Dossier : « On n’est pas couché », l’entre-soi des idées convenables

Dossier : « On n’est pas couché », l’entre-soi des idées convenables

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Les 4, 11, 18 et 25 octobre, l’Ojim a regardé l’émission présentée par Laurent Ruquier et diffusée le samedi soir sur France 2. Décryptage.

Chez Ruquier, on aime à rappeler l’avantage d’une émission longue, plus de trois heures, qui permet de débattre. L’animateur joue les arbitres entre deux chroniqueurs opposés idéologiquement. L’alliage parfait pour un débat cadré. Très cadré même.

On n’est pas couché, c’est une émission originale par son format, terriblement banale quant au matraquage idéologique qu’elle assène.

Censés incarner la « droite » et la « gauche » de l’échiquier politique, les chroniqueurs Aymeric Caron et Léa Salamé semblent s’exaspérer autant qu’ils se ressemblent. La méthode diffère, la personnalité également mais ils sont incontestablement forgés par leur époque, à grands coups de « progressisme ».

Ils ne sont rien, ne représentent personne et n’ont d’autre légitimité que celle que leur confère Laurent Ruquier. Mais c’est à eux de dire ce qu’il faut penser, ce qu’il faut condamner, ce qu’il faut encourager.

Les invités politiques ont la parole…

La plus grande arnaque de cette émission est l’interview politique. L’invité peut être de gauche, de droite, d’extrême-gauche ou même d’extrême-droite, il est la caution de l’émission : chez Ruquier, on fait parler tout le monde. Mais l’invité politique ne sert au final qu’à une chose, faire valoir l’avis des chroniqueurs. Ces derniers attendent qu’on leur livre la bête, qui attend sagement dans les coulisses jusqu’à qu’on lui demande d’entrer. L’exemple est flagrant avec le député de la Drôme, Hervé Mariton, invité le 11 octobre dernier. Il patiente longuement en coulisse, Ruquier lui lance du plateau des « patientez, monsieur Mariton » et quand il entre enfin, il est d’emblée décrédibilisé par les chroniqueurs. « Déjà Bruno Lemaire n’a aucune chance en face de Sarkozy, mais alors vous… », lui lance Ruquier en guise de préambule. Peu importe ce que l’homme a à dire, on commence par expliquer qu’il ne sert à rien.

Pour la suite, il faut que l’idéologie du bien triomphe, quitte à faire dire à l’invité ce qu’il ne dit pas. Mariton veut interdire à des personnes célibataires d’adopter ? Caron l’accuse de préférer un orphelin à un enfant adopté par une seule personne. Mariton rappelle pourtant l’évidence : il y a en France bien plus de parents qui désirent adopter que d’enfants à adopter, l’objection est donc idiote. Qu’importe, Caron conclut sur sa première idée, méprisant la réponse qu’il vient d’entendre.

Même procédé contre Éric Zemmour de la part de Laurent Ruquier. Le premier affirme que le pacte conclu par le régime de Vichy a permis de sauver des juifs français en acceptant de livrer des juifs étrangers, précisant que « l’on peut trouver ça horrible mais que d’autres pays n’ont même pas réussi cela ». Ruquier se jette sur l’occasion : « donc les juifs étrangers, on s’en fout ». Personne n’a évidemment dit une chose pareille, mais peu importe : la formule est choc, c’est elle que l’on retiendra plutôt que la complexité d’un débat.

Quand l’invité est de gauche, les choses sont généralement différentes. Caron précise systématiquement qu’il est globalement d’accord avec l’invité avant même de commencer, ce dernier devient donc intéressant à écouter. L’affrontement tient ici lieu d’encouragement : Caron, Ruquier et parfois même Salamé veulent une gauche plus proche de l’idéologie immaculée qu’ils défendent. Ils attaquent donc sur la méthode, sur quelques chiffres, mais jamais sur le fond des choses : l’idéologie de gauche.

Illustration parfaite avec Najat Vallaud-Belkacem, au sujet du Front National.

L’affrontement entre les chroniqueurs, les invités et le ministre de l’Éducation nationale n’a qu’un objet : de qui cette progression est-elle la faute ? Valaud-Belkacem estime que « le FN est trop bien traité par les médias », Caron approuve en ajoutant qu’il a « la preuve » que le Front National est « le parti le plus menteur de France ». Tout le monde approuve sans que rien ne soit argumenté. Najat accepte le conseil de Caron et promet d’être plus agressive face aux élus FN. Chacun a pris sa bonne résolution et les résultats catastrophiques du gouvernement, vaguement critiqués précédemment, sont passés à la trappe. Aucune cause du vote Front National n’est abordée, les électeurs se trompent, point barre.

Les « idées convenables » de Laurent Ruquier

Mais revenons un peu sur la constitution de ce plateau.

« On n’est pas couché », c’est avant tout Laurent Ruquier, le bouffon rigolo mais aussi l’arbitre, très fort pour faire diversion quand l’entre-soi se fissure. Lorsqu’Aymeric Caron bloque Mélenchon sur des chiffres, le tribun prend la mouche et s’énerve, mais super-Ruquier balance un « Caron est tatillon », tout le monde rigole, le public applaudit, c’est oublié, on passe à autre chose.

La semaine d’après, lorsque Aymeric Caron interroge Najat Vallaud-Belkacem sur les professeurs qui entrent à l’Éducation Nationale sans avoir le niveau, Audrey Pulvar, également invitée, ajoute son grain de sel, Najat panique, super-Ruquier intervient : « Si vous vous y mettez à deux alors… », tout le monde rigole, le public applaudit, c’est oublié, on passe à autre chose.

Ruquier permet de maintenir une ambiance joviale entre gens bien. Mais attention, il pense aussi, et peut même s’énerver. Lorsque Léa Salamé demande à Najat Vallaud-Belkacem si le gouvernement ne se sent pas responsable d’avoir paradoxalement décuplé les forces des « opposants au progressisme » (notamment La Manif pour tous), Ruquier intervient immédiatement : « On parle de 6 millions de Français mais il y en a 40 millions qui ont plutôt des idées convenables, et ces 6 millions emmerdent les 40 millions grâce aux réseaux sociaux ». Le plateau entier acquiesce, d’Audrey Pulvar à Gérard Miller, en passant par Najat Vallaud-Belkacem, Aymeric Caron et les quelques artistes présents. « C’est quoi des ‘idées convenables’ » ose Léa Salamé. Personne ne juge bon de lui répondre. C’est que Ruquier a déjà réenfilé son habit de clown ; la bonne humeur est revenue, le problème est réglé, tout le monde passe à autre chose, Léa Salamé comme les autres.

Caron : monsieur Chiffre s’en va en guerre…

Léa Salamé : si ses questions sont parfois moins conformistes que celles de son camarade, et ses remarques un peu plus « dérangeantes », elles seront néanmoins englouties dans la marche forcée d’une émission qui s’acharne à propager les « idées convenables ».

Le pendant masculin de Léa Salamé, c’est Aymeric Caron, l’homme qui répète qu’il ne peut « laisser dire n’importe quoi ». Il critique à gauche comme à droite, avec une différence essentielle : la droite pense mal, la gauche n’en fait pas assez. Ou si l’on veut : la droite est trop à droite, la gauche pas assez à gauche. Il est devenu le monsieur chiffre de l’émission : la perception naturelle d’un phénomène vécue par un invité est prié de s’incliner face aux saints chiffres (et l’idéologie qui va généralement avec). Mais Aymeric Caron est également le végétarien le plus connu de France.

Lorsqu’il a en face de lui Franz-Olivier Giesbert venu vendre son livre L’animal est une personne, Caron explique que « sauver les animaux ou sauver les syriens, c’est le même combat ». Là encore, Léa Salamé réplique, timidement, rapidement. Personne ne semble gêné. Les veaux sont devenus des « enfants », les vaches sont nos « cousines », l’homme est un animal comme les autres et personne ne trouve rien à redire.

De nombreux sujets largement discutés dans le pays réel deviennent miraculeusement indiscutables sur ce plateau, une formidable manière de faire douter le téléspectateur.

La moitié du plateau n’ose d’ailleurs plus dire qu’elle mange de la viande à la fin de l’intervention… Trois passions donc pour Caron : lui-même, les chiffres et l’« écologie ».

Mais lorsqu’il félicite et fait parler Mélenchon sur ce dernier sujet, les chiffres sont oubliés. Pourtant, le « réchauffement climatique », peu discuté en France, déchire les Américains, politiques ou scientifiques, à cause des chiffres précisément.

Un élément essentiel du dispositif : les artistes

Sur le plateau, il y a également les artistes. Ils font leur promo en dernière partie d’émission, à 2h du matin, mais c’est loin d’être l’essentiel. Le véritable but de leur présence, c’est la caution morale. Ils sont d’accord sur toutes les idées convenables et multiplient les engagements : pour les immigrés, pour les femmes, pour les homos ; contre l’intolérance, contre le fascisme, contre le racisme. Ils sont la substantifique moelle de la doxa. L’artiste de service sert ainsi à lancer des banalités, à enfoncer le clou, à faire en sorte que le martelage idéologique ne cesse jamais. On parle de la pertinence des rythmes scolaires avec Najat Vallaud-Belkacem ? L’artiste du jour, Charles Pasi, donne son avis : « moi ça me fait penser à mes années de primaires dans une école catho que j’ai pas aimée (…) les activités c’était le cathé ». L’entre-soi se marre. Rien que du prévisible pourtant.

Zemmour affirme ne pas voir dans les émeutes de banlieues des feux de joie ? Dans la féminisation de la société, un massacre salvateur des stéréotypes ? L’artiste du jour, Anne Dorval, intervient, larmoyante, pour s’offusquer « d’entendre des choses pareilles ». L’entre-soi ânonne gravement. Bref, les artistes sursautent, les artistes soupirent, les artistes lèvent les yeux au ciel, et véhiculent ainsi une idéologie rendue puissante par le seul effet de groupe. Des idiots utiles dont on fait charitablement la promo en fin d’émission.

Un os nommé Zemmour

Sauf que, misère, un soir, le vernis s’est écaillé. Le passage de Zemmour fut significatif, tant sur le fond que sur la forme. L’invité politique du jour était Cohn-Bendit, et ça fusait : « ça va faire plaisir à Zemmour », « Zemmour doit penser que », « tiens, tout ce que déteste Zemmour ». Bref, son portrait était dressé avant même qu’il ne dise un mot. Lorsqu’il prend place dans le fauteuil, il est donc déjà celui qui « déteste les femmes, les arabes et les homos », ce que répèteront tour à tour Ruquier, Salamé et Caron. Une façon de classer l’affaire au lieu de chercher à comprendre la pensée d’un homme dans lequel, si l’on en croit les chiffres de vente de son dernier essai, se reconnaissent pas mal de Français.

Zemmour précise que son livre n’est pas une thèse et que les chiffres n’ont que très peu d’importance. Mais Caron ne le titillant que sur des chiffres, Zemmour finit par répondre : « vous pouvez répéter que les musulmans ne sont que 6% en France, les gens qui nous regardent se marrent ». Léa Salamé attaque à son tour, lui reproche de se focaliser sur l’islam. « Vous montrez que l’islam est incompatible avec la France, soit. Mais vous proposez quoi ? » Zemmour répond qu’il n’est pas homme politique. Sans intérêt.

Mais Zemmour est une bête médiatique et coupe court : « vous voyez, mon livre parle de mille sujets différents, vous ne me parlez qu’immigration et islam et vous irez dire ensuite que je suis obsédé par l’un et l’autre ». On passe à autre chose. Mais le comportement ne change pas et Eric Zemmour ne peut presque plus parler. Ayant face à eux un panzer qui n’a peur de rien et qui les inquiète, le meilleur moyen est de proposer les réponses avant qu’il ne les donne. Léa Salamé attaque sur Vichy, Zemmour répond : « je veux montrer que l’histoire est complexe ». Ruquier le coupe, « c’est trop compliqué ». « Restez aux choses simples si vous préférez », ironise Zemmour. « Oui, je veux des choses simples », enchaîne Salamé avant d’ajouter que Zemmour bouscule la doxa, pourtant acceptée par tous. L’aveu de trop.

Zemmour nomme les choses et s’applique à décrire la réalité, insupportable atteinte au rêve idéaliste du ramassis d’adulescents qui composent le plateau nocturne de Ruquier. Son interview est un défi pour tous, voire un concours : c’est à celui qui réussira le mieux à montrer son dégoût face à de tels propos, à se démarquer le plus de la bête immonde. Tous tremblent d’être d’accord avec un homme qu’ils reconnaissent par ailleurs volontiers sympathique. En arrivant sur le plateau la semaine suivante, Franz-Olivier Giesbert conclura la séquence : « Zemmour n’est pas là, c’est pour ça qu’il y a une bonne ambiance ! ». Ils ne sont bien qu’entre eux.

Une vision manichéenne du monde

On n’est pas couché, c’est une vision du monde binaire : les gentils aiment ; les méchants haïssent. Le problème, ce n’est jamais l’immigration qui inquiète, le changement de civilisation qui questionne. Le problème, c’est l’inquiétude générée, la question posée. « De toutes façons, la société a changé, il va falloir s’y faire » affirme Ruquier, niant toute possibilité de changement autre que celui auquel « il faut se faire ». Pourtant si la société a changé, c’est par une impulsion politique qui lui a été donnée. Une autre impulsion politique ne pourrait-elle pas la faire à nouveau changer ? Zemmour répond : « mais des gens sont malheureux de voir la société changer ». Le premier de renchérir : « parce qu’on leur a fait croire qu’ils étaient malheureux à cause de ça ». Les gens sont idiots, voilà le principe de base. Ils vivent au quotidien les problèmes engendrés par l’immigration et imaginent, ces nigauds, que cela les rend malheureux.

Laurent Ruquier, perché dans sa tour d’ivoire à paillette, enchaîne : « et d’ailleurs, même s’il y avait 30% de musulmans en France, où serait le problème ? Ca ne me dérange pas moi »… Zemmour répond encore : « les gens ne vivent plus ensemble, et le résultat sera le sang, la violence et la souffrance, pour certains c’est déjà le cas ». Ruquier rigole, Zemmour poursuit : « pas vous Laurent, mais d’autres ». Silence, personne ne comprend de quoi il parle. Ruquier c’est un gars tolérant, qui niera tout jusqu’à la mort pour que l’ambiance reste bonne, déconnectée et aveugle s’il le faut, mais bonne. Caron est son clone sérieux qui « ne peut laisser dire ça », tandis que Léa Salamé n’est qu’une fausse caution d’équilibre, qui se résume à un peu moins d’agressivité et quelques différences de fond mollement défendues. Le tout entouré d’invités dont les avis sont présentés comme équivalents qu’ils soient chanteur, acteur, politique, journaliste ou psychanalyste, et quel que soit le sujet. Bref, du spectacle dans toute sa splendeur. Mais derrière le spectacle, une volonté très nette d’éduquer les foules.


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