La succession compliquée de Natalie Nougayrède

Spontanée ou provoquée, la démission le 14 mai de ses fonctions de Natalie Nougayrède, la directrice du Monde, provoque une situation de vacance inédite au sein du quotidien français de référence.

Lors du décès en novembre 2012 du précédent directeur, Erik Izraelewitcz, ses deux adjoints, Didier Pourquery et Serge Michel avaient fait tourner la rédaction pendant quatre mois, sous la houlette de l’intérimaire Alain Frachon. Le temps qu’un successeur, en l’occurrence Natalie Nougayrède, soit placé sur orbite en mars 2013. Cette perspective de transition douce semble plus délicate aujourd’hui. Les deux bras droits de l’ex directrice, Vincent Giret et Serge Guerrin l’ont en effet précédé le 9 mai. Quelques jours auparavant, sept rédacteurs en chef et rédacteurs en chef adjoint du Monde avaient fait de même, en signe de protestation contre les méthodes de gestion et de management de Natalie Nougayrède.

Les trois actionnaires du Monde, Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Pierre Bergé, n’ont d’autres solutions que de réagir vite pour pallier ce déficit managérial criant. Dès mercredi 14 mai, ils ont rencontré la puissante Société des rédacteurs du Monde, sans qui rien ne se fait dans le journal. Comme un symbole, elle est présidée par le petit-fils du fondateur du journal, Hubert Beuve-Méry. D’après nos informations, les deux parties auraient convenu de nommer un directeur dans l’intérim, le temps de trouver le candidat idoine. “L’épine Nougayrède enlevée, les démissionnaires devraient reprendre leurs fonctions“, croit savoir un journaliste du Monde. On s’orienterait cette fois vers un recrutement extérieur compte tenu de la précédente élection (le directeur du Monde doit être élu avec au moins 60% des voix des journalistes). Les actionnaires n’avaient à l’époque pu s’entendre sur aucun des trois volontaires en lice, Frank Nouchi, Alain Faujas et Arnaud Le Parmentier. C’est finalement, Natalie Nougayrède, arrivée tardivement dans la course, qui avait été choisie et plébiscitée par 80% de la rédaction. Ce choix, largement porté par le directeur général Louis Dreyfus, est remis en cause à une majorité équivalente comme en atteste la situation bloquée au sein du quotidien.

Deux reproches essentiels sont formulés à l’encontre de Natalie Nougayrède. En premier lieu, la méconnaissance du journal (elle était auparavant correspondante diplomatique) l’a poussée à commettre plusieurs erreurs. Notamment celle de vouloir conduire un grand nombre de réformes dans un temps limité, au sein d’une rédaction très conservatrice et attachée au papier. A preuve, c’est bien le plan de réaffectation de 55 postes, en partie vers des fonctions numériques, qui a mis le feu aux poudres. Dreyfus qui a largement poussé la directrice et ses adjoints à agir vite (Le Monde a perdu deux millions d’euros en 2013) n’a pu ensuite que rétropédaler. Il a repoussé le plan de mobilité interne et le projet de nouvelle formule, prévus avant l’été, à la rentrée de septembre. Natalie Nougayrède aurait en second lieu pêché par un déficit de qualités managériales. Autoritarisme et manque d’écoute reviennent régulièrement en interne. A n’en pas douter, les propriétaires du Monde redoubleront d’exigences sur les qualités humaines, professionnelles et techniques du futur directeur.

Photo : Natalie Nougayrède, octobre 2013. Crédit : internaz via Flickr (cc)