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France 24 : l’antisémitisme tranquille

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2 avril 2023

Temps de lecture : 4 minutes
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France 24 : l’antisémitisme tranquille

Temps de lecture : 4 minutes

La chaîne d’information publique a été au cœur d’une polémique étrangement passée sous les radars. Quatre de ses collaborateurs ont été accusés d’antisémitisme, trois ont été rappelés à l’ordre et l’une a même été remerciée.

Des tweets « controversés »

L’affaire est par­tie d’une enquête menée par Cam­era, le site d’une organ­i­sa­tion éta­suni­enne du même nom qui s’identifie comme une vigie de la cou­ver­ture médi­a­tique au Moyen-Ori­ent. Créé en 1982, cette officine de con­tre-influ­ence devait orig­inelle­ment con­tr­er le traite­ment jugé « anti-israélien » du Wash­ing­ton Post, en pleine inva­sion du Liban par l’État hébreux. Plus récem­ment, elle a révélé des mes­sages provo­ca­teurs de jour­nal­istes « arabo­phones » tra­vail­lant pour la chaîne France 24.

Des mes­sages dont cer­tains ont plus de dix ans mais qui ne par­don­nent pas au regard de la sen­si­bil­ité du sujet. Dans des tweets, la jour­nal­iste Joëlle Maroun s’est lais­sée aller à des plaisan­ter­ies dou­teuses impli­quant notam­ment le chance­li­er Adolf Hitler, le bar­be­cue et des juifs… Cette cor­re­spon­dante de France 24 au Liban a égale­ment regret­té qu’Hitler ne soit pas aux com­man­des à Bey­routh et a même affir­mé : « Il incombe à chaque pales­tinien de tuer un Juif et l’affaire est close. »

La chaîne d’information publique s’est finale­ment séparée de Joëlle Maroun après 48 heures de polémique le 15 mars.

Un parti pris apparent

À cette jour­nal­iste évincée, se sont ajoutés trois autres pro­fes­sion­nels rap­pelés à l’ordre.

Laila Odeh, vague­ment con­nue pour avoir été prise à par­tie en novem­bre 2022 par des extrémistes israéliens lors d’un direct, a, elle aus­si, invo­qué le nom d’Hitler, accu­sant Israël de reporter le « com­plexe de son Holo­causte sur les Pales­tiniens, en méprisant Hitler tout en étant devenu une autre ver­sion de lui ». Sœur d’un mar­tyr de la cause pales­tini­enne, elle est en out­re accusée d’être bien peu objec­tive, ce qui n’est pas absurde à con­sid­ér­er sa « sit­u­a­tion famil­iale » et sa nation­al­ité palestinienne.

Dina Abi-Saab, est de son côté accusée d’un tro­pisme très mar­qué pour la cause pales­tini­enne. Se réjouis­sant des roquettes lancées par le Hamas sur la pop­u­la­tion civile israéli­enne, cette Libanaise emploie sys­té­ma­tique­ment le terme « Pales­tine occupée » pour qual­i­fi­er l’état hébreu. Un terme qui peut certes se défendre, mais qui sem­ble déplacé pour une chaîne de télévi­sion publique d’un État (la France) qui entre­tient des rela­tions avec Israël et recon­naît son existence.

Enfin, l’homme de la bande, Sharif Bibi, égale­ment act­if auprès du média InfoMi­grant, est mis en cause pour son traite­ment assez peu équili­bré du con­flit israé­lo-pales­tinien. Ce Libanais qual­i­fie par exem­ple Israël « d’entité sioniste ».

Sus­pendus dans un pre­mier temps, les qua­tre jour­nal­istes con­nais­sent des for­tunes divers­es. Si Joëlle Maroun a été ren­voyée, Laila Odeh a été réin­té­grée. Quant à Dina Abi-Saab et Sharif Bibi, il sem­blerait qu’ils puis­sent revenir puisqu’ils n’auraient écopé que d’un « rap­pel à l’ordre » selon l’annonce faite par France 24 le 15 mars.

La tenaille : presse et influence

Cette affaire révèle la com­plex­ité, pour la télévi­sion publique France 24, de se dot­er de jour­nal­istes objec­tifs (à défaut d’être neu­tres) au Moyen-Ori­ent, et notam­ment sur l’épineux cas israé­lo-pales­tinien. Cette affaire est riche en enseigne­ments. Elle met en scène une chaîne publique influ­encée par des cor­re­spon­dant à la vision engagée dans un con­flit et des sites d’influences qui parvi­en­nent à faire licenci­er une jour­nal­iste. La sphère d’influence israéli­enne s’est ici exprimée à tra­vers l’organisation éta­suni­enne Cam­era ; elle a eu un écho sur le site Infoe­quitable, sorte de média pro-israélien. Très engagé et sub­jec­tif, ce dernier fait néan­moins un vrai tra­vail de « réin­for­ma­tion » en décor­ti­quant le traite­ment du con­flit et révèle par­fois des fauss­es infor­ma­tions.

À ces con­sid­éra­tions, s’ajoute enfin une dernière qui est l’étonnant silence qui a entouré l’affaire. Si les médias français sont d’ordinaire plutôt équili­brés sur la ques­tion israé­lo-pales­tini­enne, ils sont générale­ment beau­coup plus vir­u­lents pour les déra­pages anti­sémites ! En cela, les déc­la­ra­tions de Joëlle Maroun, exhumées sur Twit­ter, n’ont pas vrai­ment con­nu l’écho reten­tis­sant qu’ils auraient pu avoir. Priv­ilège de cor­re­spon­dant arabe ? Une chose est sûre, de pareilles « plaisan­ter­ies » d’un jour­nal­iste d’une rédac­tion comme Valeurs actuelles auraient don­né lieu à un traite­ment médi­a­tique autrement plus acharné…