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Rachat de Warner Bros. Discovery par Paramount : en Pologne, la coalition de gauche tremble pour sa télévision préférée

14 juillet 2026 | Temps de lecture : 8 minutes

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C’est finale­ment Para­mount Sky­dance, le groupe de David Elli­son, fils du mil­liar­daire trump­iste Lar­ry Elli­son, qui rachète Warn­er Bros. Dis­cov­ery après le retrait de Net­flix. Un rachat qui fait crain­dre le pire à la coali­tion de gauche en Pologne. Car Dis­cov­ery, c’est dans ce pays TVN, pre­mier groupe audio­vi­suel polon­ais et pili­er médi­a­tique du camp au pouvoir.

C’est le 22 juil­let que la Com­mis­sion européenne devra ren­dre sa déci­sion sur le rachat par Para­mount Sky­dance de Warn­er Bros. Dis­cov­ery (WBD), le con­glomérat né en 2022 de la fusion de Dis­cov­ery et de Warn­er­Me­dia. Et à mesure que l’échéance approche, l’in­quié­tude monte dans le camp de gauche et libéral polon­ais, qui voit sa télévi­sion la plus fidèle sur le point de pass­er aux mains d’un groupe réputé proche de Don­ald Trump.

Un géant trumpiste met la main sur la première télévision « anti-PiS » de Pologne

WBD détient en effet le groupe télévi­suel polon­ais TVN par l’in­ter­mé­di­aire d’une hold­ing néer­landaise. Après la vic­toire de Para­mount Sky­dance sur Net­flix fin févri­er, l’ac­cord de rachat a été signé le 27 févri­er pour 110 mil­liards de dol­lars, soit 31 dol­lars par action, et les action­naires de WBD l’ont approu­vé le 23 avril.

La trans­ac­tion n’est toute­fois pas encore final­isée : elle doit être bouclée au troisième trimestre 2026, faute de quoi Para­mount versera aux action­naires une pénal­ité trimestrielle de 25 cents par action. En atten­dant, TVN reste la pro­priété de WBD et sa ligne édi­to­ri­ale n’a pas changé. Mais pour com­bi­en de temps ?

TVN, pilier médiatique du camp libéral-socialiste au pouvoir

Pour com­pren­dre la fébril­ité qui s’est emparée de la coali­tion au pou­voir en Pologne, il faut rap­pel­er ce que le groupe TVN représente dans le paysage médi­a­tique polon­ais. Créée en 1997, passée un temps sous pavil­lon français avec Canal+ avant d’être reven­due en 2015 à l’Améri­cain Scripps Net­works, lui-même absorbé en 2018 par Dis­cov­ery, la pre­mière télévi­sion privée de Pologne n’a jamais caché son ori­en­ta­tion libérale-lib­er­taire, européiste et pro­gres­siste. Sa chaîne d’in­for­ma­tion en con­tinu TVN24 ain­si que ses ser­vices d’in­for­ma­tion sur ses autres chaînes ser­vent depuis un quart de siè­cle aux téléspec­ta­teurs une ligne très engagée en faveur de la gauche et très hos­tile vis-à-vis de la droite con­ser­va­trice et souverainiste.

On se sou­vient de cette phrase sur les « vrais Polon­ais » inven­tée de toutes pièces par une jour­nal­iste de TVN en 2010 et mise dans la bouche de Jarosław Kaczyńs­ki pour faire pass­er le chef des con­ser­va­teurs pour un émule des « vrais Alle­mands » des « heures les plus som­bres de notre histoire ».

Le rôle dévolu aux télévi­sions privées dans le dis­posi­tif de la coali­tion de gauche avait d’ailleurs été résumé avec une fran­chise désar­mante par le cinéaste Andrzej Waj­da, mem­bre du comité de sou­tien du can­di­dat de la Plate­forme civique (le par­ti de Don­ald Tusk, aujour­d’hui rebap­tisé Coali­tion civique), Bro­nisław Komorows­ki, pen­dant la cam­pagne prési­den­tielle de 2010 : « Nous devons trou­ver un moyen de nous tourn­er vers le chef de la télévi­sion publique. Pourquoi la télévi­sion publique ? Parce que c’est la seule télévi­sion qui par­le à tous les Polon­ais. Nous pou­vons bien sûr avoir des amis à la télévi­sion TVN, et la deux­ième télévi­sion [privée] peut bien nous soutenir, mais […] nous devons avoir notre place assurée à la télévi­sion publique, car ce qui n’est pas à la télévi­sion n’ex­iste pas. »

Les amis de Don­ald Tusk n’ont pas changé de méth­ode : quelques jours après son retour à la tête du gou­verne­ment polon­ais en décem­bre 2023, son putsch sur les médias publics, opéré par la force et au mépris des lois en vigueur, offrait à la gauche un qua­si-mono­pole sur l’in­for­ma­tion télévisée, avec TVN24 et une TVP Info (la chaîne d’in­for­ma­tion en con­tinu de la télévi­sion publique) passée avec armes et bagages dans le camp gou­verne­men­tal, mais aus­si Pol­sat News à l’ori­en­ta­tion égale­ment libérale-lib­er­taire, même si c’est sous une forme moins engagée que chez TVN.

Cette ten­ta­tive de ver­rouil­lage du paysage télévi­suel polon­ais a cepen­dant échoué : portées par les téléspec­ta­teurs orphe­lins de l’an­ci­enne ligne de la télévi­sion publique, les chaînes d’in­for­ma­tion con­ser­va­tri­ces TV Repub­li­ka puis wPolsce24 ont con­nu une ascen­sion ful­gu­rante, la pre­mière devenant même la chaîne d’in­fo en con­tinu la plus regardée du pays, devant TVN24. Par ailleurs, l’Améri­cain News­max, à la ligne plutôt con­ser­va­trice, vient à son tour de débar­quer sur le marché polonais.

Le précédent CBS fait trembler TVN

Si la ligne de TVN n’a pas bougé, c’est du côté des États-Unis que les rédac­tions du groupe regar­dent avec effroi. Chez CBS, pro­priété des Elli­son depuis 2025, la nou­velle patronne de l’in­for­ma­tion Bari Weiss a présidé à une purge en règle : départs de vedettes de l’émis­sion 60 Min­utes comme Scott Pel­ley, Sharyn Alfon­si ou Cecil­ia Vega, reportage gênant pour l’ad­min­is­tra­tion Trump retiré de l’an­tenne, cou­ver­ture prési­den­tielle net­te­ment adoucie et, en mai, fer­me­ture de la radio CBS News Radio après près d’un siè­cle d’ex­is­tence. « Compte tenu des dégâts que David Elli­son a causés à CBS News en seule­ment quelques mois, il ne faut pas per­me­t­tre à la famille Elli­son de pren­dre le con­trôle de CNN ni d’au­cune autre grande chaîne d’in­for­ma­tion », ont ton­né les syn­di­cats américains.

À Varso­vie, où les salariés de TVN ne par­lent de rien d’autre, la presse rap­porte que ce sont les jour­nal­istes poli­tiques qui trem­blent le plus. Les experts se veu­lent ras­sur­ants : le pub­lic de TVN24 – urbain, diplômé, europhile – est une mine d’or pub­lic­i­taire qu’au­cun repre­neur sen­sé ne voudrait dilapi­der. La spé­cial­iste des médias Alic­ja Jask­ier­nia n’ex­clut pour­tant pas un « glisse­ment » de la ligne rédac­tion­nelle, tan­dis que le camp con­ser­va­teur savoure : un député du PiS a déjà sug­géré aux jour­nal­istes de TVN de chercher un nou­v­el emploi.

Les contradictions des amis de Donald Tusk

C’est ici que l’his­toire devient savoureuse. En 2021, le PiS avait fait vot­er une loi inter­dis­ant aux cap­i­taux extérieurs à l’E­space économique européen de détenir plus de 49 % d’une télévi­sion polon­aise, ce qui aurait con­traint Dis­cov­ery à ven­dre TVN. Surnom­mée « Lex TVN » par ses détracteurs, cette loi avait déclenché les foudres de Wash­ing­ton, de Brux­elles et de toute la bien-pen­sance médi­a­tique (mal­gré l’ex­is­tence de lois équiv­a­lentes dans des pays comme la France ou l’Alle­magne), avant que le prési­dent Andrzej Duda n’y mette son veto. Trois ans plus tard, Don­ald Tusk pre­nait une déci­sion qui allait encore plus loin que la loi avortée du PiS : en décem­bre 2024, il inscrivait par décret TVN et Pol­sat sur la liste des entre­pris­es stratégiques pro­tégées, dont la vente requiert désor­mais l’ac­cord du gou­verne­ment. Cette « Lex TVN » de Tusk visait au départ des investis­seurs hon­grois proches de Vik­tor Orbán qui lorgnaient alors le groupe médi­a­tique polon­ais : il s’agis­sait de pro­téger la télévi­sion amie con­tre un repre­neur hos­tile, offi­cielle­ment au nom de la « guerre hybride ». Sauf que le ver­rou conçu con­tre Budapest devra main­tenant s’ap­pli­quer à Wash­ing­ton. Selon le quo­ti­di­en polon­ais Rzecz­pospoli­ta, Para­mount ne cherchera pas d’échap­pa­toire et deman­dera l’au­tori­sa­tion. Mais que fera le gou­verne­ment ? Oppos­er son veto à un proche de Don­ald Trump, c’est provo­quer une crise avec l’al­lié améri­cain. Laiss­er faire, c’est regarder sa prin­ci­pale télévi­sion de sou­tien pass­er sous pavil­lon trump­iste à un an des lég­isla­tives polon­ais­es de 2027. Le silence assour­dis­sant du gou­verne­ment polon­ais, si loquace en décem­bre 2024, en dit long sur son embarras.

Bruxelles, Londres, la Californie… puis Varsovie

Dernières haies avant la ligne d’ar­rivée : si le min­istère améri­cain de la Jus­tice a don­né son feu vert, la déci­sion de la Com­mis­sion européenne, ini­tiale­ment prévue le 7 juil­let, a été reportée au 22 juil­let après que Para­mount lui eut pro­posé des con­ces­sions – prob­a­ble­ment l’a­ban­don de la dis­tri­b­u­tion de films menée con­join­te­ment avec Universal.

Lon­dres men­ace aus­si d’in­ter­venir au nom du plu­ral­isme des médias, et des pro­cureurs généraux d’É­tats améri­cains pré­par­ent une plainte pour blo­quer la fusion. Après Brux­elles, le dernier mot appar­tien­dra à Varsovie.

Vers une vraie recomposition du paysage médiatique polonais ?

TV Repub­li­ka, wPolsce24 et News­max ne sont que des chaînes d’in­for­ma­tion en con­tinu. Les groupes TVN et Pol­sat, tout comme la télévi­sion publique TVP, ce sont aus­si des dizaines d’autres chaînes qui dis­til­lent l’idéolo­gie libérale-lib­er­taire et européiste à un bien plus grand nom­bre de téléspec­ta­teurs à tra­vers leurs pro­grammes de diver­tisse­ment, leurs séries et leurs magazines.

À long terme, une évo­lu­tion de TVN vers une ligne plus con­ser­va­trice et plus sou­verain­iste serait donc de nature à véri­ta­ble­ment chang­er le paysage médi­a­tique polon­ais alors que la guerre cul­turelle fait rage dans ce pays tra­di­tion­nelle­ment majori­taire­ment catholique et plutôt con­ser­va­teur. Mais cette évo­lu­tion du pre­mier groupe télévi­suel privé en Pologne, même si la trans­ac­tion est menée à bien, est loin d’être cer­taine : TVN ne fait pas par­tie des act­ifs clés du nou­veau géant, qui pour­rait d’ailleurs aus­si bien le reven­dre, et la logique com­mer­ciale plaide plutôt pour la con­ti­nu­ité. Ce feuil­leton ne fait donc que com­mencer et son scé­nario n’est pas écrit d’avance.

Olivi­er Bault
Directeur de la com­mu­ni­ca­tion de l’In­sti­tut polon­ais Ordo Iuris

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