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Quand les États-Unis protègent les médias libéraux-libertaires en Pologne

11 janvier 2019

Temps de lecture : 5 minutes
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Quand les États-Unis protègent les médias libéraux-libertaires en Pologne

L’ambassadrice des États-Unis en Pologne, Georgette Mosbacher, semble faire preuve d’un activisme inhabituel quand il s’agit de défendre les intérêts des entreprises américaines en Pologne. Les médias polonais ne cessent depuis le mois de novembre de publier de nouvelles révélations sur ses lettres adressées au gouvernement conservateur de Mateusz Morawiecki, dont certaines contiennent des menaces à peine voilées.

Interventions économiques et politiques

C’est ain­si que le tabloïd Fakt divul­guait en ce mois de jan­vi­er l’existence d’une let­tre pour défendre les intérêts de la société phar­ma­ceu­tique Genen­tech, fil­iale du groupe Roche. Le même jour­nal infor­mait quelques jours plus tard ses lecteurs d’une autre inter­ven­tion de Mme Mos­bach­er, cette fois en faveur d’Uber. Dans les deux cas, l’ambassadrice sem­ble avoir obtenu sat­is­fac­tion.

En novem­bre 2018, Madame l’ambassadrice des États-Unis envoy­ait au pre­mier min­istre polon­ais Mateusz Moraw­iec­ki une let­tre dans laque­lle elle lui expli­quait ce que ses min­istres pou­vaient et ne pou­vaient pas dire à pro­pos de la sta­tion de télévi­sion TVN. Cette dernière est l’un des deux grands groupes privés de télévi­sion en Pologne, aux côtés de Pol­sat. Après avoir appartenu à des cap­i­taux polon­ais puis pen­dant un temps au groupe français Canal+, elle est aujourd’hui la pro­priété de l’Américain Dis­cov­ery Com­mu­ni­ca­tions. Sa ligne idéologique a tou­jours été claire­ment libérale-lib­er­taire . C’est de ce fait une télévi­sion ouverte­ment hos­tile au PiS (le par­ti con­ser­va­teur au pou­voir) et favor­able à l’opposition libérale, tout comme elle soute­nait aupar­a­vant ouverte­ment les gou­verne­ments de Don­ald Tusk con­tre l’opposition con­ser­va­trice.

La let­tre de Geor­gette Mos­bach­er, révélée par le site Inter­net d’information en con­tinu de l’hebdomadaire Do Rzeczy, a fait scan­dale en Pologne, et ce d’autant plus que sa pub­li­ca­tion inter­ve­nait juste après des révéla­tions sur les men­aces for­mulées par l’ambassadrice devant les députés polon­ais à pro­pos de la chaîne TVN. Mme Mos­bach­er, au cours d’une réu­nion le 21 novem­bre 2018 de la com­mis­sion par­lemen­taire Pologne-États-Unis, avait insisté devant les députés sur le fait que toute atteinte à la lib­erté de parole et à la lib­erté des médias en Pologne provo­querait une réac­tion décidée du Con­grès des États-Unis, et pour­rait met­tre en dan­ger l’alliance avec la Pologne.

Quand la télévision d’opposition TVN finance des néo nazis pour pouvoir les filmer

Ces pro­pos et cette let­tre étaient la réac­tion de l’ambassadrice à deux dossiers alors d’actualité en Pologne. Le pre­mier dossier con­cer­nait les pro­jets, encore flous, de décon­cen­tra­tion des médias. Pour le moment ces pro­jets ont été mis au plac­ard pour éviter un nou­veau con­flit avec Brux­elles et ne seront sans doute ressor­tis qu’en cas de vic­toire du PiS aux élec­tions lég­isla­tives de l’automne 2019. En toile de fond de ce pro­jet, il y a la ques­tion de la repoloni­sa­tion des médias afin d’éviter juste­ment les ingérences étrangères exces­sives dans la vie démoc­ra­tique du pays. Le deux­ième dossier, ce sont les cri­tiques, y com­pris de la part de min­istres, et une enquête du par­quet visant la chaîne TVN à pro­pos d’un reportage sur un groupe de néon­azis polon­ais qui avaient fêté l’anniversaire de la nais­sance d’Hitler dans une forêt à prox­im­ité de la ville silési­enne de Włodzisław Śląs­ki.

Le chef du groupe néo-nazi affirme avoir reçu 20.000 zlo­tys pour organ­is­er cette fête sylvestre avec des croix gam­mées et des dis­cours pour célébr­er l’anniversaire d’Adolf Hitler, mais à con­di­tion d’y faire par­ticiper des per­son­nes qui se sont être avérées être des jour­nal­istes de TVN. Il y a quelque chose d’étrange dans cet anniver­saire fêté par des gens qui se présen­tent à la fois comme des nation­al­istes polon­ais et des néo-nazis – deux notions en principe incom­pat­i­bles – à une date qui ne cor­re­spondait en out­re pas à la date de nais­sance d’Hitler. Ce reportage avait fait grand bruit en Pologne et à l’étranger lors de sa dif­fu­sion en jan­vi­er 2018 notam­ment parce qu’il sor­tait peu de temps après la cam­pagne médi­a­tique con­tre la grande Marche de l’Indépendance organ­isée le 11 novem­bre d’avant à Varso­vie par les milieux nation­al­istes polon­ais. L’apologie des idéolo­gies total­i­taires – fas­ciste, com­mu­niste et nationale-social­iste – étant un délit en Pologne, le par­quet a lancé une enquête après la dif­fu­sion du reportage de TVN et les mem­bres du groupe néo-nazi ont pu être rapi­de­ment iden­ti­fiés.

En novem­bre 2018, suite aux affir­ma­tions du chef de ce groupe néo-nazi selon lesquelles il aurait été payé 20.000 zlo­tys (un peu moins de 5.000 €) pour organ­is­er cette petite fête en pleine forêt, mais à con­di­tion d’y faire par­ticiper une jeune femme (la jour­nal­iste de TVN) et son ami (l’opérateur qui tenait la caméra cachée), le site d’information con­ser­va­teur wPolityce.pl a pub­lié une série d’articles avec des pho­tos et des films inédits faits par les mem­bres du groupe et dans lesquels on voit les deux jour­nal­istes de la chaîne TVN boire de la bière avec leurs nou­veaux amis et se faire pho­togra­phi­er dans la posi­tion du salut nazi devant une croix gam­mée en flammes. Selon des mem­bres du groupe, les deux jour­nal­istes les encour­ageaient à boire de l’alcool et à tenir des pro­pos racistes. Le chef du groupe sou­tient même avoir été telle­ment ivre qu’il ne se sou­vient aujourd’hui plus beau­coup de cette soirée. Le par­quet a donc ouvert une nou­velle enquête pour savoir si les jour­nal­istes de TVN n’étaient pas eux-mêmes les insti­ga­teurs de cette céré­monie illé­gale en plus d’en avoir été les témoins. Ren­forçant les soupçons, la chaîne TVN a répon­du à une demande du par­quet qu’elle ne pou­vait pas fournir tous ses films à l’état brut (avant mon­tage) car elle les aurait égarés.

C’est dans ce con­texte que le min­istre de l’Intérieur Joachim Brudz­ińs­ki a écrit sur Twit­ter qu’il était jusqu’ici con­va­in­cu d’avoir affaire à une poignée d’imbéciles, mais qu’il s’agissait apparem­ment d’une hideuse provo­ca­tion jour­nal­is­tique avec un effet ter­ri­ble pour l’image de la Pologne à l’étranger.

Et c’est alors qu’est inter­v­enue l’ambassadrice des États-Unis Geor­gette Mos­bach­er pour deman­der au pre­mier min­istre que ses min­istres cessent de cri­ti­quer ain­si la chaîne TVN, ce qui peut paraître très sur­prenant quand on con­naît les pro­pos tenus par le prési­dent de son pays à l’égard de cer­tains médias comme la chaîne de télévi­sion CNN, qu’il appelle la « very fake news chan­nel ». D’autant que la chaîne TVN de Dis­cov­ery Com­mu­ni­ca­tions est aus­si anti-Trump qu’elle est anti-Kaczyńs­ki.

Où l’on retrouve l’Atlantic Council

Une expli­ca­tion de cette sit­u­a­tion en apparence para­doxale a été fournie début décem­bre 2018 par Matthew Tyr­mand, un Améri­cain d’origine juive polon­aise lié au site d’information con­ser­va­teur améri­cain Bre­it­bart, dans l’hebdomadaire Do Rzeczy dans lequel il s’exprime régulière­ment. L’ambassadrice Geor­gette Mos­bach­er, nom­mée à son poste par Don­ald Trump, est une anci­enne mem­bre du très mon­di­al­iste Atlantic Coun­cil et est issue des milieux répub­li­cains new-yorkais plus proches des démoc­rates de la côte est que des gens comme Don­ald Trump ou Steve Ban­non. Pour Tyr­mand, le prob­lème vient aus­si du per­son­nel de l’ambassade qui date de l’époque précé­dente. En out­re, l’ambassadrice serait une amie per­son­nelle de David Zaslav, le PDG du groupe améri­cain pro­prié­taire de TVN, qui est égale­ment mem­bre de l’Establishment de la gauche démoc­rate améri­caine.

Ces ingérences de l’ambassadrice des États-Unis dans le paysage audio­vi­suel polon­ais auront eu une con­séquence inat­ten­due : elles ont ini­tié au sein de la droite con­ser­va­trice polon­aise une réflex­ion sur les incon­vénients d’une poli­tique étrangère trop exclu­sive­ment axée sur l’alliance avec la super­puis­sance mon­di­ale. « Parte­nar­i­at ou soumis­sion ? », demandait le rédac­teur en chef de l’hebdomadaire con­ser­va­teur Do Rzeczy en titre de son édi­to­r­i­al du 3 décem­bre dans lequel il cri­ti­quait la ligne trop atlantiste adop­tée par le PiS.

Crédit pho­to : U.S. Depart­ment of State via Flickr (cc)

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