Alors que l’Arcom vient de mettre en demeure CNews au nom du pluralisme, mais en ayant examiné que cette chaîne, l’OJIM publie une contre-étude inédite. En analysant sur la même période (mars 2025) le traitement de l’actualité internationale sur France Info et LCI, notre enquête révèle des déséquilibres manifestes : bien sûr, l’omniprésence de la guerre en Ukraine, mais surtout une forte convergence en faveur de Kiev et d’un réarmement européen, avec l’absence quasi totale de voix contestant le narratif dominant. Preuve que le gendarme de l’audiovisuel semble appliquer des critères très sélectifs.
C’est une annonce qui a fait l’effet d’une bombe dans le monde de l’audiovisuel français. Le 15 juin dernier, l’Arcom a annoncé officiellement mettre en demeure CNews « au nom du respect du pluralisme des courants de pensée et d’opinion ». Une décision inédite qui a immédiatement provoqué une levée de boucliers chez les défenseurs de la liberté d’expression.
Dans la foulée de cette annonce pourtant, Reporters sans frontières (RSF) s’est félicité dans ses colonnes d’une décision qui siffle « la fin de la récréation pour CNews ». Et pour cause : l’organisation ayant saisi le gendarme de l’audiovisuel, elle a été directement impliquée dans sa décision.
Le 26 novembre 2025, dans un article intitulé « Pluralisme en France : sur CNews, le grand contournement », RSF a en effet dénoncé les « déséquilibres manifestes » de la chaîne privée après avoir passé au peigne fin « les programmes et émissions des chaînes d’information en continu, au cours du mois de mars 2025 ». Le tout en fermant (considérablement) les yeux sur les autres chaînes d’info. Ce que n’a pas pris soin de rectifier l’Arcom qui s’est pourtant appuyée sur l’étude de RSF pour mettre en demeure CNews.
France Info, LCI : un pluralisme largement contestable
À l’OJIM, par devoir d’équité, de transparence et d’honnêteté, nous avons donc, à notre tour, passé au peigne fin, durant plusieurs semaines, LCI et France Info. Notre analyse porte aussi sur la période de mars 2025, la même période que celle analysée par RSF.
Le constat est sans appel : le pluralisme de France Info et LCI est largement contestable en matière de traitement de l’information. Découvrez notre étude inédite avec ce premier volet qui analyse en détails la manière dont l’actualité internationale est traitée par ces chaînes.

Nathalie Loiseau, Guillaume Ancel et Patricia Allimonière en mars 2025 sur France Info
FRANCE INFO
Quatre thèmes récurrents sur France Info
Déjà passée au crible en février 2026 par L’Institut Thomas More — selon lequel la majorité des émissions de la chaîne « s’inscrivent dans une grille interprétative de gauche, principalement sur les sujets sociétaux et politiques » — France Info se révèle également partisane dans son traitement de l’actualité internationale.
Une conclusion que nous sommes en mesure de confirmer : l’OJIM a analysé les principales émissions d’information et de débat diffusées quotidiennement sur France Info : La Matinale (6h30-8h30) ; L’invité politique (7h50) ; Le 8h30 FranceInfo ; Les Informés (9h00) ; La politique s’éclaire (9h30) ; Le 10/13 et Les Informés du soir (20h00-21h00). Un choix qui ne doit rien au hasard puisque ces émissions représentent l’essentiel du traitement politique et international de la chaîne sur la période étudiée.
Au terme de 135 heures d’écoute, plusieurs enseignements sont à tirer. Premier constat : il ressort des émissions visionnées que quatre thèmes structurent très largement le traitement de l’actualité internationale sur France Info.
Au cours du mois de mars 2025, c’est ainsi la guerre en Ukraine qui a constitué le principal sujet à l’antenne (et pas seulement dans la catégorie « internationale »). Arrivent ensuite : le réarmement européen et la défense européenne, les États-Unis et Donald Trump, le rôle de la France et d’Emmanuel Macron.
La guerre en Ukraine, un thème abordé quotidiennement
Dans le détail, les séquences concernant la guerre en Ukraine (abordée quotidiennement ou quasi quotidiennement) portent sur : les combats, les négociations de cessez-le-feu, les relations entre Donald Trump, Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky, les sanctions contre la Russie et l’aide militaire occidentale.
Celles sur le réarmement européen portent, sans grande surprise, sur : le réarmement des États européens, l’autonomie stratégique de l’Union européenne, la coalition des volontaires, les garanties de sécurité et les capacités militaires européennes.
Les émissions sur les États-Unis et Donald Trump abordent quant à elle fréquemment : la politique américaine vis-à-vis de l’Ukraine, les négociations avec la Russie, les relations entre Donald Trump et Vladimir Poutine et leurs conséquences pour l’Europe.
Enfin, les séquences portant sur le rôle de la France et d’Emmanuel Macron traitent essentiellement : des initiatives diplomatiques françaises, des conférences internationales organisées à Paris, des annonces d’aide militaire et du rôle de la France au sein de la coalition européenne.
Un impératif journalistique bien sûr : mars 2025 marquait en effet un tournant diplomatique, l’élection de Donald Trump ayant abouti à les prémisses de négociations sous égide américaine, en dépit d’une méfiance forte côté ukrainien et européen. La Russie de son côté maintenait ses exigences « maximalistes ».
Davantage d’opinions que d’informations brutes
Cette photographie assez précise des sujets abordés sur France Info cachent en réalité un autre enseignement fondamental qui semble pourtant avoir échappé à l’Arcom : la manière concrète dont est traitée l’information.
Il ressort en effet de notre analyse que le traitement des principaux thèmes relevés plus haut repose largement sur l’organisation de débats réunissant journalistes, experts, responsables politiques et spécialistes des relations internationales.
Autrement dit : les faits d’actualité (ou l’information « brute » à proprement parler) sont généralement présentés de manière succincte avant de donner lieu à des échanges consacrés à leur analyse et à leur interprétation. La compréhension des événements repose ainsi largement sur les commentaires développés par « les experts » en plateau.
Des profils variés… mais un petit noyau d’intervenants réguliers
Si France Info offre une palette assez large de profils invités à l’antenne (responsables politiques, diplomates, anciens ambassadeurs, officiers généraux, spécialistes des questions militaires, journalistes spécialisés, universitaires, géopolitologues, chercheurs et correspondants étrangers), notre analyse fait apparaître, en réalité, la présence régulière d’un noyau d’intervenants revenant à plusieurs reprises au cours du mois.
Les principaux intervenants récurrents de France Info en mars 2025 (dans les séquences analysées) sont ainsi le journaliste François Beaudonnet (invité six fois) et la grand reporter Patricia Allémonière (invitée cinq fois).
Arrivent ensuite les personnalités suivantes :
Sur France Info, la compréhension des événements sus-mentionnée repose ainsi largement sur les commentaires développés par « des experts » dont la ligne idéologique est en réalité clairement orientée.
Une diversité des intervenants qui ne se traduit pas nécessairement par une diversité des points de vue
D’ailleurs, l’analyse séquence par séquence des interventions consacrées aux quatre principaux thèmes conduit à constater une convergence importante des analyses développées sur les plateaux de France Info et ce malgré le nombre important d’intervenants invités sur la chaîne. En clair : qu’importe les profils variés nombreux, impossible d’évoquer « une pluralité effective » des opinions exprimées à l’antenne.
Les positions favorables au soutien militaire et politique de l’Ukraine, au renforcement de la défense européenne et critiques à l’égard de la Russie sont très largement majoritaires. Les appréciations portées sur Donald Trump sont également, dans de nombreuses séquences, présentées sous un angle critique, notamment lorsqu’est évoquée « sa stratégie de négociation » avec Vladimir Poutine.
Les divergences observées portent quant à elles principalement sur les modalités d’application de ces orientations et non sur leurs principes.
Notons par ailleurs qu’il n’apparaît en revanche pas d’intervenants, au cours de la période étudiée, venant défendre ou exposer de manière structurée des positions critiques de celle des autorités ukrainiennes, ni contestant de manière argumentée les principaux postulats développés sur les plateaux.
Pour résumer, notre analyse des émissions susmentionnées et diffusées entre le 1ᵉʳ et le 31 mars 2025 sur France Info fait apparaître que :- Le traitement de l’actualité internationale sur France Info est principalement structuré autour de quatre thèmes récurrents : la guerre en Ukraine, le réarmement européen, le rôle des États-Unis et la politique française en matière de sécurité et de défense.
- Les émissions étudiées réunissent des intervenants aux profils variés et issus d’horizons professionnels diversifiés. Cette diversité sociologique ne se traduit pas, en revanche, nécessairement par « une pluralité effective » des points de vue exprimés sur les principaux sujets abordés.
- L’examen des séquences consacrées à la guerre en Ukraine met en évidence une forte convergence des analyses développées en faveur du soutien politique et militaire à l’Ukraine, du renforcement de la défense européenne et d’une appréciation critique de la politique conduite par les autorités russes.
- Au cours de la période étudiée, il n’apparaît pas que les plateaux aient accueilli des intervenants venant défendre ou exposer de manière argumentée les positions des autorités russes, ni des analyses contestant de façon structurée les principaux cadres d’interprétation retenus par la majorité des participants.
- Les éventuelles nuances observées portent principalement sur les modalités d’action ou les perspectives d’évolution du conflit, sans remettre en cause les orientations générales exprimées.
Notre analyse conduit donc à constater que, malgré une diversité importante des profils invités, les principaux thèmes relatifs à la guerre en Ukraine donnent lieu à l’expression d’analyses largement convergentes, ce qui interroge évidemment la diversité effective des points de vue présentés au public sur ce sujet.

Le général Michel Yakovleff (2S), le colonel Michel Goya, Alla Poedie et Sergei Jirnov en mars 2025 sur LCI
LCI
S’il existe donc bien des déséquilibres manifestes sur France Info, notamment dans son traitement de l’actualité internationale, qu’en est-il de LCI, autre chaîne d’info passée sous les radars de l’Arcom ?
L’Ukraine comme sujet « principal »
Là encore, l’OJIM s’est concentré, à l’instar de RSF pour CNews, sur la période du 1er au 30 mars 2025. Pour notre étude, nous nous sommes cette fois-ci concentrés sur la tranche horaire de 20h à minuit, soit un total de 120 heures d’écoute.
Premier point à souligner : tout comme pour France Info et CNews, la guerre en Ukraine a constitué en mars 2025 le sujet principal de LCI. La chaîne y a consacré plus de 43 % de sa programmation d’information, soit l’équivalent d’une semaine entière d’antenne.
Notons que sur les trente jours du mois de mars, le sujet était d’ailleurs présent quotidiennement, parfois durant plusieurs heures consécutives. Une récurrence liée à l’actualité qui contribue ainsi à faire de la guerre en Ukraine l’un des principaux prismes de lecture de l’actualité internationale.
L’examen des émissions recensées montre en outre, qu’en plus de la guerre en Ukraine, les États-Unis et les pays européens ainsi que les questions de défense ont occupé une place particulièrement importante dans la programmation étudiée.
Une place importante pour les « experts »
A l’instar de France Info, notre étude révèle que le traitement de la guerre en Ukraine repose majoritairement sur des échanges en plateau entre animateurs, chroniqueurs et invités.
Tout comme sur la chaîne de service public, les faits d’actualité sont généralement rappelés de manière succincte avant de donner lieu à de longues séquences de commentaires et d’analyse. La présentation des événements apparaît ainsi dépendante de l’interprétation qu’en font les intervenants présents à l’antenne. En clair : biaisée.
Cette organisation éditoriale — conférant une place importante aux experts récurrents — a ceci pour conséquence : leurs analyses jouent un rôle majeur dans la construction de la compréhension du conflit proposée au public.
Une tendance pro-Ukraine
Or, si notre analyse met en évidence la présence de profils variés (militaires et anciens officiers généraux, diplomates, journalistes spécialisés, universitaires, experts en géopolitique, responsables politiques…), il faut souligner, une fois encore, la présence régulière d’un groupe relativement restreint d’intervenants à l’antenne.
Parmi les intervenants les plus réguliers, notons la présence récurrente du militaire et historien partisan de l’Ukraine Michel Goya (17 fois), du général anti-russe Nicolas Richoux (17 fois), de l’avocate ukrainienne (qui comparait les Russes à des « cafards ») Alla Poedie (neuf fois, ayant depuis disparu de la chaîne) ou encore de l’auteur russe Sergueï Jirnov (9 fois), farouchement opposé à Vladimir Poutine. Rares sont les invités plus nuancés comme le journaliste du Figaro Renaud Girard.
Si les intervenants proviennent donc d’horizons professionnels différents, il ressort du corpus qu’ils partagent fréquemment plusieurs diagnostics fondamentaux.
Une convergence notable des diagnostics
Autre constat : les débats apparaissent (une fois encore) souvent structurés autour de variations d’un même cadre d’analyse plutôt qu’autour de la confrontation de visions radicalement opposées. Les « experts » invités livrent ainsi souvent des analyses convergentes sur les principaux enjeux du conflit.
Les thèmes les plus régulièrement mis en avant sont :
- La Russie comme menace stratégique majeure pour l’Europe
- La nécessité du soutien à l’Ukraine
- Le renforcement des capacités militaires européennes
- Les interrogations suscitées par l’évolution de la position américaine
- L’importance de la dissuasion nucléaire française
Les divergences exprimées portent ainsi davantage sur les modalités de mise en œuvre de ces orientations que sur leur principe même.
La Russie, la grand ennemi
Il est également important de souligner le choix partial des formulations dans les intitulés des débats ou encore les lancements d’émissions. Les émissions analysées permettent de dégager une véritable liste à la Prévert de formules contribuant à orienter le débat.
Parmi celles-ci, on retrouve notamment : « menace russe » ; « abandon américain » ; « réarmement de l’Europe » ; « défendre l’Ukraine » ; « Poutine montre les muscles » ; « l’Europe doit-elle se préparer à combattre ? » ; « la Russie menace la France »…
La Russie apparait donc, sans distance ni ambages, comme constituant « la principale menace pour la sécurité européenne ». On peut souligner la prédominance d’autres postulats récurrents (L’Ukraine doit bénéficier d’un soutien durable ; l’Europe doit accroître ses capacités militaires ; les hésitations américaines constituent un facteur de risque…) qui interroge franchement sur la possibilité d’évoquer, là encore, « une pluralité effective » des opinions exprimées à l’antenne.
Pour résumer, notre analyse des émissions susmentionnées et diffusées entre le 1er et le 31 mars 2025 sur LCI fait apparaître :
- Une diversité de profils invités à l’antenne. Toutefois, cette diversité sociologique ne paraît pas toujours se traduire par l’expression de points de vue réellement antagonistes sur les principaux enjeux de la guerre en Ukraine.
- Que les débats observés révèlent une convergence significative des diagnostics exprimés concernant : la nature de la menace russe, la nécessité du soutien à l’Ukraine, le renforcement de la défense européenne, les conséquences du repositionnement américain.
Ainsi, au-delà de la pluralité des intervenants, l’examen du corpus fait apparaître la prédominance d’un cadre d’interprétation commun au sein duquel s’inscrivent la plupart des échanges observés.
Julie Solveig
Voir aussi : CNews mise en demeure : l’ARCOM franchit un cap dans le contrôle éditorial

