L'Observatoire du journalisme est en régime d'été jusqu'au 22 août : au programme, les rediffusions de nos meilleures publications du premier semestre 2022.
Ojim.fr
Veille médias
Dossiers
Portraits
Infographies
Vidéos
Faire un don
Un été de propagande dans les médias. Troisième partie

24 décembre 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Accueil | Veille médias | Un été de propagande dans les médias. Troisième partie

Un été de propagande dans les médias. Troisième partie

24 décembre 2020

Temps de lecture : 5 minutes

Pre­mière dif­fu­sion le 03/09/2020

Le 2 août 2020, Le Monde publiait un article en forme de témoignages intitulé « héberger des migrants, cela a changé ma vie ». Un moment édifiant de propagande médiatique. Lecture.

Quelques illustrations

L’article, signé Julia Pas­cual, est très long et est accom­pa­g­né de pho­togra­phies montrant :

  • Deux migrants, un pak­istanais et un guinéen, dans une piscine, avec deux jeunes femmes hilares, les par­ents assis sur le rebord. C’est dans la mai­son familiale.
  • Un migrant afghan âgé de 15 ans, prenant sa tasse dans la cui­sine d’un apparte­ment, en com­pag­nie d’un cou­ple. C’est chez eux.
  • Un migrant séné­galais assis sur le canapé d’un apparte­ment, entouré de deux adultes et de leurs deux jeunes filles. Au pre­mier plan, un chien à la mode.
  • Un migrant à la fenêtre d’un apparte­ment, en com­pag­nie de son hôte âgé de 72 ans.
  • Une migrante guinéenne, panier posé sur la tête, en com­pag­nie de la femme qui l’accueille chez elle.
  • Mohamed Ali (pas le grand boxeur), en com­pag­nie des deux jeunes femmes l’ayant pris en charge.

Des exem­ples de sit­u­a­tion famil­iale divers, dans des régions elles-mêmes divers­es, un peu partout en France. L’ensemble est con­stru­it comme une pub­lic­ité ou une opéra­tion de communication.
Il com­mence par une accroche : « Touchés par le sort de jeunes réfugiés con­traints de dormir dans la rue, des citoyens ordi­naires leur ouvrent la porte de leur domi­cile. Ils racon­tent au « Monde » cette expérience. »

Ce que raconte l’article, départ larmoyant

« C’est l’été et celui-ci, comme les précé­dents depuis cinq ans, n’offre pas de répit aux per­son­nes migrantes qui vivent à la rue. Avant une opéra­tion de mise à l’abri de la pré­fec­ture d’Ile-de-France, mer­cre­di 29 juil­let, ils étaient plus de 2 000 à camper le long du canal, à Aubervil­liers (Seine-Saint-Denis) ; des deman­deurs d’asile, afghans et soudanais en majorité. Par­mi eux, des familles avec des enfants en bas âge et des femmes enceintes. En France, un deman­deur d’asile sur deux n’est pas hébergé, faute de capac­ité dans le dis­posi­tif nation­al d’accueil. Le 115 est, lui aus­si, sat­uré. En plein cen­tre de Paris, dans un petit square, autour de 70 jeunes se récla­mant mineurs, vivent aus­si sous tente depuis un mois. Ils vien­nent en majorité d’Afrique de l’Ouest (Guinée, Mali, Côte d’Ivoire) et ont migré seuls en Europe. Lorsque les départe­ments dont relève l’Aide sociale à l’enfance (ASE) ne les recon­nais­sent pas mineurs – à l’issue d’un entre­tien sou­vent som­maire –, ils ne font l’objet d’aucune prise en charge, mal­gré leurs recours devant le juge des enfants. »

Devant cette sit­u­a­tion, que Le Monde ne cherche pas à décrypter (pourquoi sont-ils là ?), l’article veut présen­ter des répons­es se voulant exem­plaires, celles de « citoyens ordi­naires », comme Cédric Her­rou sans doute.

Le Monde met donc en avant « des élans de sol­i­dar­ité de sim­ples citoyens, épaulés par­fois par des asso­ci­a­tions ». Une façon soft de dire sans le dire que ce qui est décrit par cet arti­cle, l’accueil de migrants chez eux par des Français, est en fait une action prob­a­ble­ment menée en sous-main par ces associations.

Bécassines et bécassons

Suiv­ent donc six exem­ples cen­sés être émouvants :

À Paris, Pas­cale et Bertrand ont accueil­li un migrant et « ça a changé » leur vie. Il faut dire que Pas­cale est fille de déporté (elle a 58 ans) et « elle a tou­jours enten­du son père lui racon­ter des his­toires d’enfants juifs dont les par­ents avaient été envoyés dans les camps de con­cen­tra­tion. Cette his­toire famil­iale l’a mar­quée. » Bertrand est quant à lui de « ces juifs qui ont mas­sive­ment dû quit­ter la Tunisie ». Ils sont mil­i­tants « pour la paix en Israël ». Ils accueil­lent un Afghan musul­man. Un tel sym­bole, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer.

À Paris, Marie et Stéphane, la quar­an­taine : « Un soir de novem­bre 2018, sous une pluie bat­tante, un Séné­galais entre dans le lieu de cowork­ing. Il est fatigué, il a froid et nulle part où aller. « Je n’ai pas com­pris tout de suite ce qui se pas­sait », explique Marie Rous­sel. Elle finit par con­tac­ter une asso­ci­a­tion qui lui con­seille de l’amener porte d’Aubervilliers. Le jeune homme se ver­ra remet­tre une cou­ver­ture pour pass­er la nuit, lui dit-on. « Avec Stéphane, on s’est dit que ce n’était pas pos­si­ble », relate-t-elle. Ismaïla est aus­sitôt hébergé par le cou­ple, qui habite un duplex dans le 10e arrondisse­ment, avec leurs deux enfants de 11 et 15 ans. « La troisième ou la qua­trième nuit, Ismaïla a ramené son ami Sam­ba », rap­porte Marie Rous­sel. Les deux jeunes sont instal­lés dans un coin amé­nagé de l’appartement. « C’est un peu bizarre au début, on ne sait pas com­ment com­mu­ni­quer, se sou­vient Marie. Mais les enfants ont per­mis d’établir un lien facile­ment. » L’expression « hébergeurs citoyens » naît donc dans l’article pour désign­er ceux qui accueil­lent. Gageons qu’elle aura une postérité sous peu.

À Paris, Georges Lafon : « Le vaste apparte­ment qu’il occupe, au pied de Mont­martre, dans le 18e arrondisse­ment de la cap­i­tale, est « trop grand » pour que Georges Lafon, 72 ans, y vive seul. Sa femme habite en Bel­gique, et il a pris l’habitude, depuis des années, d’héberger des amis ou de louer une cham­bre à des étu­di­ants. Quand il est allé chercher Abdul Saboor à la gare d’Austerlitz, en novem­bre 2017, c’était pour « faire plaisir à [sa] belle-sœur ». Un groupe de Brux­el­lois investi dans le milieu asso­ci­atif cher­chait un pied à terre en urgence pour un Afghan qui débar­quait en France. Ce devait être l’affaire de quelques jours. « Ce n’était pas un acte raison­né », assure-t-il. Près de trois ans se sont écoulés et Abdul, âgé d’une trentaine d’années, vit tou­jours chez lui. »
L’homme accueil­li a quit­té l’Afghanistan en 2016. Il indique : « Un ami m’a dit de venir en France pour les papiers ». Au moins, les choses sont claires : pour ceux qui se deman­dent encore pourquoi une telle masse de migrants vient en France, c’est parce qu’en France on obtient des papiers.

Valérie et Lau­rent, Mon­tauban : « « Je veux ren­dre l’ISF [impôt sur la for­tune]. » C’est ani­mée par cette envie de réin­jecter son argent dans la sol­i­dar­ité que Valérie Jorigné, 53 ans, a adressé un mail, fin 2018, à Utopia 56, une asso­ci­a­tion d’aide aux migrants qu’elle a décou­verte au hasard de recherch­es sur Inter­net. Avec son mari Lau­rent, 55 ans, ils étaient prêts à « accueil­lir des gamins vivant à la rue », dans leur mai­son de 400 m² située sur une route de cam­pagne près de Mon­tauban. » Il n’est pas cer­tain que l’exemple demande de plus amples développe­ments, cer­tains lecteurs pou­vant déjà être choqués par cette indé­cence. Dis­ons sim­ple­ment qu’ils ont accueil­li un serbe du Koso­vo doué en ath­létisme, puis un guinéen et un pak­istanais. Ce dernier est très bien, en à peine un an il par­le français « avec facilité ».

À Toulouse, Béa­trice : après avoir hébergé une guinéenne, elle a « trou­vé l’expérience intéres­sante dans le partage, j’ai appris plein de choses ». Il sem­ble que ce soient bien les mots de la dame. Elle est petite-fille d’immigrés ital­iens instal­lés en Algérie. « En décem­bre 2019, Mif­ta Kei­ta arrive chez Béa­trice. La jeune femme, danseuse pro­fes­sion­nelle en Guinée et mère d’un enfant de 11 ans resté au pays, est en France depuis févri­er 2019. Mal­gré sa demande d’asile, aucun héberge­ment ne lui a été pro­posé par l’État. » Il est tout de même incroy­able que la France ne pro­pose pas de loge­ment à toutes les per­son­nes qui déci­dent de venir illé­gale­ment sur son territoire…

À Banyuls sur Mer, Olivia et Kel­ly parta­gent depuis deux ans leur apparte­ment avec Mohamed Ali, soudanais au physique de boxeur, nom­mé ain­si peut-être comme l’illustre cham­pi­on. Éloge de l’illégalité par Le Monde : « Leur ren­con­tre est liée au hasard. Celui de l’itinéraire d’un chauf­feur routi­er dans le camion duquel Mohamed et une poignée d’autres Soudanais et Ery­thréens s’étaient cachés en Ital­ie, pour pass­er la fron­tière et entr­er en France. Mais lorsque le petit groupe de migrants est extrait du poids lourd, plusieurs heures plus tard, ils décou­vrent avec sur­prise qu’ils sont en Espagne, à Figueras. Ils rebroussent chemin, en train, mais la police française les inter­pelle à la fron­tière et veut les refouler en Espagne. Mohamed et trois autres Soudanais parvi­en­nent à s’enfuir en courant vers les chemins de mon­tagne. Deux heures après, ils arrivent sur les hau­teurs de Banyuls-sur-Mer, par une petite route bor­dée de vignes, en pleine chaleur, à l’été 2018. ».

Con­clu­sion de l’article : « Les deux femmes refusent de voir dans leur démarche un geste poli­tique. « C’est juste humain, fait val­oir Emi­lie Kel­ly. On ne devrait pas avoir à porter une ban­nière pour ce genre de droits fondamentaux. »

Tout cela est fort joli, digne d’un reportage d’une époque éculée, celle de l’URSS. Sauf si Le Monde décidait de con­sacr­er autant de pages aux drames provo­qués en France par des migrants et, pourquoi pas, par des migrants accueil­lis sym­pa­thique­ment dans des maisons ? Ou même dans les rues, comme à Cologne en 2015 ? Chiche ?

Voir aussi

Cet article vous a plu ?

Il a pourtant un coût : 50 € en moyenne. Il faut compter 100 € pour un portrait, 400 € pour une infographie, 600 € pour une vidéo. Nous dépendons de nos lecteurs, soutenez-nous !

Vidéos à la une

Derniers portraits ajoutés