Un partenariat stratégique avec OpenAI permet au quotidien Le Monde de capter près de 26 % du trafic sortant de ChatGPT vers les sites d’information en France, selon les universitaires Nikos Smyrnaios et Olivier Koch. Cette redistribution inédite révèle une concentration extrême qui profite aux grands groupes déjà dominants et pose la question du pluralisme de l’information à l’ère des IA conversationnelles.
De plus en plus d’internautes interrogent les chatbots d’intelligence artificielle pour s’informer. Ces outils synthétisent des contenus journalistiques et proposent souvent des liens vers leurs sources. Pour la première fois, une analyse approfondie publiée par les universitaires Nikos Smyrnaios et Olivier Koch dans La Revue des médias de l’INA ce 13 mai quantifie cette « redistribution » d’audience, en s’appuyant sur les données de Similarweb. Le constat est sans appel : les accords bilatéraux avec OpenAI jouent un rôle décisif et creusent les inégalités entre médias.
« Si les chatbots deviennent un point d’accès courant à l’information, la question du pluralisme se posera », concluent les chercheurs, qui n’en disent pas plus. Mais alors que la bataille pour plus de pluralisme dans le service public et globalement dans les médias bat son plein dans le sillage de la commission Alloncle, une partie de l’outil d’information de demain semble, elle, extrêmement partiale en la matière.
Le partenariat, clef de la visibilité
En mars 2024, Le Monde signait le premier accord pluriannuel d’un média français avec OpenAI. En échange d’un accès à ses archives et d’une rémunération confidentielle, le quotidien bénéficie d’une mise en avant systématique dans les réponses de ChatGPT.
Bien sûr, le poids de ChatGPT est considérable. En mai 2025, selon First Page Sage, ChatGPT compte à travers le monde 900 millions d’utilisateurs actifs hebdomadaires et près de 6 milliards de visites mensuelles, soit 60% de parts de marché, loin devant Google Gemini et Microsoft Copilot (15 et 12%).
Pour en revenir à l’impact médiatique : sur 9,9 millions de visites envoyées par ChatGPT vers des sites d’information depuis la France en 2025, Le Monde en captait 2,56 millions, soit 25,9 % du total, toujours selon Smyrnaios et Koch. Plus d’un clic sur quatre. Ce volume représente environ 11 % de son trafic de référence et place le titre loin devant ses concurrents. Le Guardian suit avec 8,8 %, tandis que Reuters, troisième, n’atteint que 3,3 %. Les partenaires privilégiés d’OpenAI absorbent ainsi plus d’un tiers des clics.
Le mécanisme est clair : le « référencement ChatGPT » (ou GEO, Generative Engine Optimization) récompense les accords commerciaux plutôt que la seule qualité ou la représentativité éditoriale. En somme : c’est un très bon coup pour Le Monde, résolument en pointe sur le numérique, beaucoup moins pour le pluralisme.
Une concentration spectaculaire qui marginalise les voix dissidentes
Toujours en 2025, 359 domaines médiatiques étaient cités par ChatGPT depuis la France, mais la répartition s’avère extrêmement inégalitaire. Neuf titres captent la moitié du trafic ; 72 % des sites se partagent à peine 11 % des clics. Le coefficient de Gini (indicateur d’inégalité) atteint 0,80, un niveau d’inégalité digne des distributions de revenus les plus concentrées.
La presse quotidienne nationale et économique domine (32,5 %), portée par Le Monde, Le Figaro, Les Échos ou La Tribune. La presse internationale pèse lourd (31,3 %), mais l’audiovisuel public français (France Info, France Télévisions, etc.) est relégué à 2,9 %, derrière le Guardian seul. Les pure players d’extrême gauche (Mediapart, Reporterre, Blast…), la presse régionale et les hebdomadaires politiques peinent également à exister dans cet écosystème. Cette dynamique renforce les grands groupes : celui du Monde (incluant le Courrier international et le HuffPost) capte à lui seul 26,4 % du trafic. Elle favorise aussi une ouverture aux sources anglophones (24,8 %), souvent alignées sur des perspectives atlantistes ou progressistes, au détriment d’une diversité réellement française.
Pluralisme en danger : vers une nouvelle économie de la recommandation ?
Globalement, le trafic généré par les chatbots reste modeste face à Google, mais sa croissance rapide pose déjà la question du pluralisme. Si les IA deviennent une porte d’entrée majeure vers l’information, les règles opaques de visibilité, fondées sur des accords souvent confidentiels et des biais algorithmiques, risquent d’accentuer la domination des médias mainstream, notamment de centre gauche comme Le Monde, et de marginaliser les voix critiques ou des médias locaux.
L’IA conversationnelle pourrait finalement répondre à la formule « que tout change pour que rien ne change » et favoriser une information standardisée, voire destinée à promouvoir une véritable propagande, comme l’OJIM l’évoquait il y a déjà trois ans.
Rodolphe Chalamel

