la présidence du Conseil « par souci du bon accomplissement des obligations constitutionnelles du KRRiT, menacé par les actions de la coalition au pouvoir » – une manœuvre défensive pour préserver la capacité d’action du régulateur. L’intéressé, qui conteste la légalité de la procédure, est resté membre du Conseil.
Officiellement, l’arrestation n’a rien à voir avec les médias : le parquet régional de Rzeszów reproche à Maciej Świrski et à Cezary Jurkiewicz, anciens dirigeants de la Fondation nationale polonaise (PFN), d’avoir financé en 2017 la campagne « Tribunaux justes » de soutien à la réforme de la justice, causant à la fondation un préjudice de 8,4 millions de zlotys, et d’avoir ainsi illégalement financé des partis politiques sous forme de « services de marketing politique », un délit passible de dix ans de prison. La défense rappelle qu’un tribunal avait jugé en 2018 cette campagne contraire aux statuts de la fondation, mais sans violation de la loi.
« Aucun besoin d’arrêter les gens à 6 heures du matin »
Ce qui frappe, c’est le procédé. « Il suffisait de convoquer ces personnes au parquet. (…) C’est une manifestation de force, pas du droit », a réagi l’avocat Bartosz Lewandowski, rappelant qu’il s’agit d’une affaire vieille de neuf ans. « Tout est dans les documents et il n’y a aucun besoin d’arrêter les gens à 6 heures du matin », a renchéri l’ancien ministre de la Culture Piotr Gliński, témoin dans cette affaire, qui parle de « pure vengeance politique ». L’Association des journalistes polonais (SDP) dénonce une opération qui « porte toutes les marques d’un spectacle médiatique et d’une vengeance politique », visant à un « effet paralysant » sur les milieux conservateurs.
Ces soupçons sont d’autant plus légitimes que le parquet polonais agit depuis janvier 2024 sous le contrôle direct du gouvernement, qui a alors écarté le procureur national Dariusz Barski sans l’accord écrit du président de la République pourtant exigé par la loi. La Cour suprême a jugé en septembre 2024 que M. Barski restait l’unique procureur national légal, le Tribunal constitutionnel a déclaré son éviction contraire à la constitution et un tribunal de Varsovie a ordonné en juin 2026 l’ouverture d’une enquête sur cette éviction. Autant de décisions ignorées par le gouvernement : les poursuites contre Maciej Świrski sont donc conduites par une institution dont la direction actuelle est elle-même le produit d’une violation de la loi.
Reste l’argument de la « politisation » du personnage. Historien, ancien dirigeant de l’agence de presse PAP et fondateur de la Ligue polonaise contre la diffamation, Maciej Świrski a bien été élu au KRRiT en 2022 sur proposition du PiS. Mais il ne se distingue en cela aucunement de ses prédécesseurs : Elżbieta Kruk était députée du PiS, Danuta Waniek une figure de la gauche postcommuniste qui dirigea la campagne d’Aleksander Kwaśniewski, Jan Dworak avait sa carte à la Plateforme civique de Donald Tusk et Witold Kołodziejski a siégé comme élu régional du PiS en pleine présidence du KRRiT. Et même contrairement à plusieurs d’entre eux, Maciej Świrski n’a jamais été encarté à aucun parti.
Silence assourdissant de Bruxelles
Le plus frappant reste le silence de la Commission européenne et des grands médias occidentaux. Quand le gouvernement de Beata Szydło avait repris en main les médias publics en janvier 2016, il l’avait fait par une loi votée par le parlement, la fameuse « petite loi sur les médias », l’exécutif agissant ensuite dans le cadre ainsi défini. Bruxelles avait pourtant ouvert contre Varsovie sa procédure sur l’État de droit et les médias occidentaux avaient crié à la mort de la démocratie. Le gouvernement de Donald Tusk, lui, n’a même pas pris la peine de changer la loi : il a ouvertement violé la constitution, les ordonnances du Tribunal constitutionnel et les décisions de justice, depuis le putsch de décembre 2023 sur les médias publics jusqu’à l’arrestation, à l’aube et sur son lieu de vacances, d’un membre de l’organe constitutionnel de régulation des médias. « Je ne suis coupable de rien et je ne me soumettrai pas », a réagi l’intéressé. À Bruxelles comme dans les rédactions parisiennes, ce deux poids, deux mesures ne semble toujours déranger personne.
Olivier Bault, directeur de la communication de l’Institut polonais Ordo Iuris

