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Les pistes de Terra Nova pour propulser l’audiovisuel public dans le numérique (1/2)

12 juillet 2015

Temps de lecture : 5 minutes
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Les pistes de Terra Nova pour propulser l’audiovisuel public dans le numérique (1/2)

Le club de réflexion proche du PS Terra Nova vient de rendre une étude qui propose des pistes pour convertir l’audiovisuel public au tournant du numérique. Le cercle de réflexion était resté longtemps méconnu du grand public, avant de faire la Une en 2011 en proposant à la gauche d’abandonner la classe ouvrière pour parler en priorité aux femmes, aux jeunes diplômés, aux minorités et aux habitants des grands ensembles urbains, ce qui n’avait pas manqué de faire débat même au sein de la gauche française, qui n’a jamais renié ses origines socialistes et ouvriéristes.

Cette étude est écrite à qua­tre mains – elle est signée de Louis-Cyrille Trébuchet, ancien poly­tech­ni­cien, ancien directeur adjoint de la pro­duc­tion et des antennes chez Radio-France (2004–2008) con­sul­tant dans la trans­for­ma­tion numérique des médias, et de Ben­jamin Amal­ric, étu­di­ant à Sci­ences Po Paris, mais ils se sont fait aider, comme le pré­cise l’é­tude en bas de la page lim­i­naire, par « deux cadres dirigeants de l’au­dio­vi­suel pub­lic, qui ont souhaité con­serv­er l’anony­mat ». Louis-Cyrille Trébuchet a fondé LCT Con­seil, qui comme le pré­cise son CV a tra­vail­lé à propulser vers le numérique France Télévi­sions, France Media Monde, Radio France, RTL ou encore l’Opéra nation­al de Paris. Pour Ben­jamin Amal­ric, cette étude est sa pre­mière pub­li­ca­tion pour Ter­ra Nova mais son CV témoigne de plusieurs stages auprès d’or­gan­ismes offi­ciels – 7 mois d’oc­to­bre 2012 à avril 2013 auprès du Con­seiller aux Rela­tions avec le Par­lement, 8 mois à la Cour des Comptes de juin 2013 à jan­vi­er 2014, et surtout 7 mois auprès du con­seiller Cul­ture et com­mu­ni­ca­tions à la Prési­dence de juil­let 2014 à jan­vi­er 2015.

L’audiovisuel public numérique fragmenté et vieillissant

Tant dans l’in­tro­duc­tion que le préam­bule, l’é­tude égrène divers pon­cifs, par­mi lesquels « le nou­veau monde » du numérique, « le monde a changé », « le ter­rain de jeu est mon­di­al » ou encore « c’est un monde plus ouvert auquel l’au­dio­vi­suel pub­lic doit s’adapter ». Les auteurs notent au pas­sage que l’au­dio­vi­suel n’a pas su s’adapter au numérique, hormis quelques ini­tia­tives par­ti­c­ulières : « une offre frag­men­tée, cloi­son­née, par­fois redon­dante et con­fuse, des ser­vices qui se con­cur­ren­cent, des infra­struc­tures tech­niques com­plex­es et hétérogènes, une ergonomie très vari­able ».

Ils notent égale­ment que l’au­dio­vi­suel se présente « en ordre dis­per­sé » devant le spec­ta­teur et soulig­nent la coex­is­tence de francetvinfo.fr (France Télévi­sions) et de franceinfo.fr (France Info) ou de France 24 et du ser­vice inter­na­tion­al d’in­for­ma­tion en ligne pub­lic Geopo­lis. Enfin ils pointent l’in­ca­pac­ité du ser­vice pub­lic à se renou­vel­er et à dépass­er le « cœur de son pub­lic, âgé et vieil­lis­sant, caté­gories socio-pro­fes­sion­nelles supérieures » pour con­jur­er le vieil­lisse­ment des audi­teurs : « aucune des ini­tia­tives récentes (Mouv’, nou­veau France 4, Arte Cre­ative, nou­velles écri­t­ures FTV) n’a réelle­ment trou­vé un large pub­lic. »

Ben­jamin Amal­ric et Louis-Cyrille Trébuchet détail­lent aus­si l’or­gan­i­sa­tion des trois entités publiques con­cur­rentes d’édi­tion et de créa­tion de con­tenus numériques. D’un côté France Télévi­sions Édi­tions Numériques (170 col­lab­o­ra­teurs, 24 mil­lions d’eu­ros de charges externes, 12 mil­lions d’eu­ros de dépens­es d’in­vestisse­ment chaque année). Pour 50 « édi­teurs » : chefs de pro­jet, chefs de pro­duits, chargés d’édi­tion numériques et 10 « pro­duc­teurs » ou con­seillers de pro­grammes numériques, qui pro­duisent directe­ment les con­tenus. Mais ceux-ci peu­vent aus­si être réal­isés par les jour­nal­istes des rédac­tions France Télévi­sions. Et ce sans compter 40 col­lab­o­ra­teurs qui s’oc­cu­pent du mar­ket­ing, et encore autant pour dévelop­per et exploiter les plate-formes tech­nologiques. De l’autre, l’I­NA – 128,5 mil­lions d’eu­ros de bud­get et 980 salariés –, qui a frag­men­té ses activ­ités numériques entre la direc­tion des col­lec­tions (dépôt légal du web), la direc­tion de l’en­seigne­ment (for­ma­tions liées aux enjeux du numérique) et la direc­tion des con­tenus (vente et val­ori­sa­tion des con­tenus aux pro­fes­sion­nels et au grand pub­lic). Entre deux, la direc­tion des nou­veaux médias au sein de Radio France, qui fait fig­ure de petit Poucet. Soit 4,6 mil­lions d’eu­ros de bud­get pour les charges externes, 2 mil­lions d’eu­ros par an pour les investisse­ments, et 48 salariés – dont huit chefs de pro­jet et développeurs pour créer des con­tenus numériques et 4 salariés chargés de leur mar­ket­ing. Entre les trois, notent les auteurs du rap­port, « pas de passerelles », des dis­posi­tifs tech­niques « redon­dants », et une « jux­ta­po­si­tion d’ac­t­ifs tech­nologiques, de méth­odes, de ressources et de com­pé­tences (…) peu effi­cace » et qui sem­ble « mal répon­dre aux enjeux de maîtrise de la com­plex­ité, d’agilité et d’adapt­abil­ité ».

Et encore, le rap­port évite soigneuse­ment d’an­non­cer les mau­vais­es nou­velles. Comme ce rap­port sur France Télévi­sion Édi­tions Numériques paru à l’été 2014 à la demande du CHSCT et qui fustige, en vrac, les change­ments imposés à coups de fou­ets, la prise en main de la direc­tion par des amis sur­payés de la nou­velle direc­tion, les anciens favoris étant rétro­gradés, l’aug­men­ta­tion très nette des arrêts mal­adie, la diminu­tion de la qual­ité, le turn-over, la pré­car­ité (45% des salariés étaient alors des pré­caires, dont de nom­breux sta­giaires) ou encore des sta­tis­tiques tron­quées et bricolées pour jus­ti­fi­er arti­fi­cielle­ment de l’ef­fi­cac­ité des nou­veaux respon­s­ables engagés. Cela fait tout de suite moins flat­teur, et l’on se demande bien pourquoi les auteurs de l’é­tude de Ter­ra Nova se sont abstenus de présen­ter au moins briève­ment cet état des choses large­ment con­nu, y com­pris à l’ex­térieur de l’en­tité.

Une infrastructure commune

S’ap­puyant sur ce con­stat d’échec et prenant l’ex­em­ple de la BBC au Roy­aume-Uni, les auteurs de l’é­tude pro­posent deux axes prin­ci­paux. Ils pro­posent d’abord de met­tre en place « une infra­struc­ture com­mune pour l’héberge­ment et la pub­li­ca­tion des don­nées et ser­vices » pour l’ensem­ble de l’au­dio­vi­suel pub­lic, tant les chaînes nationales qu’é­trangères, ain­si que l’I­NA. Ce sup­port com­mun devra héberg­er, index­er, pub­li­er, moné­tis­er et com­mer­cialis­er tous les con­tenus pro­duits.

Comme dans la plu­part des pays européens, le ser­vice pub­lic audio­vi­suel est regroupé au sein d’une même entité qui perçoit la rede­vance, cou­vre l’ac­tu­al­ité et crée les con­tenus sur les médias tra­di­tion­nels et le web. Les auteurs du rap­port met­tent en avant la sim­plic­ité d’ac­cès à l’ensem­ble des con­tenus de la BBC, la décli­nai­son selon des grands thèmes (BBC News, BBC Earth…), l’in­fra­struc­ture com­mune, le développe­ment de tech­nolo­gies de référence en interne comme le iPlay­er, et la mutu­al­i­sa­tion des unités qui pro­duisent de l’in­for­ma­tion indif­férem­ment pour la télévi­sion, la radio, le web, les médias nationaux et l’é­tranger, tan­dis qu’en France les rédac­tions demeurent séparées selon le type de média et son aire de dif­fu­sion.

Pour les auteurs du rap­port l’in­fra­struc­ture com­mune ne doit pas se sub­stituer à cha­cun des médias publics pour pro­duire le con­tenu : « la diver­sité et la dif­féren­ci­a­tion des ser­vices sont un fac­teur clé dans la con­struc­tion et la fidéli­sa­tion des audi­ences ». Der­rière l’ar­gu­ment mar­ket­ing qui peut être retourné, l’on peut décel­er aus­si le souci de ne pas bra­quer les créa­teurs de con­tenus, qui sont à la fois un élec­torat acquis à la gauche, une force syn­di­cale et un solide moyen pour propager son idéolo­gie vers un peu­ple de plus en plus absten­tion­niste, mais qui écoute tou­jours les médias. Ce qui sig­ni­fie que leur propo­si­tion reste au milieu du gué : oui à l’in­fra­struc­ture com­mune, mais chaque média garde sa capac­ité de créer des con­tenus dans son coin ou de pro­duire ceux de ses amis. Ce qui lim­ite pour le moins les espoirs d’é­conomies.

En revanche ils deman­dent la « mutu­al­i­sa­tion des infra­struc­tures tech­niques » et l’har­mon­i­sa­tion des tech­nolo­gies employées, ce qui reste logique, tout comme l’u­til­i­sa­tion d’un sys­tème de ges­tion des con­tenus com­muns. La mutu­al­i­sa­tion doit per­me­t­tre d’amélior­er les partages sur les réseaux soci­aux et l’in­dex­a­tion – les auteurs en prof­i­tent pour louer le savoir-faire de l’I­NA. Par ailleurs les auteurs met­tent en avant deux autres avan­tages de la mutu­al­i­sa­tion. Créer une entité plus grande per­me­t­tra de dis­pos­er de plus de moyens et de pro­pos­er des car­rières plus intéres­santes. Le but avoué est de « con­serv­er les tal­ents » qui ont plutôt ten­dance à fuir vers le privé. Par ailleurs regrouper les ser­vices exis­tants per­me­t­tra aus­si de regrouper les don­nées des clients : l’é­tude pro­pose d’en prof­iter pour dévelop­per des dis­posi­tifs de ventes croisées, de recom­man­da­tions et d’adapter les con­tenus pro­posés avec les pro­fils usagers, qui seraient ain­si un peu mieux « con­nus », dans le sens du terme adop­tés par les policiers, et donc fichés.

À suivre…

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