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Au Royaume-Uni, la chaîne anti-woke GB News confirme son succès après des débuts difficiles

15 février 2023

Temps de lecture : 8 minutes
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Au Royaume-Uni, la chaîne anti-woke GB News confirme son succès après des débuts difficiles

Temps de lecture : 8 minutes

Les émissions de la nouvelle chaîne d’info en continu GB News (gbnews.uk), qui a commencé d’émettre en juin 2021, font désormais souvent mieux que celles de ses principales concurrentes bien plus anciennes : BBC News et Sky News.

Campagne de boycott inefficace et retour de Farage

Après des débuts chao­tiques, mar­qués par d’incessants prob­lèmes tech­niques, un ama­teurisme qui crevait l’écran, et une cam­pagne de boy­cott pub­lic­i­taire lancée par l’extrême gauche, puis le départ au bout de seule­ment trois mois de son PDG Andrew Neil qui refu­sait la direc­tion prise par la chaîne la faisant selon lui trop ressem­bler à l’Américain Fox News, la nou­velle chaîne « de droite », « pop­uliste », « poli­tique­ment incor­recte », « pro-Brex­it » et « anti-woke » GB News s’est pro­fes­sion­nal­isée et a su com­penser les nom­breux départs de jour­nal­istes en atti­rant de grands noms du paysage poli­tique et médi­a­tique bri­tan­nique, à com­mencer par Nigel Farage qui avait été remer­cié par la radio LBC en 2020 pour avoir reproché au mou­ve­ment Black Lives Mat­ters son idéolo­gie ouverte­ment marx­iste et avoir com­paré BLM aux Tal­ibans. L’homme à l’origine du Brex­it avec son Par­ti pour l’indépendance du Roy­aume-Uni (UKIP) qui avait poussé le pre­mier min­istre « con­ser­va­teur » David Cameron à organ­is­er un référen­dum sur la ques­tion (dans le but de lui couper l’herbe sous les pieds) a ain­si tous les soirs sur les ondes de GB News une émis­sion de con­ver­sa­tion poli­tique dont le suc­cès ne se dément pas. En décem­bre 2021, Farage a notam­ment obtenu en exclu­siv­ité pour GB News la pre­mière inter­view de Don­ald Trump pour un média étranger après son départ de la Mai­son blanche.

Des conservateurs plus conservateurs

Tout récem­ment, à la fin du mois de jan­vi­er, c’était l’arrivée d’un des prin­ci­paux représen­tants de l’aile réelle­ment con­ser­va­trice (dont le cen­triste David Cameron, créa­teur du « mariage gay » à l’anglaise, ne fai­sait assuré­ment pas par­tie) du Par­ti con­ser­va­teur qui était annon­cée : le député Tory Jacob Rees-Mogg va lui aus­si avoir sa pro­pre émis­sion sur GB News. Rees-Mogg, un libéral-con­ser­va­teur au car­ac­tère bien trem­pé qui n’a pas peur d’exprimer son hos­til­ité à l’avortement dans un pays où le sujet, quand il ne s’agit pas de banalis­er cette pra­tique, est devenu aus­si tabou que de ce côté-ci de la Manche, était secré­taire d’État en charge des « oppor­tu­nités offertes par le Brex­it » dans le gou­verne­ment de Boris Joh­son, puis briève­ment min­istre des Affaires, de l’Énergie et de la Stratégie indus­trielle dans le gou­verne­ment de Liz Truss. Il a expliqué ain­si les motifs qui l’ont poussé à rejoin­dre GB News :

« GB News est un bas­tion de la lib­erté d’expression qui a claire­ment le doigt sur le pouls de l’opinion publique et ne prend pas de haut ses téléspec­ta­teurs et ses audi­teurs. J’ai été impres­sion­né par l’indépendance d’esprit de la chaîne et sa déter­mi­na­tion à par­ler à des per­son­nes ayant des points de vue très dif­férents, ce qui est exacte­ment ce que je ferai dans mon émis­sion. »

Hors establishment

Dans un arti­cle pub­lié le 28 octo­bre dernier, le Tele­graph écrivait à pro­pos de la nou­velle chaîne que, sur ce marché, « le dernier entrant – en 1988 – était Sky News, alors con­sid­éré comme un per­tur­ba­teur du duo­p­o­le douil­let de la BBC et d’ITN. Mais le ton de la pro­duc­tion de Sky ne se dis­tingue plus du reste des médias tra­di­tion­nels ; GB News, en revanche, s’est don­né pour mis­sion de se démar­quer de l’establishment en offrant une tri­bune aux voix que les autres dif­fuseurs évi­tent. » L’article en ques­tion por­tait un titre pointant du doigt un obsta­cle majeur que devra toute­fois encore franchir GB News : « Le com­plot con­tre GB News : nous avons été annulés avant d’être lancés ». « Annulés », c’est-à-dire « can­celled » en anglais (« can­celed » en anglais améri­cain), terme désig­nant le fait d’être la cible d’une gauche bien-pen­sante qui cherche à tuer sociale­ment – et économique­ment – toute per­son­ne ou entre­prise qui ose exprimer ou laiss­er s’exprimer des points de vue non con­formes à la pen­sée unique que cette gauche souhait­erait impos­er à l’ensemble de la société.

Peu de publicités de marques

« Les mil­i­tants s’appellent Stop Fund­ing Hate (SFH) », expli­quait alors le Tele­graph, « et leur cible ini­tiale était le Dai­ly Mail. Mais le Mail est une entre­prise solide et bien établie, avec un lec­torat que les annon­ceurs esti­ment devoir attein­dre, de sorte que la cam­pagne n’a eu qu’un suc­cès lim­ité. GB News, qui en est encore à ses débuts, est peut-être une cible plus facile. La jus­ti­fi­ca­tion est exposée sur le site Web de SFH : “Depuis son lance­ment, GB News a été cri­tiqué pour avoir dif­fusé des mes­sages prob­lé­ma­tiques sur le change­ment cli­ma­tique et le Covid-19 et pour avoir dia­bolisé les per­son­nes trans à chaque occa­sion. Au cours de l’année écoulée, les bénév­oles de Stop Fund­ing Hate ont donc tra­vail­lé à l’identification des annon­ceurs de GB News. Nous voyons main­tenant très peu de mar­ques de pre­mier plan appa­raître sur la chaîne”. »

Et il est vrai que quand on regarde la télévi­sion GB News ou que l’on écoute la sta­tion GB News Radio lancée en jan­vi­er 2022 (et qui trans­met exacte­ment les mêmes émis­sions au même moment, mais sans l’image), les seules pub­lic­ités sont générale­ment celles de la chaîne elle-même, pour van­ter ses pro­pres émis­sions. Pour­tant, les audi­ences de la chaîne de télévi­sion et de la sta­tion de radio se comptent en cen­taines de mil­liers et font jeu égal, voire sou­vent mieux, que les autres chaînes et sta­tions instal­lées sur le créneau de l’information en con­tinu, dont la nou­velle chaîne Talk­TV (TTV) lancée en 2022 par le mag­nat des médias Rup­pert Murdoch.

Mal­gré une rédac­tion comp­tant près de 200 per­son­nes, GB News ne dis­pose pour­tant pas des mêmes moyens que Talk­TV mais a l’avantage d’avoir été la pre­mière sur le créneau des télévi­sions d’information « de droite ». Les médias de Mur­doch ont en revanche l’avantage de pou­voir compter sur les annon­ceurs pub­lic­i­taires car la puis­sance de l’empire médi­a­tique du per­son­nage en fait une cible net­te­ment moins facile pour les enne­mis de la lib­erté d’expression.

Un greco-britannique à la tête

« Nous sommes juste une petite entre­prise de Padding­ton [quarti­er du cen­tre de Lon­dres, ndlr] avec le loy­er le moins cher qu’il soit pos­si­ble de trou­ver », expli­quait en octo­bre dernier l’homme qui a pris la direc­tion de la chaîne après le départ d’Andrew Neil. Il s’agit d’Angelos Fran­gopou­los, un Grec qui a passé deux décen­nies à la tête de Sky News Aus­tralia, une chaîne d’info appar­tenant au même Mur­doch et qui est un peu le Fox News aus­tralien. Fran­gopou­los sem­ble bien décidé à rester en Angleterre main­tenant qu’il dirige GB News puisqu’il a demandé la nation­al­ité britannique.

Après Jacob Rees-Mogg, c’est l’arrivée prochaine du célèbre acteur John Cleese qui a été annon­cée en ce mois de févri­er. La rota­tion est élevée, tant il est de fortes per­son­nal­ités à la rédac­tion de GB News, et les attaques d’une gauche hos­tile à la lib­erté d’expression se pour­suiv­ent, y com­pris avec des accu­sa­tions d’antisémitisme très tirées par les cheveux mais volon­tiers relayées par les médias de la gauche pro­gres­siste comme le Guardian. Fran­gopou­los veut main­tenant péren­nis­er la chaîne en la ren­dant prof­itable, et les jour­nal­istes vont tous devoir suiv­re une for­ma­tion aux règles de l’Ofcom, le CSA bri­tan­nique. La chaîne démarche active­ment les annon­ceurs mais la tâche est ardue car, comme le déclarait Fran­gopou­los en octo­bre au Tele­graph :

« Mais com­ment traduire [le suc­cès d’audience] en suc­cès com­mer­cial, voilà la grande énigme (…) Tout le monde est très poli, mais un indice de ce qui se passe a été fourni par un cer­tain James Wilde, asso­cié directeur de Wave­mak­er UK, l’agence média mon­di­ale. L’année dernière, alors que la nou­velle du boy­cott pub­lic­i­taire de GBN com­mençait à faire mouche, Wilde a écrit dans le mag­a­zine de l’industrie pub­lic­i­taire : “Du peu que nous sachions à ce jour, GB news est toutes les choses suiv­antes :  pro-Brex­it, anti-élite mét­ro­pol­i­taine, et non cen­trée sur Lon­dres. Des posi­tions qui sont toutes l’antithèse du col­lab­o­ra­teur moyen d’une agence média. Et donc, nous voyons des plan­i­fi­ca­teurs médias encour­ager les mar­ques à boy­cotter la chaîne, alors qu’elle n’a que quelques mois d’existence… La prin­ci­pale moti­va­tion des agences et des mar­ques pour boy­cotter la chaîne est qu’elles n’aiment tout sim­ple­ment pas ce qu’elle dif­fuse et le pub­lic qu’elle représente.” En d’autres ter­mes, Stop Fund­ing Hate a trou­vé un écho dans les préjugés du type de per­son­nes qui com­posent le per­son­nel de l’agence de pub­lic­ité moyenne. Comme dans cer­taines par­ties des médias eux-mêmes, comme dans les uni­ver­sités, les hautes sphères de la fonc­tion publique, comme dans toutes les insti­tu­tions influ­entes du pays, il sem­ble qu’une pen­sée de groupe pré­vale, dic­tant un cer­tain ensem­ble d’attitudes “pro­gres­sistes”. »

Deux mécènes en soutien

Si GB News a pu se dévelop­per mal­gré tout jusqu’ici, c’est grâce au sou­tien de deux investis­seurs qui ont mis ensem­ble quelque 120 mil­lions de livres ster­ling dans l’affaire : Sir Paul Mar­shall, un riche homme d’affaires égale­ment à l’origine du site Unherd, et la société d’investissement Lega­tum Ven­tures, basée à Dubaï et appar­tenant à un entre­pre­neur néo-zélandais. Il y a donc des investis­seurs pour croire au suc­cès d’une chaîne d’info réelle­ment de droite dans le monde anglo-sax­on et le suc­cès de Fox News aux États-Unis est d’ailleurs là pour prou­ver qu’il est pos­si­ble de bris­er le qua­si-mono­pole de la pen­sée libérale-lib­er­taire sur le paysage audio-visuel dans ce monde-là.

Néan­moins, il s’agit d’un monde cap­i­tal­iste et le PDG de GB News doit main­tenant prou­ver que le suc­cès d’audience d’une chaîne de droite au Roy­aume-Uni peut se traduire en revenus pub­lic­i­taires, sinon les investis­seurs finiront par désert­er la chaîne et le paysage télévi­suel bri­tan­nique risque de rede­venir presque aus­si uni­forme que son équiv­a­lent français.