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Quand Noiriel parle, la voix de son maître médiatique obéit encore (un peu)

23 septembre 2019

Temps de lecture : 7 minutes
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Quand Noiriel parle, la voix de son maître médiatique obéit encore (un peu)

Le 8 septembre 2019, Le Monde publiait un entretien de l’historien de l’immigration Gérard Noiriel, suite à la parution de son dernier livre « Le venin dans la plume ». Violemment accusateur, ce texte a été repris sans aucun recul par une partie des médias officiels. Analyse.

L’offensive anti Eric Zem­mour lancée d’abord dans Le Monde, puis reprise dans plusieurs médias, pré­fig­u­rait le rejet du pour­voi en cas­sa­tion de l’écrivain. Elle tombe à pic pour les anti Zem­mour, et la pub­lic­ité du livre de Gérard Noiriel, Zem­mour ayant été con­damné « pour inci­ta­tion à la haine raciale », selon Le Monde du 20 sep­tem­bre 2019. Une présen­ta­tion reprise de celle de l’AFP et cepen­dant fausse puisque la con­damna­tion porte sur « l’islamophobie » sup­posée de pro­pos tenus par Zem­mour. L’islam, n’en dis­con­vi­enne au Monde, demeure une reli­gion, ce que même Fran­ce­in­fo indi­quait ce même jour. Il n’en reste pas moins éton­nant de voir les médias s’attaquer à Zem­mour peu avant ce rejet de pour­voi en cas­sa­tion, comme s’ils voulaient influer sur le juge­ment. À moins qu’ils n’aient eu par avance quelques infor­ma­tions con­cer­nant le résul­tat du jugement ?

Sur France Inter, on n’aime pas Zemmour

Le 12 sep­tem­bre 2019, Sonia Dev­il­liers et France Inter emboî­taient le pas à un Gérard Noiriel, dont per­son­ne n’indique la biogra­phie poli­tique, longtemps lié à un com­mu­nisme dont il a épousé toutes les illu­sions, tous les drames et toutes les com­plic­ités. Titre ? « De Dru­mont à Zem­mour, un même usage du scan­dale ? ».

Pitch : « Plus d’un siè­cle les sépar­ent, Dru­mont et Zem­mour, jour­nal­istes et polémistes, “La France juive” (1886) et “Le sui­cide français” (1994), il occu­pent la même omniprésence dans l’e­space pub­lic et dans son dernier livre, l’his­to­rien Gérard Noiriel a voulu com­pren­dre cette gram­maire com­mune chez les deux hommes. »

Aucun recul : France Inter reprend l’argumentaire pré­ten­du­ment his­torique mais en réal­ité poli­tique de Noiriel tel que pub­lié dans Le Monde quelques jours plus tôt. L’idée ? Zem­mour serait à la France d’aujourd’hui ce que Dru­mont, sou­vent con­sid­éré comme le polémiste anti­sémite le plus influ­ent de l’histoire de France, aurait été à la fin du 19e siè­cle, à l’Affaire Drey­fus et aux drames du 20e siè­cle. Rien que cela… L’amalgame est telle­ment ahuris­sant qu’une radio comme France Inter devrait inter­roger le lien fait par Noiriel au lieu de le pren­dre pour argent comptant.

Dans Le Monde non plus

Pour Le Monde, ce dernier, présen­té comme « his­to­rien et directeur d’études à l’École des hautes études en sci­ences sociales (EHESS) », et auteur de nom­breux livres, com­par­erait « la gram­maire iden­ti­taire des deux pam­phlé­taires nation­al­istes ». Dru­mont et Zem­mour, même com­bat ? Ce n’est pas une mince accusation.

L’entretien du Monde, mené par Nico­las Truong, fait suite à un arti­cle de ce même Nico­las Truong, « spé­cial­iste » de la lutte médi­a­tique con­tre « l’extrême droite ». Noiriel est présen­té comme un véri­ta­ble his­to­rien, sérieux, pas mil­i­tant, ancré dans les archives, s’intéressant à un « polémiste nation­al­iste ». Zem­mour dis­til­lant un « venin ». Pour Noiriel, les écrits de Zem­mour au sujet des migrants ou du « lob­by gay », qui seraient des « dia­tribes », seraient de la même nature que ceux de l’auteur de La France Juive, Edouard Dru­mont. Truong : « La ressem­blance des dis­cours exhumés par le chercheur est en effet sai­sis­sante : une haine partagée du « par­ti de l’étranger », une même ritour­nelle du « c’était mieux avant »; la focal­i­sa­tion sur les racines chré­ti­ennes de la France ; l’assimilation de la « déca­dence » de la France à la chute de Rome face à Carthage ; le rejet des minorités sex­uelles (« le gay veut être un juif comme les autres », dit Zem­mour, alors que Dru­mont perçoit les les­bi­ennes comme le signe de « la fin du monde ») ». Plus loin : « D’où l’appel à résis­ter à « l’inva­sion » des « hordes puantes » (Dru­mont). D’où le recours à la peur afin de com­bat­tre la « coloni­sa­tion intérieure » : « C’est vous qui devez vous soumet­tre au juif, vous pli­er à ses cou­tumes », écrit Dru­mont ; « Ce n’est pas à l’islam de s’adapter à la nation française, mais à la France de s’adapter à l’islam », pérore Zem­mour. Bien sûr, les dif­férences sont nota­bles, à l’image de Dru­mont qui défend notam­ment les Arabes, selon lui vic­times d’une « race abjecte » qui les aurait empêchés de béné­fici­er du décret Crémieux, qui per­me­t­tait aux juifs d’Algérie d’accéder à la citoyen­neté française ».  

https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/09/08/gerard-noiriel-eric-zemmour-legitime-une-forme-de-delinquance-de-la-pensee_5507923_3232.html

Nicolas Truong « journaliste » ?

La qual­ité de jour­nal­iste de Nico­las Truong appa­raît dou­teuse à lire des phras­es de cette sorte : « Ce livre irrit­era sans aucun doute les pro­fes­sion­nels de l’« anti-bien-pen­sance », large­ment dom­i­nante dans cer­tains cer­cles médi­ati­co-poli­tiques. Et sera peut‑être dis­cuté par ses col­lègues his­to­riens sur son usage – per­ti­nent ou exces­sif – du com­para­tisme his­torique. Mais il est égale­ment un appel à la respon­s­abil­ité de tous ceux – notam­ment jour­nal­istes et intel­lectuels – qui manient la parole publique. Une invi­ta­tion à cess­er de banalis­er la réac­tion iden­ti­taire, relayée par une par­tie de l’élite médi­a­tique, qui s’effarouche au même moment de l’extension des « pop­ulismes » à l’Europe entière.

C’est la con­clu­sion d’un mil­i­tant poli­tique. Il est remar­quable que ce « jour­nal­iste » écrivant dans l’ex « quo­ti­di­en de référence » revendique son appar­te­nance à… « l’élite médi­a­tique ». Un état d’esprit qui en dit long.

Lors de l’entretien, le 8 sep­tem­bre, il n’y a aucun recul jour­nal­iste non plus face aux pro­pos de Noiriel, aucune ques­tion con­tra­dic­toire. L’historien indique pour­tant des choses de cette sorte : « Je sais bien que cer­tains con­sid­èrent que le génocide perpétré con­tre le peu­ple juif au XXe siè­cle inter­dit qu’on puisse com­par­er l’antisémitisme et l’islamophobie. Mais, dans mon livre, j’utilise le mot « anti­sémitisme » au sens que lui don­naient les adver­saires de Dru­mont à la fin du XIXe siè­cle. Notam­ment Ana­tole Leroy-Beaulieu, qui définis­sait l’antisémitisme comme une « doc­trine de haine » tournée con­tre les juifs. J’utilise le mot « islam­o­pho­bie » pour désign­er la « doc­trine de haine » qui s’attaque aux musul­mans. En ce sens, la com­para­i­son me sem­ble légitime. Je mon­tre que la stig­ma­ti­sa­tion des musul­mans qu’alimente Zem­mour dans ses livres mobilise le même genre de rhé­torique iden­ti­taire que celle de Dru­mont à l’égard des juifs ». Plus loin : « Plutôt que de par­ler de « racisme », je dirais qu’il s’agit de deux formes de nation­al­isme : au nation­al­isme anti­sémite de Dru­mont a suc­cédé le nation­al­isme islam­o­phobe de Zem­mour. Il faut toute­fois pré­cis­er que la force de per­sua­sion de ce type de dis­cours tient aus­si au fait que la dénon­ci­a­tion de la men­ace étrangère s’inscrit dans une vision plus glob­ale de la société, cen­trée sur le thème de la déca­dence. Comme on le sait, Zem­mour s’en prend aus­si aux femmes, aux homo­sex­uels, aux uni­ver­si­taires, etc. Mais on a oublié que Dru­mont s’attaquait déjà aux mêmes cibles ».

Du coup, si on utilise la doc­trine de haine, très anci­enne qui s’attaque aux extrater­restres (tou­jours dépeints en vert et menaçants), on pour­rait légitime­ment con­sid­ér­er les ama­teurs de romans et de films de sci­ence fic­tion comme util­isant la même « gram­maire » que Dru­mont ? Noiriel aura ain­si son nou­veau sujet de livre, et cela pour­rait intéress­er son édi­teur La Découverte.

Truong ou l’amalgame à gogo

Une fois l’amalgame mis en place, l’accusation porte sur une espèce de « com­plic­ité » : « Eric Zem­mour utilise aujourd’hui les mêmes recettes, mais en les adap­tant à l’âge d’Inter­net et des chaînes d’info en con­tinu. Les duels ne se déroulent plus au petit matin dans le bois de Boulogne mais le soir sur les plateaux télévisés. Les jour­nal­istes d’aujourd’hui qui relayent com­plaisam­ment les obses­sions zem­mouri­ennes ne les parta­gent pas tou­jours, mais comme c’est bon pour l’Audimat, ils les dif­fusent eux aus­si sans état d’âme ».

Truong et son ami poli­tique Noiriel ren­versent le réel : les bien pen­sants seraient ceux qui s’opposent à l’idéologie dom­i­nante, celle du Monde, des Noiriel et des Truong. Il fal­lait oser.

Cer­taines ques­tions sont éton­nantes : « De la tuerie de Christchurch, en Nou­velle-Zélande, à celle de Day­ton, aux Etats-Unis, les idées de l’écrivain Renaud Camus sur le « grand rem­place­ment », dont cer­taines sont partagées par Eric Zem­mour, sont lues et revendiquées par des ter­ror­istes supré­macistes. Les mots de ces polémistes d’extrême droite sont-ils des mots qui tuent ? ». Sans commentaires.

Mais il y a mieux : « Com­ment con­tr­er Zem­mour et ses avatars aujourd’hui ? ».

Étrange ques­tion, non ? Réponse :

« Le prin­ci­pal mes­sage que j’ai voulu faire pass­er dans ce livre est le suiv­ant : je suis absol­u­ment con­va­in­cu que si nous voulons éviter qu’à brève échéance un Trump, un John­son, un Salvi­ni ou un Bol­sonaro made in France s’installe à la tête de l’Etat, tous ceux qui ont l’immense priv­ilège de pou­voir par­ler en pub­lic – experts, artistes, jour­nal­istes, uni­ver­si­taires, politi­ciens, etc. (je m’inclus évidem­ment dans le lot) – doivent aujourd’hui s’interroger sans faib­lesse sur leur pro­pre rôle » (…) Le grand point com­mun entre les dirigeants pop­ulistes qui sont aujourd’hui au pou­voir dans le monde, c’est que leur nation­al­isme s’accompagne tou­jours d’un puis­sant anti-intel­lec­tu­al­isme. Si on laisse le champ libre à Zem­mour pour labour­er le ter­rain, il ne fau­dra pas s’étonner du résul­tat. Marc Bloch a écrit son Apolo­gie pour l’histoire ou méti­er d’historien (1949), livre dans lequel il défend le méti­er d’historien, pen­dant la Résis­tance, au moment où il com­bat­tait l’occupant nazi les armes à la main. Défendre la sci­ence his­torique était à ses yeux, en effet, une autre manière de résis­ter. Dans ce livre, il déplore le repli de ses col­lègues uni­ver­si­taires dans leur tour d’ivoire et leur « ésotérisme rébar­batif ». Ce qui con­duit « à livr­er sans défense la masse des lecteurs aux faux bril­lants d’une his­toire pré­ten­due, dont l’absence de sérieux, le pit­toresque de pacotille, les par­tis pris poli­tiques pensent se racheter par une immod­este assur­ance ». Et les noms qui s’imposent sous sa plume pour illus­tr­er ce type d’histoire réac­tion­naire sont Charles Mau­r­ras et Jacques Bainville, les deux « his­to­riens » dont se réclame con­stam­ment Eric Zem­mour dans ses livres ».

Prolongation dans les médias

Des pro­pos pro­longés sans esprit cri­tique dans quelques médias :

France Cul­ture titre ain­si une par­tie de sa mati­nale du 9 sep­tem­bre « Le renou­veau réac­tion­naire ». La con­jonc­tion des dates laisse rêveur… Il s’agit, avec Gérard Noiriel en invité, de répon­dre à cette ques­tion : « Com­ment expli­quer la pop­u­lar­ité actuelle des thès­es réac­tion­naires ? ». Il est intéres­sant de not­er com­bi­en la volon­té d’utiliser le mot réac­tion­naire plutôt que les mots con­ser­va­teur ou pop­uliste est dépré­cia­tive. « Réac », cela ren­voie claire­ment à un grincheux tourné vers le passé.

Noiriel, puisqu’il pas­sait par là, « est égale­ment revenu sur la polémique autour de Yann Moix et de ses écrits et dessins anti­sémites : « Ce qui m’a choqué, ce sont les ten­ta­tives d’excuser Yann Moix dans les grands médias. C’est trop facile d’excuser. Non tout le monde n’était pas anti­sémite quand il avait 20 ans ». C’est exact. Il y avait d’ailleurs aus­si grave à son époque : soutenir les formes révo­lu­tion­naires pré­ten­du­ment com­mu­nistes et leurs bour­reaux. Un univers que Noiriel con­naît bien. Mais ce qu’il veut vrai­ment défendre, Noiriel, en inter­venant à ce pro­pos, c’est autre chose : « Quand on a des jeunes avec des pro­pos anti­sémites, on leur tombe dessus, sans excuse, et là, il y a un sen­ti­ment de deux poids deux mesures selon le milieu social auquel on appar­tient ». Les « jeunes » en ques­tion sont les « Français », ceux qui défi­lent par exem­ple avec le dra­peau de l’Algérie à Mar­seille, et qui sont anti­sémites par islamisme, pas­sant par­fois aux actes en tuant des per­son­nes. Ce que Noiriel refuse de voir, ce que juste­ment Zem­mour dénonce.

Du coup, comme il y a une petite actu­al­ité, France Cul­ture remet le cou­vert le 12 sep­tem­bre, encore une intéres­sante con­jonc­tion de dates, dans Le Jour­nal de la phi­lo.

Libéra­tion, égal à lui-même, titre : « De Dru­mont à Zem­mour, les réso­nances de la France rance », sans paraître bien con­scient que cet anti­sémitisme du 19e siè­cle dont par­le Noiriel était ancré à gauche et imprég­nait le mou­ve­ment ouvrier.

Il est impor­tant de rap­pel­er que le par­cours poli­tique, mil­i­tant com­mu­niste, de Noiriel n’est jamais évo­qué, un par­cours qui l’a con­duit à cau­tion­ner les dizaines de mil­lions de morts du siè­cle passé. Une influ­ence réelle que celle des intel­lectuels français sur le drame du com­mu­nisme. En ce domaine, il ne faut jamais oubli­er le cas Boudarel, bour­reau pour les Khmers rouges et béné­fi­ci­aire d’un belle car­rière uni­ver­si­taire avec l’appui de ses com­plices restés en France.

Finale­ment, et c’est peut-être une bonne nou­velle, l’offensive a moins pris que celle lancée autre­fois con­tre de pré­ten­dus « néo réacs » par Lin­den­berg et Plenel. Noiriel obtient des échos impor­tants en notoriété mais faibles en nom­bre : Le Monde, Libéra­tion, France Inter, France Cul­ture. Cette presse a plus de mal à faire pass­er des vessies pour des lanternes.

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