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Pub­lié le 11 avril 2016 | Éti­quettes :

[Dossier] La fabrique du crétin : Blaise Wilfert Portal dans la Revue du Crieur

La Revue du Crieur, émanation conjointe de Médiapart et de l’éditeur La Découverte n’en est qu’à son numéro trois, mais la dernière livraison contient une véritable pépite : « Je suis en terrasse ou le retour du nationalisme ? ». Enlevez le point d’interrogation car le titre est performatif. Vous avez bien lu, le mouvement bisounours hédoniste et individualiste qui a suivi les attentats de novembre serait la résurgence apparemment bon enfant et innocente – mais grosse de sombres lendemains – d’un nationalisme culturel agressif !

Au lendemain des attentats, les médias dominants avaient lancé la mode de la « résistance hédoniste ». Le Point titrait : « Tous au bistrot », Le Canard enchaîné appelait « Tous au zinc et sifflez des canons », le réalisateur Michel Hazanavicius lançait un programmé héroïque : «  L’idée est principalement de baiser, rire, manger, jouer, baiser ». Enfin, Le très conformiste Le Monde, sous la signature de la professeur de philosophie Sandra Laugier, soulignait que « …les djihadistes … s’en sont pris à notre mode de vie, notre culture, autrement dit à notre identité de Français Black Blanc Beur (sic). Et donc à notre drapeau ». Le fascisme n’est pas loin. La Comédie Française lançait le hashtag grotesque #theatre-lovelife, et Vincent Cespedes se mobilisait pour « une forme de résistance nouvelle que d’aller au café ». Une cohorte courageuse en vérité.

Tous en terrasse ?

Tous ces appels niais cacheraient selon l’auteur un sombre mouvement souterrain, la réitération d’une forme de "nationalisme culturel car «  le nationalisme est en effet depuis son origine lié à la culture. À chaque fois il s’agit d’inventer des peuples… » (c’est nous qui soulignons). Cette phrase est la clé de voute de toute l’argumentation qui suivra. Le peuple est une invention, une fable pour les enfants mais une fable sournoise, le retour des classes dangereuses qui effrayaient tant (et continuent d’effrayer) les possédants. Nous conseillons à nos lecteurs de lire et relire Michéa pour saisir à quel point une certaine gauche intellectuelle a abandonné le peuple pour un universalisme théorique plus conforme à ses intérêts matériels et moraux. Mais poursuivons notre lecture.

C’est un « nationalisme culturaliste … qui prétend que c’est un mode de vie français qui a été attaqué ». Un mode de vie « prétendument joyeux et festif » et « gentiment paillard et coquin », c’est Superdupont de Gotlib avec son béret, sa cape tricolore, le kil de rouge et la baguette sous le bras. Mais qu’est ce que ce « nationalisme culturaliste ? ». C’est le « nous », ce qui est « nôtre » ces « …petits mots de l’identité et de l’appartenance, le notre placé devant culture, devant identité, le nous rappelé dans chaque formule », ce qui caractérise « une essence nationale supposée ». Une dérive « qui fait de la France le pays de l’apéro saucisson ». D’ailleurs « l’extrême droite » ne s’est pas privée d’agrémenter les terrasses « de cochonnailles et de vins ». On tremble devant de telles provocations manifestement haram. Car le nom de nation peut « se prêter à toutes les formes de manipulations, à toutes les formes de stigmatisations ».

Cachez ce peuple…

Après l’évacuation du peuple – passé par pertes et profits – vient le règne du droit. « L’État libéral moderne, l’État de droit…ne peut … assigner de contenu éthique et culturel à la nationalité française ». Comprenez : le libéralisme mondial (dont l’épigone de Médiapart se fait le défenseur en creux mais de manière efficace) ne peut tolérer de différence nationale. Tous ensemble, tous ensemble (répétez trois fois en sautillant) mais surtout tous pareils. Français, Bordures, Poldèves, Moldaves, Tchouktches, Syldaves et autres Italiens ou Allemands, vous n’existez pas pour l’État libéral bientôt heureusement mondialisé sous le signe libérateur du proche Traité Transatlantique. « La variété des modes de vie, des pratiques culturelles, des croyances et des convictions est une condition indépassable des sociétés humaines de grande taille ». Comprenez : la société du droit de l’oligarchie libérale, c’est le droit de manger du poulet ouolof, du Pho vietnamien, du kebab arabe au coin de la rue et d’assigner aux africains comme aux asiatiques le goût du steak frites ou beaucoup mieux celui du hamburger universel. Sachez-le, nous sommes menacés non par la société universelle grise et aplatie mais par « la création d’un sentiment de communauté culturelle, inévitablement factice et profondément autoritaire ». Car toute communauté est de l’ordre de l’artificiel, factice et potentiellement matraqueuse dans ses profondeurs. Entendez-le bien, la culture sera mondialisée et libertaire, les frontières physiques, ethniques, culturelles seront abolies pour un plus grand profit, mais le plus grand profit de qui au fait ? Il ne faut pas longtemps pour comprendre que les grands bénéficiaires de ces disparitions seront les firmes transnationales pouvant imposer leurs normes sur un plan mondial. Le rêve de Wall Street et des nouveaux riches de tous les pays. N’oublions pas le drapeau ou plutôt si oublions le et tout de suite. Ce symbole « contaminé par l’utilisation systématique qu’en a faite le Front National ».

Sus au drapeau !

On aurait pu croire que la Vème République avait entraîné le « renoncement aux formes traditionnelles, notamment militaires, de l’affirmation de la puissance nationale que le drapeau a tant contribué à mettre en image». Las, ce drapeau « retrouve tout son sens de ralliement, fût il symbolique, face à l’ennemi. » Car « dans un monde pacifié » le recours militant au drapeau contribue à une utilisation clivante de la vie politique entre le national et l’étranger. Oui, « dans un monde pacifié », ces lignes ont été écrites après les attentats de novembre… Pire le drapeau a été utilisé aussi à l’étranger car « dans notre monde, l’humanité n’a pas de visage symbolique mobilisable », le drapeau de l’ONU peut-être ? On pourrait proposer à défaut celui d’une des innombrables entités de Monsieur Soros, l’ami de la CIA et des droits de l’homme ? Celui qui sort ce malheureux drapeau français fait « montre d’une mobilisation, d’une activation explicite de son statut de citoyen », un citoyen hélas proche de la représentation du FN autour de la catholicité, de la race blanche et de la francité de souche (sic).

Tout ce ramdam, ce tintamarre autour de la communauté, de la nation devient au final un ode à « un art de vivre français, susceptible de toutes les manipulations identitaires ». Cet art de vivre est en réalité une « cage de fer » qui obère, annihile « l’alternative cosmopolite ». Fermez le ban.

La fabrique du crétin

Ce texte à tous égards extraordinaire et d’un humour involontaire pourrait évoquer un pastiche. Il n’en est rien. Il est révélateur de l’état d’esprit d’une partie de la caste intellectuelle. Ces élites autoproclamées, naturellement cosmopolites, naturellement libérales, naturellement du côté du manche et de la moraline, naturellement contentes d’elles-mêmes, naturellement droits de l’hommistes ont tout simplement évacué le réel. Le monde pacifié, unifié, uniformisé, plat attend le dernier homme, l’homme sans qualités, sans profondeur, sans frontières. Il n’y a plus – il ne doit plus y avoir – de liens verticaux, famille, religion, région, patrie, seuls comptent les liens horizontaux de l’individu libéral enfin délivré de ses attaches. C’est à la fois un programme politique et un mode de vie où compte le seul individu sans histoire et sans culture.

Le mouvement le plus stupide, le plus niais, après les attentats, le plus lâche sous couvert de faux courage, le mouvement « allons en terrasse » devient gros de dérapages, de possibles stigmatisations en gésine de nauséabondes et sulfureuses récupérations (nous accumulons volontairement les poncifs).

Quand on apprend que l’auteur enseigne les sciences sociales à l’École Normale Supérieure, on comprend mieux le livre prémonitoire paru il y a plus de dix ans de Jean-Paul Brighelli « La fabrique du crétin ».

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