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Finale de la coupe arabe : des violences urbaines en mode silencieux dans les médias français

22 décembre 2021

Temps de lecture : 8 minutes
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Finale de la coupe arabe : des violences urbaines en mode silencieux dans les médias français

22 décembre 2021

Samedi 18 décembre 2021 était organisée la finale de la coupe arabe de football au Qatar. L’équipe nationale d’Algérie a gagné le match qui l’opposait à celle de Tunisie. Bien que cet évènement ait eu lieu à des milliers de kilomètres de notre pays et qu’il oppose deux équipes étrangères, il a été accompagné par de nombreuses violences urbaines un peu partout en France. Une nouvelle fois, les médias français ont tout fait pour que l’opinion publique n’y voie que du feu, si l’on peut dire… Euphémisation, occultation, minimisation et autres manipulations ont été au rendez-vous. Revue de presse.

Les préliminaires

De l’aveu même de la Pré­fec­ture de police de Paris dans un com­mu­niqué de presse, les matchs précé­dents de la coupe arabe de foot­ball ont don­né lieu à des « débor­de­ments (…) durant lesquels de nom­breux sup­port­ers de foot­ball se sont rassem­blés sur l’avenue des Champs Élysées, envahissant les voies de cir­cu­la­tion et envoy­ant pro­jec­tiles, fumigènes et mortiers en direc­tion des forces de l’ordre ».

Cir­con­stance aggra­vante à ces man­i­fes­ta­tions vio­lentes, la sit­u­a­tion san­i­taire se dégrade en France, avec une hausse ver­tig­ineuse des con­t­a­m­i­na­tions au coro­n­avirus. Le Parisien nous informe à ce sujet le 18 décem­bre que, le Pre­mier min­istre a annon­cé le ven­dre­di 17 décem­bre que « la cap­i­tale se passera cette année de son feu d’artifice le soir du réveil­lon du 31 décem­bre (…). Moins on est nom­breux, moins on prend de risques ».

Les pou­voirs publics avaient donc deux bonnes raisons pour ne pas per­me­t­tre des rassem­ble­ments mas­sifs sur les Champs Élysées à l’issue de la finale de la coupe arabe. Afin de prévenir tout trou­ble à l’ordre pub­lic, le préfet de police a en con­séquence pris un arrêté inter­dis­ant l’accès des sup­port­ers des équipes de foot­ball à ce secteur, lors de la finale de la coupe arabe le same­di 18 décem­bre. Mais c’était sans compter sur « l’enthousiasme » débor­dant des nom­breux sup­port­ers de l’équipe d’Algérie en France.

Les « débordements » des supporters algériens

Comme nous l’apprennent les prin­ci­paux titres de la presse écrite, la réac­tion des sup­port­ers algériens à la vic­toire de l’équipe nationale d’Algérie ne s’est pas fait attendre.

Le quo­ti­di­en sportif L’Équipe nous informe le 19 décem­bre que « des débor­de­ments (ont été) con­statés sur les Champs-Élysées après la vic­toire de l’Al­gérie en Coupe arabe ».

Les élé­ments de lan­gage sont les mêmes que ceux de la pré­fec­ture de police de Paris : nous sommes en présence de « débor­de­ments ». Cha­cun aura com­pris qu’il faut lire la presse main­stream avec son dic­tio­n­naire per­me­t­tant de décrypter le vocab­u­laire poli­tique­ment cor­rect. Le jour­nal­iste se base sur le témoignage d’un con­frère pour relater de façon énig­ma­tique de « nom­breuses charges simul­tanées dans des direc­tions opposées, créant mou­ve­ment de foule et ten­sions au milieu des touristes et des familles ». 

On a à ce stade le plus grand mal à iden­ti­fi­er tant les agresseurs et les agressés que la nature des « débor­de­ments ». On n’en saura pas plus sur l’identité de ceux qui ont déclenché les trou­bles à l’ordre public.

Quand les médias de grand chemin ne repren­nent pas la qual­i­fi­ca­tion de « débor­de­ments » au sujet des mul­ti­ples vio­lences com­mis­es dans dif­férentes villes français­es à l’occasion de cette finale, ils les décrivent de façon tout aus­si euphémisante comme des « ten­sions », à l’instar de France Info, Le Figaro et Europe 1. On ne peut qu’être recon­nais­sant à ces jour­nal­istes d’éviter de jeter un regard trop cru sur une cer­taine réal­ité « française » et de ménag­er les lecteurs.

Les « tensions » : vandalisme et agressions contre les forces de l’ordre

Il faut pouss­er plus avant la lec­ture des arti­cles des jour­naux et des sites d’information en ligne pour en appren­dre un peu plus sur la nature des « ten­sions » et autres « débordements ».

La Voix du Nord reste posi­tif mal­gré tout : « l’Algérie gagne, une belle fête à Lille, avant des inci­dents en fin de soirée ». Après avoir décrit avec force détails la « fête », le quo­ti­di­en nous informe de façon très laconique que des CRS ont affron­té « des indi­vidus les ayant ciblés avec toutes sortes de pro­jec­tiles et des mortiers d’artifice ». L’esprit fes­tif se man­i­feste par­fois de façon inattendue.

À quelques kilo­mètres de là, à Roubaix, la présen­ta­tion par La Voix du Nord des événe­ments est la même : « l’Algérie l’emporte, la fête se trans­forme en affron­te­ments à Roubaix ».

On apprend en toute fin d’article que « les choses ont fini par dérap­er : les jets d’artifices, les com­porte­ments dan­gereux en voiture et sur deux-roues, les jets de canettes ont con­traint les forces de l’ordre à procéder à la dis­per­sion au moyen de grenades lacry­mogènes. (…), des ren­forts ont été appelés pour con­tenir les récal­ci­trants. Quant aux sapeurs-pom­piers, ils étaient égale­ment sur le pont : neuf inter­ven­tions en lien avec ces événe­ments ont eu lieu dans la soirée, dont sept pour des feux de voitures et deux pour des feux de détri­tus ».

À Nan­cy égale­ment, les sup­port­ers de l’équipe d’Algérie ne sont pas si paci­fiques et bon enfant que cela : L’Est répub­li­cain nous apprend qu’après la « fête », « des affron­te­ments se sont ensuite déroulés à l’angle des rues Charles-III et Saint-Nico­las, entre des man­i­fes­tants anti-pass et des sup­port­ers défi­lant avec des dra­peaux algériens pour célébr­er la vic­toire de l’Algérie face à la Tunisie en finale de la Coupe arabe. Les policiers ont mis fin aux affron­te­ments en util­isant des grenades lacry­mogènes ». Tout ça, c’était avant un pre­mier arti­cle du quo­ti­di­en région­al pub­lié à 19h37 qui ne men­tion­nait que « la liesse et les embouteil­lages après la vic­toire en coupe arabe ». On n’en saura mal­heureuse­ment pas plus sur les affron­te­ments et la nature du dif­férend entre les man­i­fes­tants anti-pass et les sup­port­ers de l’équipe d’Algérie.

À Lyon, la finale de la coupe arabe se traduit par « le cen­tre-ville de Lyon blo­qué, la Guil­lotière privé de trans­ports en com­mun », selon Lyon­Mag. Mal­gré cette mesure de sécu­rité, prob­a­ble­ment assor­tie de nom­breuses autres, « d’im­por­tants embouteil­lages se sont for­més sur les quais du Rhône, avec un con­cert de klax­ons et des rodéos urbains entre les véhicules à l’ar­rêt. Un peu plus tard, des affron­te­ments ont eu lieu avec les forces de l’or­dre au niveau de la place Bel­le­cour, forçant ces derniers à user de gaz lacry­mogène ».

À Nice, Nice-Matin nous informe de « scènes de liesse » après le match. « On est loin des débor­de­ments observés à Paris, taclés sur Twit­ter par le député azuréen Eric Ciot­ti ». Mais pour­tant, on apprend en pour­suiv­ant la lec­ture de l’article qu’« à Nice-Est en revanche, des feux de poubelles sont à sig­naler. Et même des tirs de mortiers en direc­tion du com­mis­sari­at de l’Ariane ». Une attaque d’un com­mis­sari­at, on ne peut même pas appel­er cela un « débor­de­ment » dans l’échelle de grav­ité des événements ?

Min­imi­sa­tion encore et tou­jours à Toulouse : France 3 Occ­i­tanie con­state que « la joie des sup­port­ers de l’équipe de foot­ball d’Al­gérie provoque des débor­de­ments ». Flo­ri­an Esnault est beau­coup plus direct sur Twit­ter : « Des sup­port­ers algériens pren­nent pour cible un équipage de police ».

Dans son édi­tion du 19 décem­bre, La Provence nous informe de « ten­sions sur les Champs-Élysées ain­si qu’à Mar­seille après le match de foot Tunisie — Algérie ». Une fois de plus, nous n’en saurons pas plus sur la nature de ces « ten­sions » à Mar­seille. Il ne doit sure­ment y avoir aucun intérêt à s’appesantir sur la question…

Valence, Dijon, Rillieux-la-Pape, Vénissieux, Nantes …

La litanie con­tin­ue : à Valence, « les sup­port­ers dérapent après la vic­toire de l’Algérie », selon Le Dauphiné Libéré.

Par­mi les médias qui essaient de faire un recense­ment exhaus­tif des « débor­de­ments », Valeurs actuelles nous apprend dans un arti­cle du 20 décem­bre que « 150 per­son­nes se sont rassem­blées à Dijon, attaquant la police aux mortiers et en jetant de nom­breux pro­jec­tiles. À Mont­béliard, 200 indi­vidus cagoulés se sont égale­ment man­i­festés ».

Dans les envi­rons de Lyon, à Ril­lieux-la-Pape ou à Vénissieux, « plusieurs voitures et poubelles ont été incendiées ». « À Melun, un guet-apens a été organ­isé pour attir­er les forces de l’ordre » et les attaquer.

Le site de revue de presse Fdes­ouche a mis en ligne des images de « liesse » au Havre, Nantes, Toulouse, Bor­deaux, Saint Nazaire. Une nou­velle fois, quand la « liesse » s’exprime avec un peu trop d’exubérance, le qual­i­fi­catif de « ten­sions » revient imman­quable­ment dans les arti­cles des jour­naux qui rela­tent l’événement. Mais restons détendus…

L’impertinence des réseaux sociaux

Les réseaux soci­aux per­me­t­tent de trou­ver une cou­ver­ture non con­formiste des scènes de « liesse » : on peut notam­ment voir sur des pho­tos des dra­peaux pales­tiniens bran­dis à Mar­seille et à Paris. Ce qui amène à douter sur la nature de l’évènement, coupe de foot­ball ou man­i­fes­ta­tion de force de la com­mu­nauté musulmane ?

À Mar­seille, l’esprit bon enfant a vite lais­sé la place aux invec­tives. Le porte-parole d’un syn­di­cat polici­er, Matthieu Valet, com­mente sur Twit­ter les images de jeunes au com­porte­ment agressif :

Même indig­na­tion à Paris :

La synthèse des médias nationaux

Le lende­main de la fête, le jour­nal de midi de France 2 le 19 décem­bre est par­ti­c­ulière­ment laconique et résume en une phrase tous les faits précédem­ment relatés à quelques « débor­de­ments ».

Si France Info men­tionne les « ten­sions entre sup­port­ers et forces de l’ordre sur les champs Elysées après le sacre de l’Algérie », les élé­ments chiffrés de la soirée sont élo­quents, même s’ils sont par­tiels car ils ne con­cer­nent qu’un nom­bre très réduit des villes con­cernés par les « scènes de liesse » :

A Paris, « 32 per­son­nes ont été inter­pel­lées et 432 ont été ver­bal­isées pour non-respect de l’ar­rêté pré­fec­toral ou pour infrac­tions routières (45)(…) « Dans le reste de la France, 23 per­son­nes ont été inter­pel­lées dont 14 en par­ti­c­uli­er à Roubaix (…). Ils étaient 2 000 à Lille où la police a inter­pel­lé deux per­son­nes, a pré­cisé cette source. A Lyon, sept policiers ont été légère­ment blessés et une per­son­ne inter­pel­lées, selon la pré­fec­ture du Rhône et la source poli­cière. Au total, 55 per­son­nes ont été inter­pel­lées same­di soir et dans la nuit de same­di à dimanche en France ».

Exit les vio­lences à Nan­cy, Toulouse et ailleurs. Au dia­ble les détails…

Une application de la loi à double sens

Au final, les médias de grand chemin n’auront surtout pas relevé que les lois ne sem­blent s’appliquer en France qu’à ceux qui les respectent. Une par­tie de la jeunesse « française » d’origine immi­grée a mon­tré une nou­velle fois qu’elle pié­tine ouverte­ment toutes les con­signes et les règles du pays dans lequel elle vit. En dépit de l’arrêté de la pré­fec­ture de police de Paris, c’est un cortège ser­ré qui a fêté la vic­toire de l’équipe d’Algérie sur les Champs Élysées. La présence de la police à Paris, à Lille, à Roubaix, à Toulouse et ailleurs n’a aucune­ment empêché les « débor­de­ments », ce qui illus­tre non seule­ment une curieuse con­cep­tion de la fête, mais égale­ment par­fois une haine con­tre les représen­tants de l’État, et peut-être plus large­ment des Français de souche.

Sur les réseaux soci­aux, les com­men­taires acerbes ne man­quent pas pour soulign­er la dif­férence de traite­ment lors des man­i­fes­ta­tions de gilets jaunes, au cours desquelles des man­i­fes­tants ont per­du un œil suite à des tirs de LBD. C’est un usage « pro­por­tion­né » de la force et de la « vio­lence légitime » de l’État à géométrie vari­able que l’on con­state une nou­velle fois.

Mali­ka Sorel le soulig­nait en 2019 dans les pages du Figaro, « hiss­er ou planter un dra­peau n’est jamais anodin. C’est un acte éminem­ment poli­tique qui sym­bol­ise, tout comme l’hymne nation­al, un ancrage moral, l’attachement à un socle de principes et de valeurs, et bien sûr un enracin­e­ment sen­ti­men­tal. Brandir le dra­peau sous le nez de l’ancien pays colo­nial, c’est l’expression d’une revanche sur l’Histoire. Une revanche qui s’est trou­vée légitimée par le can­di­dat Macron lorsqu’il a accusé la France de «crime con­tre l’humanité ».

Mais au-delà, comme l’Observatoire du jour­nal­isme le soulig­nait – déjà — en 2014, « dans de nom­breux cas, l’allégresse algéri­enne et ses dom­mages col­latéraux ont don­né l’impression que se jouait dans la plu­part des grandes villes française une « guerre civile rit­u­al­isée ». Car ces man­i­fes­ta­tions patri­o­tiques de jeunes d’origine maghrébine, sou­vent de la deux­ième voire de troisième généra­tion, illus­trent non seule­ment une allégeance à un pays dif­férent de celui dans lequel ils vivent, mais sou­vent égale­ment une défi­ance vis-à-vis de ses lois.

À chaque match de foot­ball pro­fes­sion­nel impli­quant une équipe d’Afrique du nord, l’exubérance com­mu­nau­tarisée et par­fois vio­lente devient prévis­i­ble. Et la pas­siv­ité des forces de l’ordre une con­stante. Si les médias de grand chemin sem­blent s’y être habitués et en min­imisent l’importance, il n’est pas sûr qu’il en soit de même de la majorité des Français. Le prob­lème peut-il se régler ? L’INED nous apprend que les maghrébins sont les plus représen­tés par­mi les étrangers à qui un titre de séjour est délivré en France, on con­state à la lec­ture d’un arti­cle du Point que l’immigration clan­des­tine issue du Maghreb est à sens unique, compte tenu du nom­bre dérisoire d’expulsions effec­tives. Pas si sûr, donc. Bonnes fêtes quand même.

Illus­tra­tion : cap­ture d’écran vidéo de Clé­ment Lan­ot, via Twit­ter

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