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Débordements algériens en France : les médias bottent en touche
Publié le 

8 juillet 2014

Temps de lecture : 6 minutes
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Débordements algériens en France : les médias bottent en touche

Quand les médias prêtent ou non une valeur sociologique au football…

La coupe du monde de foot­ball est un événe­ment remar­quable, bien au-delà du sport puisque son ampleur, sa médi­ati­sa­tion, ses impli­ca­tions affec­tives et son suc­cès pop­u­laire lui con­fèrent une dimen­sion poli­tique lit­térale­ment extra­or­di­naire. En out­re, on con­naît la célèbre expres­sion de l’anthropologue Chris­t­ian Bromberg­er, qui définit le foot­ball comme une « guerre rit­u­al­isée ». Dans son arti­cle « Se pos­er en s’opposant. Vari­a­tions sur les antag­o­nismes de Mar­seille à Téhéran », pub­lié dans le col­lec­tif Pas­sions sportives, iden­ti­fi­ca­tions et sen­ti­ments d’appartenance (dirigé par Raf­faele Poli, Neuchâ­tel, CIES, 2005), Bromberg­er explique : « Sans doute est-ce dans cette capac­ité mobil­isatrice et démon­stra­tive des appar­te­nances que réside une des prin­ci­pales raisons de l’extraordinaire pop­u­lar­ité de ce sport. (…) Sai­sis au niveau le plus immé­di­at, com­péti­tions et clubs appa­rais­sent comme des machines à class­er les appar­te­nances, comme des caiss­es de réso­nance et des amplifi­ca­teurs des iden­tités col­lec­tives. L’Europe où prend essor le foot­ball est la patrie des États-nations qui s’affirment, une terre mar­quée par des divi­sions religieuses, par des cli­vages lin­guis­tiques et eth­niques, par des aspi­ra­tions nation­al­i­taires et région­al­istes (…). Les oppo­si­tions entre équipes enreg­istrent bruyam­ment ces con­trastes qui façon­nent nos sociétés et aujourd’hui les autres. » Après quoi, l’anthropologue donne de nom­breux exem­ples élo­quents de cette affir­ma­tion : lors des coupes du monde de 1934 et 1938, les suc­cès de l’équipe nationale ital­i­enne furent présen­tées par Mus­soli­ni et ses min­istres comme une preuve de la supéri­or­ité du fas­cisme sur les démoc­ra­ties. Durant la dic­tature de Fran­co, en Espagne, le club de Barcelone devint un éten­dard des vel­léités indépen­dan­tistes cata­lanes, et le dra­peau cata­lan ayant été inter­dit, c’est celui du Barça que l’on bran­dis­sait alors en échange.

Exploitation de la gloire footballistique

Ain­si la gloire des équipes fut-elle exploitée par des groupes mil­i­tants comme par les pou­voirs poli­tiques, de la même manière que les gloires mil­i­taires avaient aupar­a­vant rejail­li sur les dirigeants, les caus­es ou les peu­ples qui s’y rat­tachaient. Le pres­tige des vic­toires a changé de source, à une ère de paix entre les grandes nations et celle-ci s’est déplacée dans les grandes mess­es du foot­ball, à la fois guerre rit­u­al­isée et sport de mass­es entre tous. Soix­ante ans après Mus­soli­ni, le prési­dent Chirac prof­i­ta de la vic­toire des Bleus lors de la coupe du monde de 1998, qui fit remon­ter de 15 points sa cote de pop­u­lar­ité alors très faible, mais ce n’est pas tant le prési­dent que le gou­verne­ment social­iste qui ten­ta de la trans­former en argu­ment idéologique, cher­chant non pas à prou­ver la supéri­or­ité du fas­cisme sur les démoc­ra­ties, mais celle du mul­ti­cul­tur­al­isme sur le mod­èle précé­dent, en val­orisant la com­po­si­tion eth­nique de l’équipe « black-blanc-beur ». Une eth­ni­ci­sa­tion des résul­tats qui dis­parut, for­cé­ment, lorsqu’il s’agit de com­menter la débâ­cle de 2002 où la France perdit sim­ple­ment tous ses matchs, ou encore lors de la pan­talon­nade pathé­tique et hon­teuse de 2010. S’il est évi­dent que « La fièvre foot­bal­lis­tique créé un cli­mat d’u­nion nationale. » comme le con­clu­ait l’institut de sondage Ipsos à pro­pos de 98, se servir des résul­tats sportifs comme preuve du bien-fondé d’une poli­tique demeure une entre­prise pour le moins périlleuse.

Tou­jours est-il que jusque là, les médias ont tou­jours pris pré­texte des coupes du monde pour dévelop­per des analy­ses soci­ologiques ou poli­tiques en fonc­tion des résul­tats, que ce soit pour faire l’éloge du mul­ti­cul­tur­al­isme quand l’équipe nationale gag­nait, ou pour fustiger l’amoralité et la morgue de mil­liar­daires irre­spon­s­ables, lorsqu’elle per­dait. Curieuse­ment, ces mêmes médias dev­in­rent très réti­cents à l’analyse lorsqu’il s’agit de com­menter les inci­dents qui émail­lèrent, en France, le début du mon­di­al de 2014, avec l’épopée sur­prenante de l’équipe nationale algéri­enne. Il eût pour­tant été naturel d’attendre de la part des médias français offi­ciels, en de telles cir­con­stances, une analyse soci­ologique sérieuse et appro­fondie de ces événe­ments qui ont don­né lieu à des dégâts, des affron­te­ments et des mobil­i­sa­tions poli­cières totale­ment hors norme dans un pays en paix. Pour­tant, ceux-ci n’enregistrèrent rien d’autre que la joie bien légitime des sup­port­ers algériens, tout juste émail­lée d’incidents regret­ta­bles, certes, mais mar­gin­aux et ne sig­nifi­ant rien.

La nouvelle confrontation médiatique

Nous ne revien­drons pas ici sur l’ampleur des faits qui ont été abon­dam­ment recen­sés sur les sites appar­tenant à la « réa­cosphère ». Il est cepen­dant à not­er qu’Internet se fait désor­mais sys­té­ma­tique­ment l’écho en retour de l’occultation médi­a­tique offi­cielle. Nous ne revien­drons pas non plus sur le détail des réac­tions médi­a­tiques. Celles-ci ont été par­faite­ment résumées par François-Bernard Huyghe, directeur de recherch­es en sci­ences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion à la Sor­bonne et spé­cial­iste des médias et de la stratégie. Celui-ci note en effet que « deux types de dis­cours polarisent le débat :
— Dis­cours rel­a­tiviste et argu­ment sta­tis­tique : certes ces inci­dents sont intolérables, mais ils sont rares au regard de l’im­por­tance de la com­mu­nauté algéri­enne. Ils ne sont pas si graves ou si inhab­ituels ; ils ne doivent en aucun cas servir à stig­ma­tis­er toute une com­mu­nauté comme le voudraient ceux qui cherchent un bouc émis­saire. Ce qui serait autrement plus dan­gereux.
— Dis­cours dra­ma­tique et argu­ment de symp­tôme : ce qui se passe est grave. Le sys­tème essaie de min­imiser l’importance des faits, mais ils sont car­ac­téris­tiques : une grande par­tie de la jeunesse d’origine immi­grée est plus attachée à ses racines qu’à la France et saisit la moin­dre occa­sion de traduire son hos­til­ité envers le pays d’accueil. »
Le pre­mier dis­cours appar­tient à la sphère médi­a­tique ; le sec­ond aux réseaux soci­aux iden­ti­taires et affil­iés. Ces deux dis­cours sont en miroir et se nour­ris­sent l’un l’autre, remar­que le chercheur. Certes, mais le sec­ond dis­cours est néan­moins le fruit des défail­lances cri­antes du pre­mier… Et le chercheur d’évoquer la guerre en plusieurs temps que se livrent ces types de médias, rel­e­vant à la fois des « intox » des réseaux soci­aux, d’un déni des médias offi­ciels (« Il faut recon­naître que pré­ten­dre qu’il ne s’est rien passé ces nuits là relève de l’angélisme. »), et des ripostes per­ma­nentes de part et d’autre.

De l’information au combat idéologique

En somme, on se retrou­ve encore con­fron­tés à la prob­lé­ma­tique de la « symp­tômi­sa­tion » des faits, que nous avions déjà relevée au sujet des faits divers. Huyghe con­clut à l’existence d’un symp­tôme, mais à l’impossibilité de l’analyser cor­recte­ment dans les con­di­tions pro­duites par cette rival­ité mimé­tique entre médias du sys­tème et médias de l’anti-système. Comme lors de l’affaire du Viol d’Évry, cepen­dant, on peut remar­quer que le tra­vail des jour­nal­istes pro­fes­sion­nels con­siste désor­mais, dans un pre­mier temps, à rel­a­tivis­er ou maquiller les faits, dans un sec­ond temps à dén­i­gr­er la « réa­cosphère » qui les relève à leur place avec indig­na­tion. Ain­si la tri­bune hal­lu­ci­nante de Bruno Roger-Petit dans le Nou­v­el Obser­va­teur du 19 juin dernier : « Drame dans la fachos­phère et la droitosphère : le match Algérie-Bel­gique n’a pas don­né lieu à l’in­va­sion bru­tale, sauvage et san­guinaire espérée. Décep­tion. Il ne s’est rien passé. L’apoc­a­lypse n’a pas eu lieu. La France est restée pais­i­ble, sim­ple et tran­quille. Et pour­tant, à la veille de cette ren­con­tre, les UMP­istes, les Iden­ti­ratistes, les UNIstes, les Zem­mouristes, les Polonystes, les Lévystes, les Copéistes (s’il en reste), les Finkielkrautistes, les Bou­tin­istes, les Man­if­pour­tousistes, les Fron­tistes, les Lep­énistes, tous, unis sur l’essen­tiel, se pré­paraient à envahir les réseaux soci­aux, puis les plateaux de télévi­sion. » Après quoi, le jour­nal­iste relaie le tra­vail de ses col­lègues du Monde recen­sant un cer­tain nom­bre d’intox dif­fusées sur les réseaux (cri­tique qui se trou­ve val­able pour n’importe quel sujet sur un tel sup­port). « Il ne s’est rien passé », ose donc affirmer le pro­pa­gan­diste. Les cen­taines d’interpellations, les mil­liers de véhicules détru­its, les con­fronta­tions avec la police ou les inter­ven­tions des pom­piers dont furent payés les vic­toires algéri­ennes ? Rien. Quant aux pré­ten­dues intox qui se sont révélées des faits réels, comme l’incendie de l’Église de la Duchère à Lyon, pas le moin­dre mea cul­pa évidem­ment.

Pour les médias français, depuis au moins vingt ans, il sem­ble que la réal­ité soit un hoax d’extrême droite… Mais cette lutte nou­velle dénote en tout cas l’importance et l’influence que la « réa­cosphère » revêt à présent, tout en prou­vant égale­ment à quel point la lutte idéologique a défini­tive­ment pris le pas sur l’information dans la sphère médi­a­tique offi­cielle, l‘obsession étant moins de rap­porter et d’analyser les faits que de com­bat­tre l’idéologie sup­posée de leurs con­cur­rents sur le Web.

Joie inflammable ou guerre civile ritualisée ?

Comme on le voit très bien démon­tré dans le numéro de Causeur de juin dernier, le mag­a­zine d’Élis­a­beth Lévy, les écoles de jour­nal­isme par­ticipent à une repro­duc­tion de caste qui accule, d’une manière ou d’une autre, ceux qui sont respon­s­ables de l’information dans ce pays, à la gauche et l’extrême gauche. Que les opin­ions diver­gentes – pour­tant majori­taires – se réfugient sur Inter­net en est une con­séquence mécanique. Que ceux qui les por­tent ne soient que rarement des jour­nal­istes pro­fes­sion­nels est une évi­dence que Le Monde peut con­naître sans avoir besoin des lumières aveuglantes de Bruno Roger-Petit. Pour­tant, il n’est pas néces­saire non plus d’être un soci­o­logue de renom pour com­pren­dre que les man­i­fes­ta­tions et les destruc­tions menées par les sup­port­ers algériens sur le ter­ri­toire français, dans le cadre de la « guerre rit­u­al­isée » qu’offre la coupe du monde de foot­ball, posent de sérieuses ques­tions quant à l’unicité et l’indivisibilité de la République, notions qui sur­plombent toute notre Con­sti­tu­tion. On n’a pas vu les jour­nal­istes offi­ciels relever ce fait pour­tant haute­ment sym­bol­ique et à la lim­ite anodin com­paré aux grands flam­boiements de la liesse algéri­enne : on n’avait pas observé une foule pren­dre pos­ses­sion des Champs Élysées, axe des tri­om­phes nationaux, avec des dra­peaux étrangers, depuis juin 40… Oui, l’expression des appar­te­nances fon­da­men­tales que délivre un match de coupe du monde est par­ti­c­ulière­ment révéla­trice, parce qu’elle évoque des sen­ti­ments réels par­tant du bas, et non des direc­tives offi­cielles édic­tées d’en haut. Oui, dans de nom­breux cas, l’allégresse algéri­enne et ses dom­mages col­latéraux ont don­né l’impression que se jouait dans la plu­part des grandes villes française une « guerre civile rit­u­al­isée ». Mais puisque les médias offi­ciels sont avant tout occupés de lutte idéologique, ils n’ont pu établir à quel point ces symp­tômes pou­vaient être effrayants ou non. En con­séquence de quoi, la masse du peu­ple ne peut qu’être ten­tée d’imaginer le pire. En con­séquence de quoi, les ten­sions ren­dues vis­i­bles ne peu­vent que s’accroître. En con­séquence de quoi, de quelque manière qu’elles explosent un jour ou l’autre, les jour­nal­istes offi­ciels en porteront en par­tie la respon­s­abil­ité morale.

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