Derrière une apparente profusion d’invités et d’experts, BFMTV parvient-elle vraiment à garantir le pluralisme auquel elle est tenue ? Dans le deuxième volet de notre contre-étude inédite, l’Observatoire du journalisme s’est penché sur la grille de la chaîne de Rodolphe Saadé durant le mois de mars 2025, période de référence retenue par l’Arcom et RSF pour sanctionner CNews. Le constat est sans appel : pluralité des invités, oui, pluralisme des idées, non.
Deuxième volet de notre contre-étude inédite. Le 2 juillet dernier, l’Observatoire du journalisme vous révélait comment l’Arcom, qui venait de mettre en demeure CNews au nom du pluralisme, avait, dans le même temps, fermé les yeux sur les « déséquilibres manifestes » de France Info et LCI. Par devoir d’équité, de transparence et d’honnêteté, nous avions passé au peigne fin, durant plusieurs semaines, les émissions de ces chaînes. Conclusion : le pluralisme des deux chaînes d’info s’est révélé largement contestable en matière de traitement de l’information.
Mais quid de BFMTV, la chaîne de Rodolphe Saadé, le milliardaire chouchou d’Emmanuel Macron ? On fait le point.
La guerre en Ukraine, principal thème du mois de mars 2025
À l’instar de LCI et France Info, notre analyse de BFMTV porte également sur la période de mars 2025, soit la même période que celle analysée par RSF et l’ARCOM pour mettre en demeure CNews.
Pour parfaire notre analyse, nous avons passé au crible les principales émissions d’information et de débat diffusées quotidiennement sur BFMTV : Première édition, Face à face, Apolline de 9 à 10, Le Dej’Info, BFM Story, Face à Duhamel, Tout le monde veut savoir, 20 h BFM, les éditions spéciales, Week-end première, Le DEJ Week-end News box, C’est pas tous les jours dimanche et Long format (à 21 h). Un choix qui ne doit rien au hasard puisque, là encore, ces émissions représentent l’essentiel du traitement politique et international de la chaîne sur la période étudiée.
Premier constat : le mois de mars 2025 est marqué par une forte concentration de plusieurs événements nationaux et internationaux qui structurent durablement la programmation de BFMTV.
Les principaux thèmes récurrents sont ainsi :
- L’évolution de la guerre en Ukraine,
- Les relations entre Donald Trump, Volodymyr Zelensky et les dirigeants européens
- Les sommets diplomatiques consacrés au conflit russo-ukrainien
- Le procès des assistants parlementaires du RN et les conséquences politiques pour Marine Le Pen
- Les réquisitions contre Nicolas Sarkozy dans le dossier libyen
- Le procès de Gérard Depardieu
- La disparition du jeune Émile
- De nombreux faits divers fortement médiatisés
Dans le détail, si certaines affaires font l’objet d’un suivi quasiment continu sur plusieurs journées consécutives, c’est bien la guerre en Ukraine qui demeure un sujet permanent. Elle tient la palme du sujet le plus traité au cours du mois de mars 2025, mois marqué par les négociations de cessez-le-feu initiées par Donald Trump.
Les annonces diplomatiques, les réunions internationales organisées à Paris, les prises de position des autorités françaises et européennes, ainsi que les déclarations des dirigeants américain et russe alimentent ainsi quotidiennement les différentes éditions d’information.
En outre, l’affaire Émile constitue aussi l’un des principaux fils conducteurs de la programmation de la seconde moitié du mois. Les nombreuses gardes à vue, les déclarations du procureur de la République, les hypothèses d’enquête ainsi que les analyses de spécialistes donnent lieu à une couverture très soutenue, mobilisant quotidiennement journalistes spécialisés, anciens enquêteurs, magistrats, avocats, médecins légistes et psychologues.
Une récurrence des analyses
À l’instar de notre analyse de LCI et France Info, cette photographie précise des sujets abordés sur BFMTV cache en réalité un autre enseignement fondamental qui semble pourtant avoir échappé à l’ARCOM : la très forte récurrence des mêmes intervenants (qu’il s’agisse des journalistes de la rédaction, des éditorialistes ou des experts extérieurs). Autrement dit : les faits d’actualité sont présentés sur la chaîne de Rodolphe Saadé d’une manière biaisée qui souffre peu du contradictoire.
Ainsi, sur la période étudiée, l’OJIM a observé qu’à plusieurs reprises au cours d’une même journée, les mêmes journalistes spécialisés interviennent successivement dans différentes émissions afin de commenter l’évolution d’un même dossier.
Il en va d’ailleurs de même pour plusieurs experts régulièrement sollicités, notamment d’anciens magistrats, anciens responsables de la police judiciaire, avocats pénalistes, médecins légistes ou éditorialistes politiques, dont les interventions se retrouvent dans plusieurs tranches horaires successives.
Si cette organisation éditoriale contribue à assurer une continuité dans le traitement des principaux sujets d’actualité, elle conduit, par la force des choses, à une forte stabilité et une évidente récurrence des analyses proposées tout au long de la journée : les mêmes intervenants développent en effet des raisonnements similaires devant des publics potentiellement différents.
Un manque criant de pluralisme
En outre, notre analyse fait apparaître un nombre particulièrement élevé d’invités. À priori, cela pourrait laisser penser que la chaîne assure ainsi une large diversité des points de vue.
Or, en plongeant dans le détail du parcours de chaque invité, notre appréciation s’avère plus nuancée. Plusieurs dossiers observés au cours de mars 2025 révèlent en effet une (très) forte homogénéité des analyses. Cette convergence apparaît particulièrement sensible dans le traitement du conflit entre la Russie et l’Ukraine, des procédures judiciaires concernant Marine Le Pen, des développements de l’affaire Émile et bien sûr dans le traitement des conséquences diplomatiques de la politique menée par Donald Trump.
Il ressort de notre étude que les analyses alternatives demeurent quasi inexistantes en comparaison aux commentaires développés de manière récurrente par les principaux intervenants.
Recherche désespérément contradictoire
Prenons l’exemple du conflit russo-ukrainien, sujet présent tout au long du mois de mars 2025. Si les invités de la chaîne appartiennent principalement au monde diplomatique ou sont d’anciens responsables militaires et des journalistes spécialisés, il apparait toutefois qu’aucune intervention n’exprime de véritable critique au soutien inconditionnel apporté à Kiev et à Volodymyr Zelensky par les capitales européennes. Les analyses, très mainstream, demeurent globalement inscrites dans le cadre de la position diplomatique française et européenne, hostile à l’égard de Moscou.
Sur le volet politique, il apparait également que les analyses développées à propos des procédures concernant Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen présentent une forte homogénéité.
Si les conséquences politiques ou sociales de ces décisions, notamment les réactions susceptibles d’être provoquées auprès de leurs électeurs, sont régulièrement évoquées, les plateaux donnent très rarement lieu à une argumentation contestant le bien-fondé des procédures ou des condamnations envisagées, bien au contraire.
Les points de vue favorables aux intéressés sont principalement, pour ne pas dire « uniquement », exprimés par leurs avocats, leurs proches ou des représentants de leur famille politique.
Pour résumer, l’observation de la programmation de BFMTV sur l’ensemble du mois de mars 2025 met en évidence une grande diversité des intervenants invités à l’antenne. Responsables politiques, journalistes, diplomates, militaires, magistrats, universitaires, avocats et spécialistes de nombreux domaines participent régulièrement aux différentes émissions d’information et de débat.
Toutefois, notre analyse montre que la diversité des profils professionnels ou institutionnels ne se traduit pas nécessairement par une diversité équivalente des opinions exprimées sur certains sujets majeurs de l’actualité. En particulier, s’agissant du conflit russo-ukrainien, les analyses développées au cours de la période observée apparaissent largement convergentes.
Si les intervenants proviennent d’horizons différents, leurs appréciations s’inscrivent dans une même lecture des événements. Aucun intervenant recensé au cours du mois étudié n’a par exemple exprimé un point de vue sensiblement différent de la diplomatie du pouvoir exécutif français.
Notre étude met ainsi en évidence qu’il convient de distinguer deux notions distinctes : la pluralité des personnes invitées à intervenir à l’antenne ne se confond pas nécessairement avec le pluralisme des courants de pensée et d’opinion effectivement exprimés.
Julie Solveig
Voir aussi : ÉTUDE INÉDITE. Pluralisme dans l’audiovisuel : comment l’Arcom a fermé les yeux sur LCI et France Info

